mardi, juillet 22, 2014

Avignon – jour 17 – et un peu plus – la Fabrica et Henri VI


départ le long du chemin, devenu familier, vers la Fabrica, à l'heure où j'envisage de petit-déjeuner,
pour y être un peu avant dix heures
désarroi en découvrant le nombre et la longueur des entractes (finalement ils se sont plutôt bien passés, même si j'étais incapable d'en profiter pour manger, alors je discutais avec les attablés...) 30 mn – 1 heure – 30mn – 1 heure – 30 mn – 1 heure – 30 mn
en ai profité aussi pour prendre des photos, pour rien, m'occuper un peu, dans le soleil et le bon sacré vent, et la chasse aux quelques endroits à l'ombre
photo Thomas Joubart
quant à la pièce, trop de choses, trop long, et bien trop fatiguée pour en parler – il y a les articles...
que dire, que c'était les trois pièces qui constituent Henri VI avec quelques coupes et quelques ajouts,
que dire, que j'ai beaucoup ri, avec les autres, et très spontanément, que surtout au début on est dans la bouffonnerie, la farce, le trop mais sans que cela devienne lourd et vulgaire
que dire, qu'il y a de superbes idées de mise en scène
que la gravité est là quand il le faut, la tragédie politique bien visible, l'effroi présent aussi, avec juste l'évidence soulignée qu'il est effroi joué, bien aimé le sang sous forme de jaillissement de rubans rouges
que la jeune femme qui vient commenter à la fin de chaque partie, et parfois entre deux moments, a une voix qui pourrait être exaspérante, dont elle fait un charme, et un entrain plein d'intelligentes allusions
qu'on se fait des amis éphémères, mais avec lesquels se forment une petite communauté
que carcasse a été un peu casse pied en refusant pendant les douze premières heures d'absorber même trois gorgés de café
qu'elle insistait, léger écoeurement et petits assoupissements pour que je n'assiste pas à la dernière heure et demi, que je me demande si elle n'avait pas un peu raison parce que, trop d'argent, de lumières qui cachent, de décor, j'ai beaucoup moins aimé... ma fatigue, ou plus, puisque c'était aussi l'impression de ceux qui sont sortis avec moi dans les premiers (mais ce qui joue pour l'explication fatigue : ils étaient en gros mes contemporains)
que c'est un superbe travail et que quasiment personne n'est parti en route.
que je m'en veux, parce qu'il avait été plus ou moins prévu après les saluts une photo acteurs machinistes public (beaucoup de monde, ne sais comment cela a pu se faire) à envoyer au Ministère du travail... et que, au dernier moment, le désir de venir le plus vite possible au bout des trois quart d'heures de trotte m'a rendu lâche, je suis partie…
et j'ai été prise en charge au bout de deux cents ou trois cents mètres par la voiture d'un couple charmant qui m'a laissée boulevard Raspail, à mon grand soulagement.
Ceci dit vais ouvrir une boite de thon, l'absorber, m'endormir...

lundi, juillet 21, 2014

Avignon – jour 16 – jour de blanc oubli de tout, orage et musique aux Célestins

ciel blanc, puis bleu passagèrement, espoir se frayant un passage, puis gris sombre, attente de l'orage ou de la pluie annoncée
somnolence, et désir d'y céder pour y puiser éventuellement une lucidité future
espérer que le ciel n'empêchera pas la musique se souvenant des appels des muezzins et autres aux Célestins, dans la nuit
regarder les programmes, faire projets, et entendre tonnerre et pluie en force, abandonner, rassembler impedimenta pour les 18 heures de spectacles de lundi (avec retour après 4 heure du matin si j'ai constance)
se rendormir, vaquer tout doux
après deux ou trois réveils dans la violence du ciel, flotter en surface vers dix sept heures, voir la pluie diminuer, une timide lumière toucher les murs avant dix huit heures,
faire thé, préparer souper,
écouter assemblée (l'autre nuit, bagarre des régions) en commençant un album des images du festival – sentir, incroyablement, mes yeux tirer sur leurs orbites encore un peu dans leur désir de sombrer dans le crâne
et à l'orée de la nuit, partir pleine d'espoir, avec manches longues et parapluie, rencontrant des flaques, des affiches qui s'abandonnent, des cieux merveilleux,  et un air frais fouetté de petit vent,
vers la place des Corps Saints, le cloître des Célestins, le premier des cinq programmes intitulés cinq chants repris de Royaumont
le premier, l'un de ceux auquel je pourrai assister : Oracion donné la veille à Aix-en-Provence
La question d'Oración (création 2014) serait : comment les grands chants monodiques que sont la saeta flamenca andalouse et l'Adhan (l'appel du muezzin) toujours bien vivants, inspirent-ils les trois grands compositeurs des mondes arabes Ahmed Essyad, venu du Maroc et connu de la scène de musique contemporaine (élève et disciple de Max Deutsch, dans la lignée de Schoenberg – musique vocale et électroacoustique) , Fawaz Baker, architecte et musicien syrien, joueur de oud, musicologue (mène toujours une recherche profonde sur la géométrie des intervalles en musiques orientales), et Amir El Saffar, Irako-Américain vivant à New York, trompettiste, joueur de santur et chanteur (a créé de nouvelles techniques pour jouer les micro-intervalles et les ornements caractéristiques de la musique arabe, mais qu'on n'entend habituellement pas à la trompette.) ?
interprètes, outre les platanes qui cette nuit étaient très discrets en l'air mort,
Tarek Assayed au oud 
et le Quatuor Tana : Antoine Maisonhaute (1er violon), Pieter Jansen (2e violon), Maxime Désert (alto), Jeanne Maisonhaute (violoncelle)
et les chanteurs Khaled Hafez, Jésus Méndez et Eva Zaicick.
ma foi, serais bien incapable de décrire ce que j'ai entendu, juste dire que même si peu à peu le froid (j'avais eu l'outrecuidance de refuser une couverture) faisait que mes pieds devenaient de glace, j'étais dans le bonheur et l'attention
Il y avait, en première partie, un flamenco lancé vers le ciel par dessus les platanes, par Jésus Mèndez, l'arrivée de Khaled Hafez, de Tarek Assayed et son oud, de Fawaz Baker à la contrebasse, les instruments soutenant en beauté le chant profond et tendre, tendu, voué à l'amour
et d'autres chants, passant de l'amour profane au religieux, les deux chanteurs se répondant, superposant leurs voix
Il y a eu en seconde partie l'arrivée du quatuor, le retour de Khaled Hafez et son chant, soutenu, orné, par le santur d'Amir ElSaffaz, enchaînant les airs, la poésie, sans nous laisser le temps d'applaudir, et c'était somptueux, les violons en accompagnement dissonant, le violoncelle se rangeant sur le santur et le chant, et rejoignant parfois les cordes
Il y a eu enfin une belle pièce instrumentale, contemporaine, de Ahmed Essayad, et tout aussi beau, un air, un peu opératique, du même compositeur, chanté par Eva Zaïcik, cheveux de feu doux, robe noire, voix allant du grave à une clarté de soprano..
Il y a eu des applaudissements nourris, le compositeur venant embrasser ses interprètes
les autres musiciens les rejoignant
et Brigetoun découvrant que genoux et pieds étaient engourdis de froid, rentrant avec une démarche étrange, commandant, en constant déséquilibre, ses jambes par l'énergie de ses épaules.
Il y a dîner et dormir vite, faire cuire gamelle de pâtes pour demain, dormir et partir vers neuf heures vers la Fabrica et la durée d'Henri VI. 

dimanche, juillet 20, 2014

Avignon – jour 15 – se rencogner ou presque – les tirailleurs sénégalais et Noir de boue et d'obus, le Chili et la imaginacion del futuro aux Carmes

émerger comme peux, petite visite (j'aime bien le faire, pied nu et en chemise, pendant que je crois la ville encore endormie) dans la cour, cueillir avec dévotion le cadavre de La rose
Petit tour sur programme, et constater avec honte qu'au lieu du regroupement en appui aux palestiniens (dans mon esprit pas uniquement à Gaza, la négation de la Cisjordanie est plus insidieuse mais pas plus tolérable et nie tout espoir de paix) ce sera m'occuper de mon ventre, et une petite expédition aux halles, limitée parce que forces pas là...
un coup de téléphone pendant que je n'en suis qu'à émerger de la douche, je dis que vais aux halles, que navrée on ne peut se voir...
étendre lessive, choisir jupe, choisir tee-shirt, prendre couffin, oublier sac, prendre appareil et s'en aller dans les rues, avec une grande grimace adressée au ciel (me suis dit, je ne programmerai plus les Carmes, ils me jettent un sort)
avancer tout doux, tout doux, dans la rue Bonneterie, presque aussi déserte qu'elle le sera à la fin du mois, il est trop tôt, 
et pendant que je suis devant l'étal de mon marchand de légumes, avoir le plaisir et l'honneur d'être interpellée,... un peu navrée d'avoir été, entre fatigue, lenteur à démarrer le matin, conversation avec marchand, et surtout éberluement, toujours, que l'on se donne du mal pour me rencontrer, insuffisamment chaleureuse... j'ai trainé la jeune femme jusqu'au fromager, refusé un café, parce que c'est l'heure où je ne sollicite pas carcasse, appris de qui me venait le cadeau.. et après un échange de bises, elle est partie vers son futur hors Avignon,
suis allée acheter des rougets...
sur le chemin du retour, tenu promesse faite au tourneur de petits vases, de lui acheter un de ses panneaux de céramique, sans grande originalité, mais qui me plaît peut-être plus ainsi (avec le plaisir aussi de son plaisir...)
traîner un rien mes derniers pas, ragaillardie un temps par une fanfare

et puis rangement, cuisine, déjeuner et rien, résolument rien, si ce n'est un rayon de soleil qui m'a attirée dans la cour pour voir le bleu envahir le ciel et sourire avec espoir.
Après le thé, me suis sentie des fourmis dans les jambes, et parce que c'était près, parce que n'avais pas envie de me plonger dans la bible, parce que je les ai rencontrés plusieurs fois, qu'ils m'ont paru courageux drôles et intelligents, que j'avais plus ou moins promis, et en hommage à ma nourrice sèche, idole d'un moment de mon enfance, et tirailleur sénégalais, m'en suis allée

vers le théâtre Golovine, un endroit que j'aime bien, pour voir noir de boue et d'obus, spectacle d'une troupe installée en région parisienne depuis une dizaine d'années, Difé Kafo, spectacle soutenu (s'imposait) par le Ministère de l'Outre-mer, la délégation interministérielle pour l'égalité des chances des français d'Outre mer, les Ultramarins ont de l'audace (petit sourire perdu dans les institutions), et la région Guadeloupe, et avec tout ça spectacle sans prétention autre qu'un travail accompli, spectacle pas parfait, qui m'a plu (sans être ébouriffant de nouveauté, nettement mieux que sympathique).

photo trouvée sur le site du théâtre
Quelque part dans l’Est de la France entre 1914 et 1918…
Conscrit français, tirailleur sénégalais, volontaire des Antilles - Guyane, un adversaire les réunit dans des tranchées putrides. Alors on tente d’échapper à la terreur, au froid, à l’épuisement et à la folie. Et chacun de se raccrocher à ce qu’il a de plus intime, à sa propre culture. Et chacun aussi de reconnaître en l’autre son frère d’arme, son alter ego, dans une humanité refondée. 
C’est l’histoire d’une rencontre qui n’a peut-être pas eu lieu entre les cultures d’Afrique, des Antilles - Guyane et d’Europe, où danse et musique s’imposent comme seules échappatoires.
Une bande son qui mélange scènes d'hôpital, bruits de guerre, condamnation des fusillés, lettre de filleul et lettre de marraine, cancan et flonflons, boulagèl, son du sambar
une danse qui rend assez bien, avec stylisation, les combats, la tranchée, la reptation, les blessés et les soins fraternels, avec parfois sur les visages, surtout de l'une des femmes blanches et du grand sénégalais, l'effort, la frousse, la douleur, et des danses de village, danmié (ai appris : danse ce combat martiniquaise, combat cadencé, art martial appelé ladja en Guadeloupe)
les airs de Doudou a moi li qu'à partir... les africains... ancien combatant.. et des airs créoles ou sénégalais contestataires avec traces d'humour
et un peu avant la fin, pendant qu'ils sont à terre, sur la chanson de Craonne, une grande vidéo très réussie, qui me semble partir du dessin, en blanc, dynamique, détourant les personnages de photos d'actualité..
saluts, petite réclame faite avec la grâce qui convient, sans lourdeur, de la compagnie et des intermittents
et retour vers l'antre, changer de tee-shirt, arroser, préparer ceci un peu à la va comme je te pousse, décider qu'il ne pleuvra pas (très inquiète par contre pour demain où je vais à l'un des concerts tant désirés de musique mêlée à partir de la source arabo andalouse aux Célestins, les prévisions sont très très humides) et m'en aller  
vers la place des Carmes et La imagination del futuro, texte La Re-sentida, mise en scène Pablo de la Fuente
Le 11 septembre 1973, Salvador Allende prononce son dernier discours public en tant que Président de la République du Chili. Quelques instants plus tard, dans le palais présidentiel pris d'assaut, il se donne la mort pour ne pas se rendre aux forces de Pinochet, qui mettra en place dix-sept ans de dictature. Voilà pour la réalité. La compagnie La Re-sentida ne s'en tient pas là. Et si Salvador Allende avait été entouré d'une équipe de « communicants » d'aujourd'hui ? Aurait-il pu en être autrement, aurait-il fallu agir différemment ? Si l'Union Populaire se refondait demain, serait-elle plus solidement bâtie ? L'examen des possibles écartés par l'Histoire et la liste des conditionnels passés permettent à Marco Layera et son équipe de se défaire de l'idéalisation habituelle de la figure révolutionnaire et pacifique d'Allende.... Pour de jeunes artistes nés après 1975, malmener le personnage mythique du Chili pourrait permettre de voir plus clairement le système actuel et de se défaire d'une nostalgie dont ils ont seulement hérité. Pour mieux inventer ce qu'il faudrait mettre en place aujourd'hui, et qui ne peut d'évidence être identique au rêve communiste d'alors, La Re-sentida bouscule par l'humour noir et la cruauté la classification trop souvent manichéenne des meilleures et des pires années du Chili. Ma foi pourquoi pas ? Et surtout si l'on pense en effet à ce qu'est devenue la social démocratie, telle qu'elle est peut être au Chili, telle qu'elle est en France.

La place, ses tables, une file d'attente pas trop longue..
Filer sur le côté pour m'installer sous ma gargouille, fixer le décor avant qu'on interdise les photos, lire le programme de salle, être en attente joyeuse, aimer assez :
Je pense que le théâtre est loin d’être le meilleur et le plus efficace des moyens d’action. Au contraire, je pense même que sa gamme est assez limitée. Il existe d’autres outils ou actions réellement plus efficaces mais qui n’ont bien sûr pas le glamour ou la reconnaissance de notre profession. De ce point de vue, j’assume ma lâcheté et mon confort. Si je devais être radicalement engagé, je ne ferais pas de théâtre. Je serais dans la rue...
Le théâtre, dans notre pays, est souvent perçu comme une discipline artistique supérieure, pleine de solennité et de formalité, presque lyrique. Cela lui confère en définitive quelque chose de grave. Je crois nécessaire de lui manquer de respect, en lui insufflant une fraîcheur et une audace qui le renouvelle. Rien n’impose qu’on continue à évoquer les grands thèmes de l’humanité dans un lieu aride et obscur. Le théâtre peut amuser et ne pas être superficiel. (mais rétrospectivement je crois qu'il n'a pas pensé au "ne pas être superficiel")...
C’est le grand défi de notre génération: être en mesure de générer de nouvelles réflexions qui questionnent et transfigurent la réalité. Cela peut paraître scandaleux, mais il est peut-être temps pour le spectacle de s’interroger sur le système démocratique, sinon sous son toit, se consolidera la brutalité du modèle néolibéral….. nous obéissons à un patrimoine culturel de la philosophie et de l’éthique qui ne correspond apparemment pas à la réalité de notre époque. Oui mais je n'ai pas trouvé l'ombre d'une réflexion, juste un ricanement à la mode et un tantinet ou fortement débile.

Photo La Resentida
J'ai bien aimé, oubliant volontairement le dernier discours d'Allende à la Moneda, les reprises incessantes, avec changement de décor, de cravate, de mots, sous la direction des ministres mués en communicants hystériques et soucieux de ne pas s'aliéner la bourgeoisie,
me suis vaguement amusée deux ou trois fois,
ai détesté le moment où sous prétexte d'une quête dans le public pour aider un adolescent miséreux, la caméra fixe un homme qui n'ose réagir et se voit projeté sur scène pendant que l'actrice quêteuse relève le coût vraisemblable de ses chaussures, de son téléphone, lui demande ce qu'il faut faire pour qu'il sorte de son égoïsme, s'il faut qu'elle se mette nue, et elle le fait, s'il faut qu'elle lui fasse... et là c'est coupé et l'on revient sur scène, le public riant de ce pauvre homme, et même si un jeune ouvreur, dehors, m'a dit avoir aimé cela parce qu'il faut savoir se remettre en cause, n'y ai vu qu'une actrice ne remettant pas en cause l'usage facile de son pouvoir... bon il y a eu aussi un entretien entre le président X soit Allende et le président des USA accueilli par des hurlements de rire, mais non traduit bien entendu puisque nous sommes sommés de comprendre l'anglais (et j'avoue que cette fois je n'ai pas dû me forcer pour ne pas tout comprendre)
A la longue ce cynisme facile, et qui n'attaque que l'image, ce regard qui se veut critique et qui me semble venu de ce qu'il veut critiquer, la laideur parfois, m'ont lassée, je me suis coulée au base du gradin et suis sortie.
et me voilà revenue, à travers la fête et ses reliefs,
me demandant si suis devenue psycho-rigide, navrée d'être partie volontairement en cours d'un spectacle (extrêmement discrètement), et m'amusant de constater en regardant ma montre que je ne me suis résolue à le faire qu'un quart d'heure avant la fin, un peu consolée par le fait que les deux trentenaires à l'air intelligent devant et derrière moi riaient encore moins que moi (m'est arrivé de le faire à des moments de délire touchant au baroque) si mon voisin américain et le couple doré sur tranche devant moi étaient pliés de rire, mais là, avant de rédiger, ai rentré le nom du spectacle sur google et j'ai trouvé http://www.lesinrocks.com/2014/07/18/arts-scenes/scenes/avignon-imaginacion-futuro-le-negationnisme-servi-sur-un-plateau-11516328/ me voilà pour une fois totalement en accord avec les Inrocks, sauf peut être pour ce qui concerne les Le Pen, et encore..