mercredi, janvier 23, 2013

En antre clos se souvenir d'une lecture


Ce serait une pièce, tout en haut, dominant la rue qui file vers la place, plus loin, devant, grande ouverte. Ce serait une pièce en amour avec le ciel, ce serait une pièce sans mur, juste cet écran – mais percé pour cadrer la vue sur pierres – baignée dans le ciel qui ce jour là serait en gloire glacée.
Non
Ce fut un jour d'yeux qui plissaient, de tempes enserrées, de fil d'air passant comme toujours à travers les battants qui ne ferment plus complètement, ce fut un jour où carcasse ne voulait rien, renonçait.
Se calfeutrait, tremblante un peu, douloureuse mais pas vraiment, morte, avec une petite lumière dansante, le souvenir du plaisir grand de relire de Virginia Woolf, une quarante d'années après, «une pièce à soi» dans la nouvelle traduction de Jean-Yves Cotté http://www.publie.net/fr/ebook/9782814596641/une-piece-a-soi

Me souvenais de la visite dans le riche collège masculin d'Oxbridge (semi-fiction), du dialogue après l'austère dîner dans la version féminine, tellement plus récent et moins doté, mais je n'avais plus en mémoire le délice de ce ton, de l'esprit et de la fermeté du trait, de cette impression d'être devant Virginia Woolf et de l'entendre, en sentant dans cette conférence ce que l'on imaginerait pouvoir être sa conversation (et ne sais quelle est, en cela, l'importance, certainement existante, de la nouvelle traduction)
Je n’avais aucune envie d’entrer à supposer que j’en eusse le droit, qui sait si le bedeau ne m’aurait arrêtée en me demandant un certificat de baptême ou une lettre de recommandation du doyen. Mais l’extérieur de ces magnifiques bâtiments est souvent aussi beau que l’intérieur. De plus, c’était assez amusant d’observer les membres de la congrégation se rassembler, entrer et ressortir, s’empresser devant la porte de la chapelle telles des abeilles à l’entrée d’une ruche. Beaucoup portaient la robe universitaire ; certains avaient les épaules recouvertes de fourrure ; d’autres étaient en fauteuil roulant ; d’autres encore, bien que n’ayant pas atteint l’âge mûr, paraissaient pliés et recroquevillés en formes si singulières qu’ils évoquaient ces langoustes et crabes géants qui se déplacent péniblement sur le sable d’un aquarium
ai retrouvé la jubilatoire collection des jugements des critiques, tous masculins, sur nos capacités intellectuelles, et les compliments des romanciers ou poètes, compliment portant sur l'utilité et le charme que les femmes apportent dans un ménage, ai retrouvé la condition des femmes (je schématise à outrance)
De fait, si la femme n’existait que dans les œuvres de fiction écrites par des hommes, on l’imaginerait comme un être humain d’une extrême importance ; plurielle ; héroïque et mesquine ; merveilleuse et vile ; infiniment belle et laide à l’extrême ; à l’égal de l’homme, certains disent même supérieure. Mais nous sommes là dans la fiction. En réalité, comme le souligne le professeur Trevelyan, elle était enfermée, battue et jetée dans une chambre.
avais un peu oublié le survol du début de leur littérature et même l'exposé, par petites touches, d'une théorie du roman, mais pas sa façon de montrer la difficulté pour une femme d'écrire, et les différentes raisons qu'elle en donne
nous devons accepter le fait que tous ces grands romans - Villette, Emma, Les Hauts de Hurlevent, Middlemarch – ont été écrits par des femmes sans autre expérience de la vie que celle autorisée à pénétrer la maison d’un honnête clergyman ; écrits en outre dans le salon familial de cette demeure respectable et par des femmes si pauvres qu’elles ne pouvaient se permettre d’acheter plus que quelques mains de papier à la fois pour écrire Les Hauts de Hurlevent ou Jane Eyre.
(ce qui fait la plus grosse partie du texte, sur laquelle, tant pis, je passerai vite, comptant que vous irez la redécouvrir)
mais c'est tellement savoureux de la suivre, de contempler la façon dont son intelligence creuse sans jamais peser.. et de la voir en venir à dire, cela, avec quoi jr ne saurais qu'être d'accord : il est néfaste pour qui écrit de penser à son sexe. Il est néfaste d’être purement et simplement un homme ou une femme ; il faut être féminin-masculin ou masculin-féminin....
et puis je ne crois pas que le talent, quelle que soit sa nature, puisse être pesé comme du sucre ou du beurre, pas même à Cambridge, où ils raffolent de mettre les gens dans des cases, de se coiffer d’une toque et d’accoler des initiales à leur nom.
Accord aussi avec cette idée d'un regard autre qu'amène, ou qu'amenait encore en son temps, les femmes, et de sa nécessité..

P.S. Le dessin, qui n'a qu'un rapport très approximatif avec le texte de Virginia Woolf, mais tant pis, fait partie de la série, assez séduisante, d'Amélie Jooz, exposée actuellement à la Galerie Ducastel, à côté de l'antre.

7 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Ce serait tout sauf le huis-clos. Il faut s'arrêter à cette réflexion : De fait, si la femme n’existait que dans les œuvres de fiction écrites par des hommes, on l’imaginerait comme un être humain d’une extrême importance ; plurielle ; héroïque et mesquine ; merveilleuse et vile ; infiniment belle et laide à l’extrême ; à l’égal de l’homme, certains disent même supérieure. Et le dessin, pourquoi pas?

JEA a dit…

"son intelligence creuse sans jamais peser..."
à vous lire, cette aube paraît moins obtuse !

arlettart a dit…

L'ironie piquante de Virginia Woolf est réjouissante comme
Jane Austen que je retrouve de temps en temps moins directe mais plus cruelle encore
"La grande gloire pour une femme, c'est qu'on ne parle pas d'elle" disait Périclès que cite Virginia

Danielle a dit…

Virginia Woolf, ma prochaine lecture (et Jane Austen récemment).

joye a dit…

Pour une femme de tête, les barreaux n'ont aucun sens, on ne les voit même pas - comme regarder un tableau sans voir son cadre.

J'adore tes "ce serait". Vraiment beaucoup.

Gérard Méry a dit…

Ce serait ...et ce fut ...pas facile !

femme russe paris a dit…

Intéressant !!