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désolée, Paumée se veut à l'abri, sauf quand un acte fait déborder le vase, des allusions à la politique ambiante.. et si je suis reconnaissante aux envies de commenter je vous demande de me pardonner de rétablir la modération
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vendredi, décembre 23, 2016

Juste des huiles et l'étrangère

Journée à côté, ou un peu oiseuse, ou paresseuse, ou patraque, dans le cocon de l'antre. Juste vaquer tranquillement, un peu de ménage, le repassage en retard et transvasement de bidon en bouteille de deux huiles, pour que soit disponible ma palette,
l'ordinaire bio du moulin de Céserac à Montfrin (Gard),
Nyons (Drôme) avec : AOC du moulin de Chameil à Mirabel aux Baronnies et AOP (même chose) d'Etienne Pierre à Beauvoisin,
AOP de la vallée des Beaux (Bouches-du-Rhône) : domaine Plaines Marguerite à Maussane, moulin La Cravenco à Raphèle-les-Arles et moulin de la Coquille (aime aussi les bouteilles) à Fontvieille,
Gordes (Vaucluse) : huile du Clos des Jeannons
Tunisie Gafsa huile dite du désert d'Olive & Oliviers venant benoîtement de Carrefour
plus d'huile sarde, c'est trop cher
et n'ayant ni pensée ni envie après m'être amusée à cette liste, je reprends, avec petite grimace, mais j'assume, la pauvre étrangère qui, une semaine après que je l'ai abandonnée, n'avait, pas plus que moi, aucune envie d'être mise en mots, mais qui, telle qu'elle a été publiée par les cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com
l'étrangère (2)
Et voilà Bernard au volant, qui roule vers Clermont, qui s’interroge, se demande ce qui lui a pris, ce qu’elle pense de lui, qui sait bien qu’il est sans doute un espoir de refuge, une porte de sortie, qui aime plutôt cette idée mais n’est pas certain que cela soit suffisant pour rendre supportable, encore moins désirable, une vie avec lui dans l’écart du village, qui n’est plus très sûr d’avoir envie de bouleverser sa routine, qui craint de ne vouloir cette union, d’espérer, sans le dire mais de façon évidente, une succession, que par convention. Et puis il sourit, il pense à la photo, à la nuque, à la marque sur la joue, il se voit protecteur, tendre, respectueux, en retrait et son dos se redresse, jusqu’au moment où lui vient l’idée qu’elle n’en demande sans doute pas tant, que c’est une intrusion violente dans son intimité à elle, qu’il faudra cacher cet élan minuscule. Bien sûr, il y a l’enfant, la petite fille dont elle lui a «avoué» l’existence dans un de leurs derniers échanges, cette petite fille confiée à ses grands-parents, et il l’imagine jouant sur le sol de la grande chambre derrière, posant des questions, il lui donne le visage un peu oublié de sa petite soeur, et une impatience timide lui vient.
Et me voilà moi, derrière son épaule, qui me demande ce qui m’a pris, qui pense à la photo, à mon envie de rebondir en lui inventant une vie, jusqu’à ce que devant le fichier blanc ouvert sur l’écran, il surgisse, lui, prenne toute la place, m’entraîne dans une ébauche d’histoire avant de me planter là quand il s’est agi d’en venir à la rencontre, engluée que j’étais dans une vague ébauche de psychologie qui me va fort mal.
Et la voilà elle, enfoncée dans un siège du train, qui regarde les paysages défiler, un journal abandonné sur ses genoux, qui rêve vaguement sans être certaine de trouver une place dans l’avenir au devant duquel elle roule, une place qui lui convienne à elle, qui le satisfasse lui, qui a un peu peur de ce qu’elle lira dans son premier regard, qui ne sait ce qu’ils se diront, et comment ils s’avoueront, peut-être, que c’est une tentative sans espoir. Elle repense à ses parents, à son détour, la veille, pour les revoir dans leur maison d’Antony, à leur accueil interrogatif – ne les avait pas vus depuis les dernières vacances scolaires quand elle était venue chercher Louise, puisqu’elle pouvait enfin lui offrir quelques jours dans une pension de famille à la campagne, et elle était restée avec eux, ensuite, une semaine pendant laquelle elle s’était retrouvée petite fille, comme l’aînée de la sienne de fille – à leurs encouragements et à l’inquiétude dans les yeux de sa mère qui disait sa crainte qu’une fois encore…
Et moi je regarde la photo, cette fragilité apparente et cette dureté dont elle est construite, cette petite moue qui est sa seule expression, que je lui pardonne en décidant qu’elle exprime ce que l’on veut, ou rien, son chapeau un peu ridicule, et je me souviens que, sans raison, malgré tout, elle m’a plu et que je voudrais qu’elle soit intelligente, un peu malmenée mais digne d’avoir une chance, j’ai voulu que son silence, sa joliesse banale, son assurance affichée, ce défi muet au monde, couvre des sentiments, des désirs, des foucades peut-être, un peu de fantaisie qui se révèlera, et puis de l’endurance, de la patience, peut-être même de la générosité.
Mais voilà, elle s’est échappée, de l’histoire que je voulais, elle préfère la garder pour elle, a bien déjà assez de mal à la mener à bout, parce qu’elle espère tout de même, oui elle espère et elle ne veut pas se dire que ce n’est pas la première fois.
Alors les laisser à leur rencontre et tant pis si j’avais dit que moi je raconterai.
Tout de même juste cela, parce que je ne veux pas non plus les abandonner : ils ont été un peu timides, attentifs, et pendant le dîner leurs mots étaient des petites sondes, des petites avancées comme au hasard, et des retraits, et puis se rencontraient de temps en temps, et peu à peu, l’était bon le dîner, rien d’extraordinaire mais bon, et ils étaient bien, un peu à côté de leurs vies, donc peu à peu l’attention s’est relâchée, la surveillance, et chacun a trouvé que c’était bien, comme ça, là, et après un petit baiser chaste et un sourire ils sont allé dormir.
Le lendemain il a joué les guides, ont roulé d’un village à l’autre, d’une petite rivière à un église et ils parlaient de leurs goûts, et puis d’autres choses, de tout et de rien, et un peu de projets, et le soir on ne sait pas très bien, ça n’a guère d’importance, ils ne se sont pas séparés. Et c’était un peu maladroit mais bien là aussi. Et le quatrième jour de ces vacances ils se sont décidé.
Ils se sont mariés deux mois après. Ce ne fut pas toujours facile mais cela a duré.
On l’appelle encore parfois l’étrangère mais avec un petit sourire parce qu’avec Maé et la fille aînée du maire elles ont mis vie et gaieté dans le village, en leur jeune temps, et que, maintenant que les ans ont passé, on les appelle «les patronnes», elles sont toujours là, un peu en retrait, mais toujours prêtes à aider, à organiser une fête ou un deuil, si on le leur demande, et assez redoutables quand, entre elles, elles laissent liberté à leur langue.
Ils ont eu deux enfants, deux filles – il s’est fait une raison – mais c’est Louise, en bonne petite élève de Bernard, qui reprendra la ferme pour le compte des deux propriétaires, ses jeunes soeurs.

jeudi, décembre 15, 2016

Rien que l'étrangère (ou ce qui la précède)

belle lumière et ciel d'un bleu absolu sur la Provence
mais une Brigetoun qui n'a pas quitté son antre
les projets de repassage eux-même (faut dire que suis jamais très impliquée) se sont effacés devant le temps passé à circuler sur internet pour tenter de me remémorer le peu que je savais, pour apprendre un peu mieux le déroulement de la tragédie syrienne, pour batailler avec le fonctionnement capricieux de ma boite mail,
pour regarder à nouveau les 155 premières photos scanées par mon frère (en me permettant de corriger un nom de lieu, faute de pouvoir le signaler par mail à l'auteur) en recopiant, pour ma nostalgie, une photo de groupe et en retenir l'image de mon premier grand ami très cher Mamadou et mettre en mots, comme pouvais une idée qui m'étais venue pour les cosaques des frontières.
Alors je reprends la première partie d'un portrait publié en deux fois (m'étais trouvée emportée par les mots, bien insuffisamment maîtrisés.. tant pis, assumons, ma fille, assumons) par les mêmes cosaques http://lescosaquesdesfrontieres.com
Portraits fictifs – 17 – l'étrangère 1
C'était le printemps à Saint Nicolas des Taillades, et Bernard avait du vague à l'âme – c'est ce qu'il se disait en regardant les carreaux derrière sa cuisinière «j'ai du vague à l'âme» et cela le faisait sourire, un peu.
Un peu seulement parce qu'il avait bien des amis, et des amies - de passage, ou femmes des amis - parce qu'il aimait sa maison, sa terre, le village... l'était parti un temps, c'était une erreur... mais il vieillissait, il allait vieillir plutôt, l'était sur la ligne de crête de son âge... et il était et demeurait seul.
Il s'en accommodait, il s'en était accommodé trop longtemps, au risque de devenir un sauvage, mais il était seul, les jeunes filles n'avaient désir que de partir.. pourtant le village vivait, il y avait assez de jeunes couples pour que les deux écoles, celle de la mairie et celle des soeurs, aient des élèves et qu'une bande de galopins le suivent parfois aux champs ou baillent de désir en attendant d'entrer dans son club de motos, en l'appelant oncle, seulement voilà, peut-être n'était-il pas assez beau, ou assez gai, même si quelques-unes lui avaient fait croire le contraire, aucune n'envisageait de s'installer chez lui, de faire vivre les murs et de lui faire des enfants, surtout cela, des enfants, ou un à la rigueur et qui voudrait apprendre de lui, l'aider, lui succéder.
Il y avait bien eu, en dernier, la jeune maîtresse de chez les soeurs, bien drue, bien brune, bien en accord avec la terre, et cette entente entre eux qui lui avait donné espoir, mais voilà qu'elle était rentrée de ses vacances en annonçant ses fiançailles, et son départ à l'autre bout du département.
Le Pierre, son camarade de toujours, depuis l'école, avait ramené, ou fait venir, une fille, très jolie la fille, et douce, et travailleuse, un peu exotique seulement, et lui disait «tu devrais faire comme moi», mais s'il les aimait bien tous les deux le Pierre et sa Maé - on l'appelait ainsi, c'était plus simple et joli - il avait un peu honte, cela faisait trop marché, sans fard, plus cru qu'autrefois quand on mariait des terres, et puis Maé il avait bien le sentiment que ce n'était pas toujours drôle pour elle, qu'elle avait eu du mal à être acceptée malgré leurs efforts à tous deux, les hommes, que ça avait pris du temps, et qu'elle avait mis bien du temps aussi à s'habituer à la vie d'ici, un peu trop sans doute, il la voyait comme un oiseau gracieux encore mais empoté pour voler.
Pourtant, presqu'en cachette de lui-même, il a essayé une fois d'aller sur un site, un site de rencontres, pour la bonne cause ou non, il avait été un peu effarouché... préférait ses virées au gros bourg... et puis sur un autre, dédié aux célibataires, il avait peiné à se faire un profil, comme on disait – à vrai dire cela l'avait amusé aussi – il avait tenté, abandonné, mais il revenait, cela devenait une habitude et puis un jour... bon avec une, Fanny elle s'appelait, une fille de trente ans ou un peu plus – sur la photo elle ne faisait pas beaucoup plus – une qui disait qu'elle avait eu une vie pas trop facile, qui était du nord, enfin presque du nord, des bords de l'Allemagne, du sud de l'Alsace, il avait regardé sur la carte, quelque chose s'était passé, ils se reconnectaient, et puis ils s'étaient écrit, il s'était rendu compte une fois qu'il avait mis «tu» et il avait laissé, pour voir, et voilà comment un jour, il s'est bien regardé devant la glace, il a grimacé mais avec une pointe de satisfaction, il a pris sa voiture et il est parti pour Clermont - s'étaient donné rendez-vous là, c'était plus facile pour elle, et puis c'était un terrain neutre.
Il n'avait pas trop à faire, et le Pierre lui avait promis – l'était fiable de fiable le Pierre – de le remplacer pour que la terre ne s'aperçoive pas de son absence. Il s'était donné trois jours. Maé l'avait embrassé et Pierre avait fait semblant de lui donner une bourrade.

vendredi, décembre 02, 2016

Jour amélioré et un souvenir copié

carcasse prétendait me gâcher ma journée, ai renoncé à un trajet teinturier, suis restée dans mon cocon en la cocotant, et comme elle commençait à s'amadouer le facteur est venu l'orner de deux surprises, le numéro 1 de la belle revue La Piscine https://revuelapiscine.com (plaisir d'autant plus grand que j'avais oublié que je l'avais finalement commandée et me promettais de le faire dès que j'aurais ma nouvelle carte bleue) et, surprise plus grande encore puisque le délai qui m'avait été indiqué était au moins du double, une lettre annonçant l'arrivée à la banque de la dite nouvelle carte.
Ai déjeuné, fait un profond sieston pour finir de peaufiner ma forme, et m'en suis allée, si couverte – bien trop – que j'étais petite boule sur jambes, prendre possession de ce truc devenu quasi indispensable, dans les rues qui souriaient, de la splendeur nouvelle d'un arbre local à la parure d'un arbre importé.
J'ai commencé à mettre le nez dans la piscine, et pendant ce temps reprends une silhouette de naïade (oeuvre d'Anne Duval) et le portrait, publié il y a quelque temps par les cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com, qu'elle m'avait inspiré
Le souvenir
Elle était vieille de trop d'années.
Elle était forte, grande, impériale.
Elle était large, solennelle.
Elle était mesurée dans ses paroles, ses gestes.
Elle était l'autorité silencieuse.
Elle avait des douceurs accueillies comme des grâces.
Elle avait des sourires calmes et minces que chacun guettait.
Elle avait des silences, visage raide, qui étaient condamnations.
Elle avait de rares mots d'esprit qui étaient redoutés.
Elle ne disait pas je veux.
N'en avait pas besoin.
Elle ne disait pas je voudrais.
On supposait qu'elle n'en avait plus besoin.
Elle était l'ancêtre impérieuse, la survivante.
Mais elle mettait plus de malice que de causticité dans ses remarques.
Mais elle consolait ceux qu'elle avait rudoyés quand ils étaient seuls..
Mais elle avait le matin des yeux de jeune fille enthousiaste.
Mais elle laissait tomber légèrement ses épaules, le soir, et s'entourait d'une brume de rêve.
Mais il y avait, remisé dans un couloir, et cependant présent pour qui voulait le voir, ce portrait qu'en tordant un fil de fer il avait fait d'elle dans leurs jeunesses.
Nous nous en souvenions,
nous la regardions et écoutions avec un sourire intérieur,
nous allions notre chemin et nous lui pardonnions.


samedi, novembre 26, 2016

Faire appel à l'orateur

Entre persistants
et rousseurs dépenaillées

l'automne avance

dans la douceur, ai vaqué
et regardé le monde

et puisque j'ai cédé à la gentillesse de Jan Doets en restant un peu chez les cosaques des frontières https://lescosaquesdesfrontieres.com (mais je m'ancre dans l'idée que, sauf par lui et quelques amis, mon opinion que je n'y ai plus place est partagée)
je leur emprunte un portrait imaginaire qu'ils ont publiés (et que je l'avoue, j'ai la faiblesse d'aimer assez)
L'orateur
Un homme qui serait arrivé chez nous il y a quelques années, s'il avait pu être totalement ingénu, n'avoir jamais entendu le petit bruit que notre ville, notre région, faisaient encore dans le monde, aurait souri, un peu étonné, en le croisant, de le voir aussi entouré – même si ce n'était encore que d'un petit groupe d'hommes jeunes, marchant vivement, décidés, leurs regards fixés sur lui -, lui ce petit homme rond, avec ses joues rebondies et ses petites boucles dressées autour de son front.
Il aurait pensé, murmuré peut-être «ne lui manque qu'une conque pour accompagner de son souffle un dieu marin». Et l'ami qui l'accompagnait aurait répondu d'une voix assourdie «bien mauvais souffle, et qui prend force».
De fait, outre les jeunes hommes empressés, l'étranger aurait repéré, en se retournant, deux fortes carrures qui précédaient ou suivaient d'assez près le petit personnage.
Devenu notre concitoyen, il aurait pris l'habitude de voir de plus en plus souvent ce visage poupin surgir dans les journaux, d'entendre cette voix un peu métallique à la radio, à la télévision, et de retrouver ce nom dans les conversations.
Et il serait, à corps et coeur défendants, passé peu à peu d'une vague curiosité à un désintérêt agacé, à une attention méfiante, à un effarement méprisant, à un refus irrité puis véhément. Aurait, comme nous, désiré pouvoir l'ignorer.
Mais il prenait de l'importance le petit personnage, il avait acquis un rôle, il prenait la parole partout, à tous propos.
Les premiers temps cela débutait par une réflexion pateline et assez humble que ses joues soutenaient de toute leur rondeur, et puis, à mesure que le temps passait, que sa position devenait plus sure, incontournable, il entamait chaque discours, chaque intervention, par quelques phrases fermes, par une condamnation assenée sur les fractions de population qu'il avait choisies comme repoussoir...
Et quelles que soient ses proies, quel que soit le groupe qu'en flattant les sentiments les plus bas de ses auditoires il choisissait de désigner comme indigne de la communauté, s'appuyant sur ce rejet pour asseoir son pouvoir, repousser dans l'ombre ses décisions, il enrobait ses phrases d'une familiarité caricaturale, d'un langage plus relâché que celui de la foule qui s'en trouvait secrètement flattée, d'un faux bon sens qui n'était commun que de s'affirmer tel, et d'une rhétorique savante, manipulatrice, qui à l'usage, heureusement, finissait par être inefficace à force d'être attendue. Mais l'habitude de l'entendre avait à la longue contaminé les esprits et ses discours servaient de base aux jugements, aux décisions qu'on le suive ou qu'on s'oppose à lui.
Il redressait chaque centimètre de sa petite stature, se faisait raide de dignité, pour mieux se pencher ensuite vers les autres, mais avec un sourire combinant complicité veule et ironie envers ses auditeurs, et l'écoutant, le regardant, l'ex-étranger en venait à le détester, furieux de lui donner une importance qu'il jugeait injustifiée.
Et nous qui, malgré nos efforts, ne pouvions non plus totalement lui échapper, l'ignorer, nous étions partagés entre la colère, un rire triste et un mépris qui nous prenait à la gorge et que nous ne pouvions dire puisque n'avions pas d'importance.

mardi, novembre 15, 2016

dans la ville - le taiseux

matin sur mes pas
dans les rues de la ville
le ciel hésitait
achat chaussettes
légèrement augmenté
le ciel acquiesce
et cherchant une idée de portrait pour les cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com (freinée par le sentiment que n'ai plus place parmi eux, sont trop beaux et talentueux) j'en recopie un ancien
Le taiseux
Il était taiseux.
Il était fort et calme. Il était décidé et sage. Et taiseux.
Il travaillait dur. Avait un lopin, pas très bon, le lopin, autour de sa maison, et puis des terres en fermage, assez riches les terres, à quelques kilomètres du village.
Il travaillait dur, l'était honnête, d'une honnêteté raide, les propriétaires l'appréciaient.
Mais vrai, il était taiseux. Quand il venait un peu avant la tombée de la nuit au café, parce qu'on ne peut pas toujours être seul, et puis s'il avait quelqu'un à rencontrer c'était là, il avait visage ouvert, mais sans sourire, il saluait et puis il se taisait.
Pourtant il avait belle voix, de baryton, et d'ailleurs il faisait partie du groupe qui représentait le village dans les rencontres/concours de chants.
Mais là, au café, il se taisait, et les autres aussi d'ailleurs se taisaient un moment quand il arrivait, ou changeaient de conversation, pour peu qu'il s'agisse de politique, parce qu'on ne savait pas.. il n'était pas clair, on se souvenait seulement que son père, lui, était grande gueule, et qu'il était rouge.
Lui, on ne savait pas - peut-être lui non plus d'ailleurs. Ou du moins, pendant longtemps on n'avait pas su.
Seulement comme le pays, le vieux pays, traversait une de ses périodes de maladie, et comme des élections que les journaux disaient importantes se profilaient, les conversations du café s'aigrissaient et c'étaient les grandes gueules, plus du tout rouges de nos jours les grandes gueules, qui dominaient, qui tempêtaient, qui disaient le peuple, en parlant d'eux et de leur clique, qui voulaient revenir à des temps anciens qui n'avaient plus existé depuis plusieurs siècles, s'ils avaient existé, et qui refusaient tout ce qui était étranger au continent, au pays, à la vallée.. Les autres baissaient la tête, se taisaient, peu à peu, ou cessaient de venir, ou commandaient rapidement un verre à la patronne, posaient quelques questions sur le déroulement des cultures, les dernières nouvelles du canton et allaient s'asseoir, et la clique était de moins en moins clique, devenait majorité apparente.
Un jour le Vincent, le chef des grandes gueules, a fait venir des penseurs, ou prétendus tels, et un notable du parti qui représentait leurs idées, et trônant, dos au comptoir, un grand échalas bien mis a commencé à haranguer les buveurs ou ceux qui traînaient là. Lui, il est arrivé à ce moment, il a hésité un peu et puis il est entré et a pris à part un vieux dont les terres étaient voisines de celles qu'il travaillait parce qu'il était venu pour ça, avaient à se concerter... Après la harangue la discussion est devenue générale, le vieux s'y est mêlé, un peu, au début, pour donner son accord, et puis s'est tu, a grommelé, écoeuré. Lui, le taiseux, il écoutait, de plus en plus droit, de plus en plus raide, et puis il a jeté une phrase de refus, de dégoût, de colère ironique, qui a faut gronder les membres de la clique, qui lui a attiré quelques mots de mépris de l'orateur, suivis de rires.
Alors il est resté là, blanc, immobile, la bouche un peu ouverte, et au bout de ses bras crispés, ses poings, ou plutôt son poing droit, l'autre main se cramponnant à une des colonnes de bois qui partageaient la salle, son poing droit étaient si serré qu'il semblait une pierre, une pierre à jeter. Le vieux, et un autre, un de ceux qui se taisaient l'ont pris silencieusement par les bras, l'ont entraîné dehors, et un certain nombre des hommes qui étaient là les ont suivis.
Les élections sont arrivées avant que le village se déchire, ouvertement, et les grandes gueules ont perdu. Mais on ne le regardait plus tout à fait de la même façon, le taiseux.
Les hommes du moins ne le regardaient plus tout à fait de la même façon, parce que les femmes, elles, ou la plupart des femmes, ouvertement ou à la dérobée, ou comme ça, en passant, inconsciemment, le regardaient plutôt d'un bon oeil depuis longtemps ce gars, parce qu'il était grand, solide, et plutôt beau. Tellement que la fille du plus gros propriétaire qui revenait au village pendant les vacances, qu'était jolie la fille, un peu dédaigneuse, un peu fière, mais jolie et riche et que toutes les mères guignaient discrètement pour leurs fils, lui a souri le soir du bal du Saint patron, et l'a plus ou moins forcé à l'inviter à danser, qu'on les a vu marcher sur les chemins, qu'il a pris un air avenant, le gars, qu'il souriait presque, même quand elle n'était pas là, que les commères les regarder passer avec des airs entendus, désapprobateurs ou maternels, c'était selon.
Les vacances finies elle est repartie à la ville - elle était étudiante on ne savait trop en quoi, sauf que c'était bien, pour un bon métier, et qui demandait intelligence et travail - le facteur s'est mis à passer chez le gars pour lui remettre des lettres, tous les trois jours, puis un peu moins souvent, et un jour le père, le gros propriétaire, un soir où le café était plein, ou presque, a offert une tournée, tout heureux qu'il était d'annoncer les fiançailles de sa fille.
Le gars était là, il a félicité l'autre en l'appelant Monsieur, il a pris son verre, il a bu, oh moins qu'une gorgée, et puis il est parti. Et en marchant la main gauche massait son poing droit, serré à s'en faire mal.
Les années ont passé, le gars est resté seul, comme beaucoup d'autres, il était toujours taiseux, mais maintenant il s'était pris de passion pour les livres, il s'en faisait envoyer de temps en temps, il dînait une fois par semaine, parfois plus, chez l'instituteur, et ces soirs là les volets laissaient passer de la lumière jusque tard dans la nuit. Il chantait toujours avec le groupe, et quand une fête auxquels ils participaient dégénérait ses poings entraient dans la bagarre, presque distraitement et efficacement.
Le patron du café a perdu sa femme, il a ramené de la ville, ou on ne sait d'où, une fille, une toute jeune, un peu sauvage, une bohémienne comme on disait, pour l'aider. Elle était travailleuse, rapide, souriant légèrement aux vieux, un peu craintive avec les jeunes, leurs yeux insolents et leurs réflexions. Le gars regardait, avec peut-être un soupçon de douceur quand elle le servait, et puis un jour où un gommeux, un vacancier, le neveu d'un riche du village, pas un d'ici ou pas vraiment, était un peu entreprenant, il s'est levé, le taiseux, et d'un coup de son poing droit il l'a fait tomber de sa chaise.
On les a mariés, et il était tout sourire le taiseux, parlait pas beaucoup plus, du moins en public - chez eux on ne savait pas - mais il souriait, souvent.
Pas toujours parce qu'il était en colère, une colère sourde qui lui était venue peu à peu, avec l'âge, parce qu'il avait beau travailler de plus en plus dur, il ne s'en sortait pas, et qu'avec l'âge. Mais quand la colère le prenait, quand il était trop crispé, quand son poing droit se refermait, si elle était là, elle le saisissait dans ses deux mains et le caressait jusqu'à ce que la main se déplie.
La suite de leur vie, je ne la connais pas, elle a dû être ordinaire, comme celle des parents et des grands parents... j'espère qu'ils ont eu un ou deux enfants pour aller avec son sourire à elle.

À partir d'une oeuvre de Xavier Spatafora (et d'une photo)

vendredi, novembre 11, 2016

Retrouver la hurleuse

Quatre jours après leur mariage, Juan, son tendre Juan avait été arrêté, elle n'avait pas compris
La mère de Juan lui avait dit, ils sont comme ça, elle n'avait pas compris qui étaient ces ils, Juan, ses frères et son père, leurs amis peut-être, ou les policiers, la justice.
La famille, les amis de Juan, elle n'avait pas eu le temps de les connaître, ils étaient amoureux et pressés, et les parents l'avaient gentiment acceptée, gentiment et discrètement, sans rien, ou presque, livrer de leurs histoires familiales, sans vraiment l'interroger, ils ne parlaient que de Juan, de ses habitudes, ce qu'il aimait, ses petites manies d'enfant, très vite, par allusion, et de sa gentillesse à elle. Et comme Juan ne travaillait pas - pas pour le moment, il avait de beaux projets, mais il n'y avait plus de travail chez l'entrepreneur qui l'employait avant - il leur avait fait une petite place chez eux.
Elle écoutait les rares phrases qui s'échangeait, et quand il voyait qu'elle peinait à comprendre – elle maitrisait encore mal le catalan – l'ainé de ses beaux-frères lui traduisait. Elle a fini par comprendre qu'il était accusé de vol, et puis que c'était plus grave, sans que la raison de cette gravité accrue soit très précise - qu'un vol normal, mais que, comme le disait sa belle-mère, il devrait s'en tirer, oh pas complètement, mais tout de même, il n'était qu'un bêta entraîné par des qui avaient mal tourné, mal tourné depuis si longtemps qu'ils étaient bien connus de la police comme on disait chez elle.
Elle a pleuré un peu, seule, et puis elle a eu envie de protester, il n'était pas un bêta, pas un suiveur, il savait toujours ce qu'il fallait faire Juan, et s'il était dans ce groupe, il devait être un des chefs, ou celui qui pensait, et s'ils avaient été pris c'était parce que les autres étaient des idiots.
Il y a eu un procès, elle a eu un parloir, il la regardait si gentiment, ils se sont fait plein de promesses.
Il en a pris pour cinq ans, et puis il n'a plus eu le droit au parloir.
Alors maintenant elle vient, tous les trois ou quatre jours, aux heures où elle ne travaille pas – elle a trouvé du boulot dans une blanchisserie – elle vient là, sur l'avenue près de la prison... avec d'autres qu'elle reconnaît parfois et elle hurle, elle hurle de toutes ses forces des nouvelles de la famille, du quartier, qu'elle l'aime, qu'on lui a dit de dire ceci ou cela.
Elle n'est pas très sûre qu'il entende, mais sa belle-mère semble le croire et la regarde avec amitié.

Photo de Mathieu Pernot (Fanny, Barcelone)

Une Brigetoun un peu à côté de carcasse et de la vie, s'activant comme peut, presque suffisamment, lisant, écoutant, s'absentant en esprit, oubliant totalement ou presque Paumée, lui offre un portrait que les cosaques des frontières (ou plus précisément Jan Doets) http://lescosaquesdesfrontieres.com ont bien voulu accueillir

vendredi, novembre 04, 2016

Cloîtrée, avec retour de la curieuse

Dernière, je l'espère, offensive de ce beau mélange de toux courbée, pliée, secouée et d'éruptions, effusions du nez jusqu'aux larmes – un peu de ménage, un peu de repassage, pas mal de Saint Simon (les détails des rituels de cour des grands d'Espagne..)
et je pille les cosaques des frontière http://lescosaquesdesfrontieres.wordpress.com m en y recopiant un mien portrait imaginaire (disons transformé)
la curieuse
Elle s'appropriait le monde
Comme tous les vivants elle s'était extirpée du cocon douillet pour se trouver propulsée, petite créature rose, gigotante et perdue dans un univers de lumières, de chairs caressantes, de bouches souriantes. Comme tous elle s'était instinctivement acharnée à le faire sien, à s'en entourer, à le connaître.
Elle l'avait appris avec curiosité, le buvant comme elle buvait le liquide chaud qu'elle avait su rapidement faire couler de l'objet qui venait lui caresser les lèvres, s'infiltrer dans sa bouche.
Mais parmi les mystères qui l'entouraient il y en avait qu'elle ne pouvait, elle le découvrait peu à peu - comme le découvraient ceux qui se penchaient sur elle, la prenaient, la portaient, lui obéissaient - qu'elle ne pouvait entamer, ni même approcher.
Elle était tout yeux, elle observait, peu à peu elle imitait..
Elle était toute peau sensible, elle sentait le moindre changement dans le mouvement de l'air, elle tournait la tête quand une porte s'ouvrait brusquement, quand le sol vibrait, elle testait les odeurs, le contact des aliments nouveaux, mais, avec une détresse rageuse qui éclatait par moments, elle sentait qu'il lui manquait une clé d'accès au monde, une clé que les êtres autour d'elle semblaient posséder.
Elle a appris, d'instinct, à se servir d'abord de cette frustration comme d'un pouvoir sur ceux qui l'entouraient.
Elle a appris peu à peu à se servir de ce manque pour affiner sa perception du monde. Elle fut regard, elle cueillait les formes, les couleurs, elle découvrait la beauté, elle fut observation, elle n'imitait plus les gestes comme un petit singe, elle regardait, elle testait, avec un peu trop d'élan, d'avidité, puis d'échecs et d'entêtement acharné, ses mains, son corps, cherchant à recréer ce qui lui avait plu.
Elle découvrit, elle sut qu'elle était habile. Elle découvrit, elle sut qu'elle ne tolérait pas ce qui manquait de qualité, d'ossature, de force. Elle découvrit, elle le sut par les autres - parce qu'elle avait appris à correspondre avec eux, à les connaître, autrement que par la tendresse, l'amour, les échanges utiles, à les comprendre mais aussi à les deviner, à débusquer le plus souvent leur manque de sincérité – qu'elle pouvait rendre le monde un peu plus harmonieux.
Elle continuait à sentir la colère, la rage monter en elle quand elle ne pouvait se faire comprendre, mais elle ne le montrait plus, ou plus qu'à ses proches, et de moins en moins ; elle a appris le rire, elle s'est fait une arme de l'humour.
Elle ne pouvait découvrir une technique, collage, calligraphie, dessin, broderie, bouquets, sans avoir envie de s'y essayer. Elle y mettait toute sa concentration, jusqu'à ce qu'elle obtienne la petite maîtrise qu'elle désirait, jusqu'à ce que, sans y exceller, elle la fasse sienne, et puisse la faire colaborer à son oeuvre : son cadre, ce qu'elle offrait.
Elle ne pouvait découvrir un art, une civilisation, sans chercher, avec ses moyens, à en connaître assez pour croire les comprendre, pour pouvoir entraîner avec elle un groupe de semblables dans un musée, devant un monument, pour leur montrer, leur expliquer.
Et ma foi, en gros, à travers les difficultés, les amitiés, l'amour, les ennuis, les petites disputes, elle était, je crois, heureuse et rendait les siens heureux.

jeudi, octobre 27, 2016

Recourir au diable bienveillant

petite allégresse sans raison en marchant dans ce matin gris sur gris,
sur feuilles fanées, poursuivre chocolats de bonne facture de boutiques dédaignées en boutiques fermées, trouver des palets provenant de cosses variées et revenir en léger vertige et écoeurement (le chocolat n'était pas en cause)
vaquer, lire, doucement, petites ondées sur la rose, laisser couler le jour en sentant danser en moi un petit le trac à l'idée de rencontrer un tout petit échantillon des neveux, nièces et enfants, demain soir...
et, en grimaçant un rien en repensant au dernier portrait envoyé aux cosaques des frontières – carcasse enserre un superbe vide ces jours –, recourir au diable bienveillant qu'ils ont publiés http://lescosaquesdesfrontieres.wordpress.com
Le «diable» bienveillant
Il n'était plus très jeune, à vrai dire il n'était pas vraiment vieux, il avait atteint ce moment où l'on n'a plus d'âge identifiable, et il n'était pas beau.
Il n'était pas beau, pas vraiment laid non plus.. on pouvait lui trouver l'espèce de beauté burinée que la vie donne, si elle a été assez intense.
Assez intense, mais pas trop, avec des plages de tranquillité méditative, qui lui auraient conféré une touche de sérénité, un peu de gentillesse, et puis il souriait.
Il souriait de toute sa bouche, des frisures de sa barbe, des plis qui se créaient sur son front, un peu moins de ses yeux.
Ses yeux s'écarquillaient dans le sourire, mais sans qu'une petite lueur de gaité, ou de douceur, de réelle bienveillance, vienne s'y promener... non ils gardaient une neutralité un peu morne, assez inquiétante.
Oui il pouvait être inquiétant, mais pas immédiatement, simplement un malaise s'installait peu à peu, sans que l'on sache exactement si cela venait de l'accueil qui lui était fait par l'un ou l'autre de ses interlocuteurs, ou de lui, de sa façon d'être présent, de s'engager dans les discussions, plaisanteries, rencontres, mais avec toujours une petite réserve.
Une petite réserve qui pouvait s'expliquer par le reste d'hostilité ou simplement de méfiance que lui manifestaient les plus anciens habitants du village.
Ce petit parfum de méfiance, ou même d'hostilité, qui revenait toujours, discrètement, tôt ou tard, et puis des petites phrases, même pas des ragots, de vagues allusions passant rapidement dans les conversations à son égard, et qui étaient tout de suite, ou presque, ou le plus souvent, combattus par ses tenants.
De vagues allusions à un passé, sans précision, à son arrivée, venu d'on ne savait où, à l'attitude de l'ancien maire, mort maintenant, qui savait forcément quelque chose, mais qui se taisait, à l'absence de parenté connue, au maigre courrier qu'il recevait, et qui était la plupart du temps administratif.
A quoi l'on répondait qu'il s'était très vite adapté, qu'il avait rapidement appris à connaître les habitants, leurs petits défauts et leurs qualités, leurs manies aussi, qu'il était serviable, sans être insistant, qu'il était devenu pièce importante du club de loisir, du comité des fêtes, mais sans s'imposer, lentement, en étant disponible, qu'il...
Oui justement, il était habile, peut-être un peu trop habile.
De quoi alimenter des conversations paresseuses quand on n'avait rien de mieux..
Alors forcément on passait outre, on le trouvait agréable, et au même titre qu'avec les autres anciens du village on souhaitait être accepté par lui.

Mais, tout de même, il y avait ses oreilles.. Au fond c'était peut-être juste ça, la gêne, ses oreilles.

mardi, octobre 18, 2016

Recours

Encore une fois, matinée entre humidité stagnante, cataractes, accalmies

En accord, ou sans raison, une Brigetoun s'entêtant avés sa maladresse éternelle en petits travaux féminins, efforts misérables (mais louables, sourire) pour sortir de son aboulie. 
Le ciel s'est éclairci dans l'après midi sans amener grand changement dans mon tonus
et recours, avec petite grimace ironique, aux cosaques des frontières et à un portrait qu'ils ont publiés http://lescosaquesdesfrontieres.com
La persistante
La suivant dans la rue on la voyait petite, fragile... en se rapprochant mais pas aussi vite qu'on l'aurait pensé, car finalement elle marchait d'un bon petit pas, on se disait : non, pas si fragile, on admirait sa détermination, on la sentait petit bloc de volonté, un peu usée mais ne voulant pas le reconnaître...
Tête baissée, courbée vers sa destination, elle avançait. Et curieusement, discrètement, elle s'imposait à votre attention.
Il y avait la simplicité et le pragmatisme de sa tenue, le rouge pimpant du sac sans façon, presque un cartable,
il y avait un souvenir de désinvolture dans la main enfoncée dans une poche, accentuant le mouvement de la marche, même si, sans doute, c'était surtout un appui moral,
il y avait la grâce d'une cheville fine..
Quand on la rencontrait on était frappé par ce visage qui, chair et rides, s'effaçait, n'était plus que support pour les deux yeux un peu rouges, passés, usés, et pourtant si vifs au dessus de la grande fente fripée de la bouche. Et on si disait qu'elle avait dû être très belle. Il restait parfois dans ses gestes, ses attitudes le souvenir, un peu tordu, évanescent, d'une jeune femme gracieuse mais si naturellement réservée que certains la disaient altière.
Elle restait un peu en dehors de la conversation, on sentait parfois qu'elle s'en absentait, mais lorsque son attention revenait vers le groupe assemblé elle semblait surplomber un peu les échanges, sans peser, comme un témoin bienveillant, lucide et muet.
On était surpris, quand elle prenait la parole, par la raucité de sa voix faible, un peu essoufflée, comme venant de très loin, au lieu de la petite voix flutée que l'on attendait.
Et ses proches tentaient, faute de témoins survivants, de l'imaginer en son jeune temps que la légende disait avoir été assez agité, sans qu'on en sache davantage.
Ce qui explique leur déception soulagée lorsque l'on trouva, dans un coffre, son intarissable journal intime... et guère plus.

mardi, octobre 11, 2016

Des âges

l'année prend de l'âge en souriant, le ciel était clair, la lumière caressait les façades et les corps quand sortaient de l'ombre des façades, mais la caresse commence à être bien fraîche, et sa fraîcheur est venue bien rapidement.
Aller et retour teinturier/blanchisseur avec linge et quelques vêtements d'hiver trop délicats pour que me risque à les défriper moi-même, en ruminant mon envie grandissante de déserter internet où me sens médiocrement à ma place, malgré la crainte, ce faisant, d'accélérer les ravages de l'âge, cette petite obsession mauvaise (reprends ma petite vidéo puisqu'elle a déjà été vue...)

me suis replongée dans des mémoires manuscrits, que ne peux diffuser, et pour rajeunir un peu paumée, je recopie un portrait publié par les cosaques des frontières (là surtout je me sens de moins en moins à la hauteur au milieu de ces auteurs) http://lescosaquesdesfrontieres.com
Les deux enfants
Il y avait ces quatre familles que l'on rencontrait généralement ensemble, en groupe, sur cette petite plage, sans très bien comprendre ce qui les liait (en fait c'était, pour deux des pères, l'appartenance à la même escadrille, et puis un cousinage, et puis un long voisinage).
Cela faisait une petite société, aimablement ouverte aux apports extérieurs, jusqu'à être un noyau autour duquel semblait s'amalgamer toute la vie sur ce bout de sable, et ceux qui restaient en dehors ne pouvaient s'empêcher de regarder, discrètement, vers eux.
Pourtant ils n'étaient pas bruyants, ni arrogants, ils n'affirmaient pas leur importance, ils étaient tranquillement, naturellement, chez eux, et inconsciemment attirants, forts de leur ensemble, de ce qui était entre eux, secret mais soupçonné, des accords, désaccords, divergences, intérêts, goûts, souvenirs, amitié, amour, histoires....
Ils étaient beaux, ou un peu moins, ou promettaient de l'être plus tard, ou ne le promettaient qu'à ceux qui avaient yeux indulgents, ils étaient spirituels ou taiseux, ils étaient de tous âges, et cela créait des sous-groupes, il y avait un père qui savait raconter de merveilleuses histoires, un autre qui voulait toujours intervenir, diriger, et qu'on neutralisait, une mère que l'on disait fofolle, une jeune fille qui chantait des comptines, une adolescente à livres, des gamins à courses folles (mais en prenant soin de ne pas s'attirer de remarques), des fugueurs pleins d'idées, des êtres minuscules branlant sur leurs pieds dodus dans le sable mou et puis il y avait ces deux là.
Ils se mêlaient aux jeux, mais finissaient toujours par se retrouver l'un près de l'autre, il riait un peu plus qu'elle, elle parlait peu mais se faisait écouter, et ils ne se parlaient pas, du moins pas quand ils étaient avec les autres... ils semblaient ne pas en avoir besoin, ils réagissaient, se déplaçaient ensemble.
Ils ne se parlaient que dans les moments où ils se tenaient, un temps, à distance, tournant le dos, et alors ils parlaient bas, elle tête un peu levée vers lui, et il fallait qu'une mère les appelle pour qu'ils reviennent tranquillement, silencieusement, vers le groupe.
Ils se tenaient là tous les deux devant la mère, et elle se tournant vers l'amie de passage, a présenté
  • Marie, ma dernière fille
  • et son amoureux
a dit la dame...
Ils n'ont rien dit, ils n'ont pas rougi, il a reculé et s'est éloigné, elle, elle regardait la femme fixement, gravement, jusqu'à lui faire baisser les yeux.. alors elle s'est assise et a pris dans le sac de sa mère un petit gâteau qu'elle a rongé en regardant la mer.

Technique mixte de Catherine Olivier

mardi, octobre 04, 2016

Quelques pas dans le petit vent, et un attentif

ciel d'un bleu ardent
où court un petit vent frais
joie des yeux, frissons
jupe large et bien trop légère malmenée par le vent, et l'idée qui se voulait ferme de chercher où diable sont chandails et vestons, manteau léger... idée qui s'est évaporée au fil des heures
tenté d'apprendre ou de comprendre des bouts du monde... une bouillie qui se structure et puis se meut, varie
la laisse et reprends un portrait publié par les cosaques des frontières
L'attentif
Il avait grandi – son visage, sa bouille comme on continuait instinctivement à le dire, s'opposait à ce qu'on dise vieilli, ses yeux, son teint étaient trop clairs... - oui, il avait grandi pendant son absence.
Mais il avait gardé cette façon de sembler tout entier dans son attention, quand il écoutait.
Il parlait parfois, il parlait même quelque fois beaucoup, ou du moins assez pour tenir sa place dans la conversation, pour se couler dans le groupe, mais en fait on ne retenait pas ce qu'il disait, on y répondait aussi de temps à autre, machinalement, des mots évidents, sans pensée, et on se rendait compte ensuite qu'en réalité il ne disait rien, il n'était pas dans ses mots.
Oui il n'était pas dans ses mots, mais en réserve. On ne savait si c'était faute de penser ou faute d'avoir fini de penser, de tirer nourriture de ce qu'il entendait, quand il écoutait ainsi, profondément.
Si profondément que c'en aurait été intimidant.. si la façon dont il soulignait théâtralement son attention n'avait été plutôt agaçante. Plus qu'agaçante d'ailleurs, assez vexante... on ne pouvait s'empêcher d'y voir de l'ironie, une ironie si évidente qu'elle aurait pu être injure.
Qu'elle aurait pu, qu'elle n'était pas, parce qu'il y avait la douceur du visage, les yeux, et puis une gentillesse dans cette façon d'afficher l'écoute, comme pour demander de l'excuser de n'avoir rien d'autre à donner que ça, son écoute, son ignorance, et de se nourrir d'eux, de ce qu'ils disaient, et que, bien entendu, il jugeait, en silence.
Se nourrir d'eux, se nourrir de nous plutôt, parce que j'en étais de ces groupes qu'il fréquentait, qu'il écoutait, et que je le regardais, comment faire autrement, écouter. Le regardais assez pour m'apercevoir que, peu à peu insensiblement, l'affichage s'effaçait, le visage se faisait neutre, perdu dans une écoute plus profonde, sérieuse sans doute, quand celui qui parlait, rarement, était le vieux. Le vieux, celui qui faisait de temps en temps irruption dans un débat, qui était direct, ou hésitant un peu, comme à la recherche d'une pensée, d'une solution, celui, le seul peut-être, qui n'était pas, même inconsciemment, dans un isme quelconque, dans une appartenance, une recherche ou défense d'identité.
Et quand, plus tard, quand il a jugé que c'était nécessaire, qu'au moins ça lui était nécessaire, il est intervenu notre attentif il avait cette même liberté, il donnait cette même impression de parler depuis une recherche, une connaissance, ou un début de connaissance, mais il était plus persuasif que le vieux parce qu'il se servait des mots de nos jargons.
Il était plus persuasif ou il l'aurait été, parce que empruntant ces mots, ces groupes de mots, ces concepts, il entrait dans nos bagarres d'idées, et peu à peu il devenait une inflexion de ces bagarres, on ne tenait compte de lui que comme d'un appui sur lequel rebondir.

D'après une toile, le cri paisible (1990), de Miquel Barcelo

samedi, octobre 01, 2016

Poser douceur bleue ou rose sur le monde

trouver en sortant un ciel d'un bleu très clair que des nuages hésitants envahissaient avec une douceur vague, hésitant, refluant, revenant
et un air tiède qui cesse, je pense définitivement, au moins pour quelques mois, à flirter avec les 30 degrés.

Puisque rien ne pouvons sauf demander pour eux au moins le respect, y couler, dans cette douceur, sans que cela améliore réellement les choses - le ciel n'y peut mais -, la détresse, l'écoeurement devant le gâchis humain, les égoïsmes souvent compréhensibles, la démagogie, l'arrogance sans excuse, les faux semblants de nos gouvernements, et surtout le poids impardonnable que font peser sur le monde une minorité grotesquement riche, après avoir regardé, m'interrompant de temps en temps pour découvrir ce que m'offraient les blogs amis, un documentaire sur les aventureux comme ils se nomment, les immigrés clandestins, leur épreuves, leurs projets et espoirs que leurs yeux démentent, et nos involontaires et insupportables responsabilités impuissantes https://youtu.be/PywPA8yjVzQ
et comme j'étais entre nez dans des livres, et attention distraite à des débats, pour continuer à mettre douceur sur paumée, reprend le rose d'un portrait flamand, et du portrait imaginaire que j'en avais tiré et qu'ont publié les cosaques des frontières https://lescosaquesdesfrontieres.com
Lisse et rose
Elle était calme, impassible, mains sages et visage offert et fermé, visage rosé comme un délicate pétale, mais sans l'éclat de la rose, plutôt d'une églantine. Une églantine qui aurait été retouchée, dont le teint aurait été, par une méthode inconnue, rehaussé sur les joues, un pétale d'églantine éternisé sous une très fine plaque de verre.
Elle était quiète, épaules relâchées, mains posées dans son giron, tête souplement droite, fines lèvres esquissant un sourire et paupières légèrement baissées sur le regard.
Elle ne manifestait rien d'autre que sa présence, simplement. Elle était maîtrise, conscience de soi, de sa place, de sa lignée, sans arrogance ni timidité. Elle était affirmation.
Elle était ferme comme un joli caillou.
Elle aurait pu faire naître un agacement, un début d'agressivité, s'il n'y avait eu cette douceur, la sensation qu'un esprit était là, mystérieux à force de réserve, de retenue, dans ce corps lisse.
Et peu à peu venait un désir de la voir sortir de ses gestes, ses attitudes, ses courtes phrases, conventionnelles.
L'envie de faire partie des rares élus autorisés à savoir ce qui était derrière ce sourire mince, cette justesse, ces vêtements à la sobriété raffinée.
L'envie peut-être de lui découvrir une fêlure, de pouvoir s'y infiltrer, de toucher son esprit, de lui devenir nécessaire.


Sur un portrait attribué à Holbein le jeune – Musée de La Haye

jeudi, septembre 22, 2016

Trottiner dans la ville, et retrouver l'abandonnée


prendre Brigetoun, sa tristesse idiote de ces jours, un veston léger sur un cardigan sur un tricot de corps, un couffin, un appareil photo et s'en aller dans le frais bleu qui chuchote automne, et lancer le tout dans la rue
rencontrer orgueil et modestie,
et remplir un couffin et un sac de nourritures simples pour cajoler carcasse, un peu à la va comme je te pousse, en essayant de faire vivre en imagination un sourire de pierre destiné aux cosaques, et de pénétrer dans la maison témoin qui n'a pas voulu de moi aujourd'hui, parce que ne savais vraiment qu'y faire...
et puis reprendre, dans les portraits publiés par les Cosaques des frontières http://cosaquesdesfrontieres.com, l'abandonnée
L'abandonnée
Elle avait gueulé, un peu, s'était retenue au bord de la perte de contrôle. Elle avait ironisé, un peu, s'était retenue avant de tourner à l'aigre. Elle s'était tue, elle avait répondu par monosyllabes à ses inquiétudes un peu tardives, mais pas à ses explications, ses presque excuses.
Et puis, seule, elle s'était effondrée.
Non, elle s'était presque effondrée, elle avait un peu pleuré, et puis la radio lui avait dit qu'il était temps. Alors elle avait mis sa tête sous l'eau, avait fini de s'habiller, avait mis du rouge à lèvres en espérant cacher ses yeux, et avait plongé dans le jour.
Elle avait été extraordinairement attentive, focalisée sur son travail, sur ce qu'on lui disait, avec juste un petit retard dans la réponse, mais pas au point d'avoir l'air égarée, perdue, elle l'espérait, d'ailleurs ses interlocuteurs n'avaient semblé rien remarquer. Elle avait eu simplement un peu plus de mal encore que d'ordinaire à rire aux plaisanteries attendues, mais comme elle avait la réputation d'être un peu coincée – elle avait entendu un commercial la qualifier ainsi un jour, s'était vexée instinctivement, en avait été contente en réalité... Et pendant ce temps il y avait ces noeuds dans la gorge, ce creux dans le ventre.. et elle regardait ses mains, étonnée de les voir si fermes.
Sur le chemin du métro, l'amie, la fille avec laquelle elle le prenait, chaque soir, pour se séparer au bout de quatre stations, lui avait dit : «tâche de passer une bonne nuit, ma belle, tu as l'air si fatiguée», et en répondant «ah, tu trouves ?» elle avait senti sa voix se casser et le «non, ça va..» n'était pas sorti, au lieu de cela elle avait senti, avec fureur, ses yeux se creuser, devenir humides malgré ses efforts.
L'autre s'était inquiétée, avait insisté, elle avait souri, un peu de travers, et puis presque vraiment, et temporisé.. «je t'en parlerai.. mais ça va, tu es gentille, ne t'en fais pas..» et comme le métro arrivait à sa station elle était descendue, sans répondre à la proposition d'hébergement «- si tu veux, pour ne pas être seule.»
Elle avait échangé un bonsoir avec l'épicier, était montée chez elle, était restée immobile, là dans l'entrée, la porte fermée, elle ne savait pas combien de temps.
Elle avait enlevé manteau et chaussures, elle était allée dans la cuisine, parce que c'était l'habitude et puis qu'il fallait bien. Elle s'était appliquée à ne sortir que le strict nécessaire pour une personne, seule et qui n'avait pas faim.. et puis le téléphone avait sonné. Elle avait senti le bond que faisait non pas son coeur mais tout son corps, son attente, elle s'était forcée à marcher lentement, à décrocher calmement.
C'était sa mère. Et comme toujours elle était bavarde, d'ailleurs elle avait beaucoup de choses à dire, et intéressantes bien sûr, oui elle était contente que les enfants aient aimé la promenade à l'île, oui elle espérait qu'ils n'étaient pas trop fatigants, non leur père ne pouvait pas venir les reprendre samedi, il y avait un empêchement, mais elle s'arrangerait, elle rappellerait, oui demain soir, sans faute, oui merci de les lui passer, et elle avait mis toute la gaité qu'elle pouvait dans sa voix pour leur répondre, d'ailleurs la leur de voix la faisait sourire..
Et maintenant là, après avoir jeté dans l'évier la soupe en boite qu'elle faisait réchauffer, après avoir rentré dans le réfrigérateur ce qu'elle venait d'en sortir, après avoir enlevé son chandail, elle est assise, ses épaules rondes un peu fléchies supportant, au dessus des bras raidis, le dos qui s'affaisse, elle reste là, le corps relâché, ce corps qui se sent humilié, ventre plissé, nuque ployée et visage qui s'absente, les yeux fixés sur le sol qu'elle scrute et ne voit pas, concentrée sur sa peine. Elle voudrait, niée qu'elle est, ne plus être, elle voudrait se sentir ne plus être, mais garde vaguement conscience de ses cuisses épanouies écrasées sur le siège, de ses forts mollets fermement appuyés sur le sol... et puis, peu à peu la fatigue la prend, elle roule à terre, elle s'endort.
Le lendemain matin elle a téléphoné à son bureau, s'est excusée, a dit qu'elle était malade... et puis elle s'est laissée, ou plutôt elle a voulu se laisser submerger, buvant ses larmes avec son café, gémissant un peu.
Elle avait trois jours devant elle.

Sur un bronze d'Alain Timar