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désolée, Paumée se veut à l'abri, sauf quand un acte fait déborder le vase, des allusions à la politique ambiante.. et si je suis reconnaissante aux envies de commenter je vous demande de me pardonner de rétablir la modération
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dimanche, novembre 11, 2018

Se souvenir de ce que n'avons pas connu

Matin ménage et autres sans doute insuffisamment mais qui, compte tenu des côtés pas très pratiques de l'antre et de ma maladresse m'ont mise sur le flanc... et puis dans l'après-midi parce que la date est là et surtout parce qu'un peu lasse des polémiques voulais en revenir à ce qui me semblait l'essentiel, l'admiration pour la résilience (ou la révolte qui pouvait l'accompagner) de nos ancêtres, par uniquement dans les combats d'ailleurs mais l'endurance, la pitié admirative, l'effarement et la gorge nouée, la rage contre ceux (mal cernés par moi, mais en gros ce sont sans doute les mêmes) qui ont provoqué cette, ces guerres, et qui se sont enrichis, ai repris, survolant, m'arrêtant, le petit recueil de lettres publiés par Librio (la seconde édition, la première je l'avais donnée je ne sais plus à qui) et j'ai cueilli de courts passages (trop, je vous prie de m'en excuser), accompagnés de dessins et photos que j'espère libres de droit,
en commençant par ce Léger du Kroeller-Mueller Museum
Les balles continuent à pleuvoir autour de moi, je risque d'être de nouveau atteint ; je fais donc tout mon possible pour me traîner dans un trou, j'ai bien du mal à m'y blottir. Le combat est terminé, tous mes camarades ont battu en retraite, et nous les blessés, nous restons abandonnés, sans soin, mourant de soif... Rien que la fusillade, car à chaque bruit que fait un blessé, la fusillade reprend, au beau milieu de la nuit, la mitrailleuse balaye le terrain... Désiré-Edmond Renault, pâtissier, 22 août 1914
… Au petit matin, nous sommes descendus dans une gare proche de la frontière allemande. Le long du chemin : traces de combats, champs piétinés ; dans ce chaos désertique, toutes sortes de matériels de combat, des hommes enterrant les derniers morts, et dans l'air cette odeur pénétrante du champ de bataille. Nous avons fouillé quelques sacs, dans chacun d'eux il y avait des lettres et des cartes, en français et en allemand, adressées aux êtres chers de l'arrière... Tout ça a jeté un grand froid, ceux qui les avaient écrites étaient morts... Richard Hoffmann artilleur allemand, 22 septembre 1914
Des classes 12 et 13, nous sommes une quarantaine au maximum sur cent cinquante – tout le reste est mort, blessé ou prisonnier. Un matin de septembre aussi clair se lève sur les vignes et les coteaux de la Marne ; le clocher du village émerge au-dessus des vapeurs du matin que dissipe le soleil, les dernières roses de l'automne fleurissent... Etienne Tanty 23 septembre 1914
eau-forte d'Otto Dix (collection particulière Anvers)
Il nous a fallu passer trois jours et trois nuits en territoire hostile.. je ne peux vous décrire tout le malheur, tous les ravages et la famine dont sont victimes les jeunes enfants et les femmes que nous avons rencontrés. Des hommes il n'y en a plus, on ne voit que des vieillards.. Vous allez peut-être me dire que tout ce que j'ai vu n'est encore rien par rapport à un champ de bataille jonché de cadavres d'hommes et de chevaux.. Mais j'en ai déjà vu beaucoup trop et j'ai mon content de misère et de désolation. Toute la récolte est pour partie dehors, pour partie moissonnée, pour partie en gerbes, pour partie éparpillée. C'est bien triste tous ces beaux champs de blé laissés à l'abandon.. Ernst Wittefeld agriculteur et grenadier de la garde-empereur 21 octobre 1914
et puis, sans chronologie autre que celle de ma lecture
Tu me dis que tu vas faire nos treuffes (vais apprendre le nom) au mois de juin cette année... Ou tu feras couper ton foin avant. Ces jours-ci, il sécherait bien. Il doit y avoir de l'herbe dans les prés. L'ourche des Tourniaux sera bientôt bonne à faucher (…) As-tu des pommes de terre. Si j'étais à ta place, moi, ma petite Lucie, je ferais beaucoup de Noires.... Jean Dron – 18 mai 1918
photo provenant du blog The great war blog http://ww1blog.osborneink.com
Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur de un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure, mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus : des blocs de pierre cassés, émiettés, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie... Je croyais avoir tout vu à Neuville... c'était une illusion. Là-bas, c'était encore de la guerre : on entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des obus, des obus, rien que cela ; puis des tranchées que l'on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l'air, du sang qui éclabousse...On se demande comment il se peut qu'on laisse se produire de pareilles choses. Je ne devrais peut-être pas décrire ces atrocités, mais il faut qu'on sache, on ignore la vérité trop brutale... René Pigeard, imprimeur, 20 ans en 14, blessé à Verdun, prisonnier en 1917 mort électrocuté en s'évadant – le 27 août 1916
Nous étions depuis quatre jours en avant-poste la nuit et de jour dans une espèce d'abri où nous aurions pu tenir à quatre et où nous étions quinze. Avec cela dans l'eau et comme quelques uns, moi en particulier, avions la drille. Jugez de notre situation quand vous saurez que nous ne devions pas sortir... Vous ne devineriez jamais, oh ! non, je vous le donne en mille... Eh bien, dans un caveau auquel un obus a fait une petite ouverture et dans lequel nous sommes en compagnie de deux squelettes... La nuit, le poste est installé dans les décombres d'une ferme dont il ne reste que quelques pierres éparses de-ci de-là. Voici une marguerite que j'y ai cueillie. Pierre Prouteau – 10 juin 1916
dessin du lieutenant Jean Droit https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?t=54663
Il n'y a pas des discipline militaire, c'est le bagne, c'est l'esclavage ! Les officiers ne sont point familiers, ce ne sont point ceux du début... Moindre faute, moindre défaillance, faute contre la discipline, 8 jours de prison, par le commandant de la compagnie, porté par le Colonel... La nuit que j'ai regagné le secteur actuel, nos officiers nous ont perdus. Nous avons marché trois heures sous bois pour gagner le point de départ. La pluie et la neige tombaient. Il a fallu regagner le temps perdu et par la route nous avons monté en ligne. Mais le danger est grand pour faire passer u bataillon sur une route si bien repérée. Nous avons été marmités... J'ai voulu vous montrer que ceux qui vous diront que le soldat n'est pas malheureux au front, qu'un tel a de la chance d'être valide encore, mériteraient qu'on ne les fréquente plus. Emile Sautour (tué au front le 10 octobre 1916) – 31 mars 1916
… le 12 au matin, les Boches arborent un drapeau blanc et gueulent : «Kamarades, Kamarades, rendez-vous.»
Ils nous demandent de nous rendre «pour la frime». Nous, de notre côté, on leur en dit autant ; personne n'accepte. Ils sortent alors de leurs tranchées, sans armes, rien du tout, officier en tête ; nous en faisons autant et cela a été une visite d'une tranchée à l'autre, échanges de cigares, cigarettes, et à cent mètres d'autres se tiraient dessus ; je vous assure, si nous ne sommes pas propres, eux sont rudement sales, dégoutants ils sont, et je crois qu'ils en ont marre eux aussi. Gervais Morillon (travaillait avec son frère dans la même pépinière que son père – frère sauf, lui tué à vingt et un an en mai 1915) 14 décembre 1914
photo Getty
l'ennemi et le Français sympathisant dans le rictus suprême, dans l'accolade des nudités violées, confondus, mêlés, sur cette plaine de folie hantée, dans ce gouffre traversé de rafales vociférantes. L'Allemand et le Français pourrissant l'un dans l'autre, sans espoir d'être ensevelis jamais par des mains fraternelles et pieuses. Maurice Drans, blessé trois fois, devint instable et bohème après guerre, mais toujours obsédé d'écriture. 17 mai 1917
Ma bien chère Lucie
… Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans.
Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre... Henri Floch, greffier de la justice de paix – l'un des «Martyrs de Vingré» fusillés le 4 décembre 1914, réhabilités par la Cour de cassation en 1921
Si je m'étais attendu à ça, je me serais fait porter malade, j'aurais eu huit jours de prison mais au moins je n'aurais pas assisté à un assassinat... Nous sommes partis du cantonnement vers les 3 heures, on nous a conduit dans un parc. Là on nous a fait former un rectangle et en voyant le poteau nous avons compris mais trop tard à la scène que nous allions assister. C'était pour fusiller un pauvre malheureux qui dans un moment de folie tant que nous étions à Lorette a quitté la tranchée et a refusé d'y revenir... Marcel Garrigues (électricien, 31 ans en 14, dix-sept mois de guerre sans permission chez lui, tué le 12 décembre 1915 par une balle perdue) – 31 juillet 1915
Il y a une trêve, un événement rare qui nous permet d'admirer la belle vue bien au-delà de la multitude des tombes, des villages détruits de Malencourt et de Béthoucourt – et nous regardons les avions qui se battent au-dessus de nos têtes, ce qui arrive rarement – mais la poésie est passagère. Quand vient le vent du nord avec son épouvantable odeur de putréfaction ou avec la puanteur des grenades de soufre et de phosphore et quand le feu de batterie reprend, nos nerfs sont remis à rude épreuve ce qui nous déclenche des états de désespoir. Les moments les plus tendus sont à la tombée de la nuit où l'on redoute le plus une attaque... Christian Bordeching (lieutenant dans l'armée allemande, étudiant en architecture, tué sur le front à 24 ans le 20 avril 1917) – 21 mai 1916
et puis pour finir (suis désolée et admirative si m'avez suivie, en fait j'ai sabré, en avais retenu quatre fois plus)
le 13 novembre 1918
… Le 9 à 10 heures du matin on faisait une attaque terrible dans la plaine de la Woëvre. Nous y laissons les trois quarts de la compagnie, il nous est impossible de nous replier sur nos lignes ; nous restons dans l'eau trente-six heures sans pouvoir lever la tête ; dans la nuit du 10, nous reculons à 1km de Dieppe ; nous passons la dernière nuit de guerre ; le matin au petit jour puisque le reste de nous autres est évacué ; on ne peut plus se tenir sur les jambes ; j'ai le pied gauche noir comme du charbon...
A 9 heures du matin le 11, on vient nous avertir que tout est signé et que cela finit à 11 heures, deux heures qui parurent des jours entiers...
tout est bien fini ; alors la triste corvée commence, d'aller chercher les camarades qui (y) sont restés. Le soir arrive, il nous faut rester là, mais on allume un grand feu et les rescapés se rassemblent... Eugène Poézévara (18 ans en 1914, gazé sur le front, mort d'épuisement dans les années 1920)



mardi, novembre 12, 2013

Un 11 novembre


ciel bleu du vent de la nuit – je baille sur le bord du jour, je lis les billets du matin, quelques indifférents, plus d'admirés ou émouvants, j'écoute France Culture. On parle de la grande guerre, et nous devons bien ça à ce suicide de l'Europe et à ces morts.

Je boucle le sac de linge, je prépare un paquet et deux enveloppes et puis je réalise que le teinturier et la poste doivent être fermés. Le vent se réveille, et discours, avec force mais sans violence. Je reste dans l'antre, m'active tranquillement, à demi-éveillée. Je me borne à sortir dans la cour toutes les deux ou trois heures pour ramasser les feuilles mortes, plumes, sacs de papier que le vent m'amène (presque 30 litres). J'engraisse un peu, somnole beaucoup ces jours ci.


Les amaryllis sont en gloire. Je change leur eau, je reste un moment debout, les yeux sur eux, pense aux teintes de ma délicieuse tante C., son charme, son esprit, sa douceur sans faiblesse, et l'ombre de son mari qui a été repoussée dans l'absence, l'oncle que n'avons presque pas connu, ses deux fils, les jeunes cousins de ma mère et encore moins nous, notre génération, jusqu'à avoir oublié son prénom qu'on ne prononçait pas, lui qui avait survécu aux gaz que peu de temps après leur naissance.

Samedi, après avoir tâtonné pour obtenir le regard souriant de Perec, je me suis promenée longuement avec google.map, aux premières heures de la nuit, autour de Verdun, plus émue encore par tous ces trous que la végétation a repeuplée sans les effacer, cette terre définitivement marquée, remodelée, que par les monuments ou cimetières, et à Craonne, où la guerre, les guerres, se font presque invisibles, comme une honte, ou un refus, si ce n'est bien entendu la mort du village, son déplacement. (et maintenant on en parle et c'est à Craonne est passé devant la Madelon)
Et puis j'ai attrapé pour accompagner mon dîner, et repousser l'endormissement presque jusqu'à l'aube, comme un tribut, les paroles de poilus, puisque dans cette guerre de masse chacun de ces inconnus que sont parfois restés les soldats est un moi, une chair, un esprit qui tente de ne pas se perdre.

Et sans sabre, ni goupillon, mais parce que pour beaucoup c'était évident, qu'ils n'avaient pas le choix, et qu'ils étaient vivants, trouver traces, traces sans doute maquillées souvent par le désir de «porter beau» ou de rassurer leurs correspondants, mais qui crient parfois révolte, parfois exaltation, religiosité, parfois philosophie, mépris etc... 
de Maurice Maréchal engagé à 22 ans en 1915, qui fit toute la guerre comme agent de liaison, avec son violoncelle bricolé, aujourd'hui au musée de la Musique - d'Henri Lange engagé volontaire à 17 ans qui a demandé à être exposé en tant que juif et naturalisé, mort à 20 ans le 10 septembre 1918 - d'Alphonse X dont je ne sais que sa mort le 16 mai 1915 – de Richard Hoffmann artilleur dans l'armée allemande qui avait trente et un ans en 1914 – d'Henri Jacquelin de Quimper qui avait trente ans en 1914, engagé comme simple soldat comme ses trois frères, marié, un enfant, blessé, soigné, renvoyé au front, mort le 26 septembre 1918 – de Léon Hugon mort le 22 septembre 1914 comme Alain-Fournier, mais de tétanos à l'hôpital après avoir été blessé le 9 septembre, une femme, un bébé -
de X qui écrivait le 2 juin 1915 Quand papa fera sa bouillie bordelaise, qu'il n'oublie pas de faire un bon lait de chaux dans un grand cuvier sans y ajouter de l'eau.. il vaut mieux le faire fort dès la première fois et en avoir de reste.. il me dira les résultats sur votre prochaine lettre

de Martin Vaillargues, entrepreneur (maçonnerie), admirateur de Jaurès et poète pour lui même, mort à 40 ans en 1915... son fils Maurice, orphelin, auquel il s'adresse, a dû travailler dans une entreprise de produits chimiques et il est mort d'une leucémie à 14 ans en 1918
"Pour le casque Prussien, ce n'est pas sûr. Ce n'est pas maintenant le moment d'aller les décoiffer. Il fait trop froid, ils pourraient attraper la grippe. Et puis mon pauvre Maurice, il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous. Vois-tu qu'un garçon prussien écrive à son père la même chose que toi et qu'il lui demande un képi de Français, et si ce papa prussien rapportait un képi de Français à son petit garçon et que ce képi fut celui de ton papa ? Qu'est-ce que tu en penses ?...

d'Ernst Wittefield qui avait 34 ans en 1914, allemand, grenadier de la garde impériale, agriculteur et fils d'agriculteur
le 31 octobre 1914
je ne peux vous décrire tout le malheur, tous les ravages et la famine dont sont victimes les jeunes enfants et les femmes que nous avons rencontrés. Des hommes, ll n'y en a presque plus, on ne voit que des vieillards... j'ai mon content de misère et de désolation. Toute la récolte est pour partie dehors, pour partie moissonnée, pour partie en gerbes, pour partie éparpillée. C'est bien triste tous ces beaux champs de blé laissés à l'abandon.

de René Jacob, boulanger, père de trois enfants dont l'aîné avait huit ans, mort à Verdun en 1916 – de René Pigeard, imprimeur, qui avait vingt ans en 1914, blessé à Verdun, fait prisonnier en 1917 et mort électrocuté en essayant de s'évader le 17 octobre 1917 – de tant d'autres,
d'Etienne Tanty, recalé à l'oral de l'Ecole Normale en 13, appelé en 14 avant la mobilisation (24 ans), sera fait prisonnier en mars 1918 et démobilisé seulement en août 1919
20 novembre 1914
je revois l'horrible boucherie, la route de Montmirail à Reims, je respire encore la puanteur des champs couverts de débris et de charogne, je vois les faces noires, charbonnées, des cadavres amoncelés dans toutes les positions, au pied de Montmirail, et près desquels on se couchait en tirailleur, sans savoir, sur lesquels on butait dans la rue, cavalant sous les balles prussiennes - A chaque obus que j'entends éclater, j'éprouve malgré moi une impression de terreur religieuse.

de Christian Bordeching de Brême, étudiant en architecture, lieutenant, mort à 24 ans le 20 avril 1917 - de tant d'autres - de Gervais Morillon, engagé avec son frère Georges qui fut tué à vingt et un ans en mai 1915, employés tous deux dans la même pépinière que leur père - de Gustave Berthier, instituteur à Souse, né à Chalon, jeune marié, tué à 28 ans le 7 juin 1915 – de tant d'autres qui sont revenus – de Jean Blanchard le très catholique, fusillé avec 5 autres accusés à tort d'abandon de poste, le 4 décembre 1914 à Vingré comme le caporal Henry Floch et Léonard Leymarie – de Marcel Garrigues, électricien, trente et un ans en 1914, qui n'eut pas une permission en dix-sept mois de guerre, tué le 12 décembre 1915 par une balle perdue en servant le repas de sa compagnie, deux jours avant sa première permission – etc...
de René Duval engagé en maquillant ses papiers à seize ans, zouave, mort le 5 octobre 1915
Village nègre, le 4 octobre 1915
... je m'endors de fatigue dans mon trou. Quand je me réveille le jour est là. Impossible de lever la tête ou les jambes car les Boches nous guettent. On est accroupi, plié en six et on souffre atrocement de la faim et de la soif. Vers midi, Delamare lève un peu la tête - tac - il reçoit une balle dans la tête. Il retombe sur moi. Je lui fais un pansement et pendant deux heures il agonise, criant : "Brancardiers, brancardiers.. au revoir... je meurs". Tout d'un coup il a des coliques, les excréments se mêlent à son sang. C'est horrible. Je vomis tellement ça sent mauvais. Et toute la journée, je dois rester ainsi dans une mare de sang. Tantôt c'est à droite, tantôt c'est à gauche qu'un camarade est tué...

et parmi tous ceux qui sont restés muets, d'un qui écrit, simple, stoïque, pas insensible, qui signe Jacque et dont on ne dit rien de plus
.. je vou di que vou a vé mal qompri malettre qar je ne sui pa blésé les autre on eu du mal mais mais moi jais pas eu du mal cher feme je vais vou dire que mon camarade Bilien Sébatien ai more il ai tué par un cou de canon il ai tisi toupré de moi a 4 metres cous pou vé dir a sais paran sai triste sais son tour au joudui et a d'autre demin nou some tous les jour au feu de pui 10 jours sans dormire... cher feme la gaire est trite j'ai fini an vou an brasan de loin a vec mais deupeti anfan ne vou faitpa tro de bil a vec moi toujour plin du Courage.
Pardon demandé.... et écoutant le vent, râlant contre les feuilles, pense avec honte aux sinistrés du vrai grand gros vent d'ouragan des Philippines et du Viet-Nam.