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désolée, Paumée se veut à l'abri, sauf quand un acte fait déborder le vase, des allusions à la politique ambiante.. et si je suis reconnaissante aux envies de commenter je vous demande de me pardonner de rétablir la modération
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mardi, octobre 15, 2024

Vie en gris et trois livres


Eau sur les dalles

Eau en suspens dans l’air gris

Matin dans l’antre

Lavage cheveux, changement draps, mise en bac des tee-shirts à l’exception de trois blancs… matinée fort active à mon échelle



et dalles et chaussées humides, gouttes molles, air gorgé d’eau et âme morne, remâchant les peines du monde quand, lasse d’attendre que mes cheveux finissent de ne pas finir de sécher, m’en suis allée, avec le petit sourire intérieur tout de même de l’idée de ce que devait contenir le petit paquet aperçu dans la niche à courrier…




Pris le paquet, l’ai ouvert et comme prévu (m’en doutais d’autant plus que le nom de l’éditeur « l’oeil ébloui » figurait au dos de l’enveloppe… je l’avais vérifié) et trouvé les trois livres auxquels me borne, choisis parmi les 7 premiers parus sur les 53 prévis de la « Collection Perec » 



« En référence à « 53 jours », le titre du dernier roman inachevé de Georges Perec.

53 pages, l’espace d’un livre ; un lieu d’écriture pour dire, penser, inventer, rêver, percer la lecture qu’on a de Perec.

53 livres, toute une collection ; un parcours collectif multiforme, un cheminement proposé à 53 artistes et et écrivain·e·s pour porter un regard personnel sur la vie et l’œuvre de l’écrivain. »


Reprenant l’ordre de la page de l’éditeur, je vous livre les toutes premières phrases de chacun des textes


pour « Lier les lieux, élargir l’espace » d'Anne Savelli

Lier les lieux ? Quels lieux ? Les siens, ceux des autres, ceux des livres des autres, réinventés, rêvés — valeur du village qui augmente quand Proust y a dormi, quand Balzac s’y est caché, plage de Diras, chambre de Woolf, ce serait cela ? Cela et autre chose dont je ne sais que dire pour l’instant. Je devine simplement qu’un agencement existe, nous permettant d’écrire.


pour  « Une seule lettre vous manque » de Claro

C’est de l’ordre de la révélation, donc de l’apocalypse, mais aussi aussi de la farce. On n’en croit pas ses yeux, ou plutôt on ne peut que croire ce que les yeux ne voient pas. C’est là et ce n’est pas là. C’est devant soi, absent, bien réel. Comme si, après avoir été soigneusement toutes les molécules d’hydrogène de votre verre d’eau, vous n’entendiez plus que la respiration de l’eau….


pour « L’espace commence ainsi » de François Bon

                          1. L’espace commence ainsi

« L’espace commence ainsi » : l’expression est de Perec, page 5 de ma vieille édition d’Espèces d’espaces, chapitre « La page », il écrit : « L’espace commence ainsi, avec seulement des mots, des signes tracés sur la page blanche. » Mais s’interdire ici de commenter, encore plus de trop recopier : plutôt éclater, distendre, chercher les vides, les béquilles, les fissures et dissymétries. Un Perec fragile, pour mieux le rejoindre…

lundi, novembre 20, 2017

Paresse et influences

sous vent lumineux
la ville fête en bleu franc
les joies d'automne
moi, dans l'antre, je me lave les cheveux, traque poussière dans les nids où ne vais jamais voir, passe aspirateur, repasse un peu, me tiens les reins, range papiers, paye ou donne ce que je peux dans ce que je veux, dis bof au petit concert de chambre qui devrait avoir lieu à Saint-Pierre...
et, parce qu'en finissant de préparer mon repas (trop important, mais ce n'était pas dû à l'influence du commentaire de Pierre Landré sur mon billet précédent, parlant de boulimie, mais simplement au plaisir de peler, couper, en écoutant ce qui sortait du poste) j'avais entendu un documentaire Pain maudit à Pont-Saint Esprit – de l'ergot dans le pétrin https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/pain-maudit-a-pont-saint-esprit-de-lergot-dans-le-petrin et qu'un sourire me venait avec le souvenir, ai repris, feuilleté Tous les diamants du ciel de Claro (Actes Sud) et j'en ai savouré la langue et l'esprit
L'intoxication est féroce, ses origines éprouvantes. Violemment exhumé du fond des âges noirs, et comme chu du Retable d'Issenheim où Grünewald avait entassé ses visions, instaurant sa loi dans la cité gauloise encore titubante de l'après-guerre, vient de resurgir, plus inquiétant parce que prétendument disparu, le fameux «mal des ardents», l'ignis sacer, le spectre de l'ergotisme, et avec lui la perspective de moignons boucanés, d'yeux révulsés, de spasmes et de rictus, de flammes omniprésentes, d'appels à la délivrance – ….
et plus loin, dans le texte et l'espace... des prostituées attiraient leurs clients pour les «doser», après quoi les agents de la CIA prenaient des notes, se grattaient le nez, reprenaient un scotch serré, quand eux-mêmes ne s'entre-dosaient pas, car tout ça n'était pas très sorcier...
Et puis, parce que j'avais lu le beau billet de Pierre Ménard un labyrinthe sonore à entrées multiples https://www.liminaire.fr/journal-1/article/un-labyrinthe-sonore-a-entrees écouter (et voir), longuement, une grande partie de sleep de Max Ritcher au hasard des vidéos trouvées... l'une des plus brèves


mardi, octobre 09, 2012

S'installer pour lire.... suite picorage


C'était un jour de presque fraîcheur qui me disait de m'occuper équipement automnal ou hivernal. C'était un jour de ciel en pagaille, de traînées en tous sens mêlées à de ronds nuages. C'était un brouillon de ciel, un tableau où plusieurs mains se seraient essayées. C'était un jour de froid intérieur, de trous, de volonté en allée. C'était un jour de promesses dans la ville, et d'indifférence absolue, de non désir de choisir. C'était un jour de petites corvées exécutées lentement, parce que pourquoi pas.
C'était, tant pis pour les éventuels passants, un jour de reprise du picorage envisagé, ou d'une partie, de celle pour laquelle je m'étais rêvée renouant avec cette habitude ancienne de lecture couchée sur les tomettes, dans le rayon de soleil qui les faisait tiède, face à la porte fenêtre sur le balcon... la rue Michelet en chute abrupte vers le Littoral qui n'était pas encore bordé de plages de sable importé, l'ouverture de la rade, la silhouette de Saint Mandrier.

Ça aurait été s'absorber dans la lecture de Tous les diamants du Ciel de Christophe Claro (Actes Sud) – et pour finir reprendre mes petites notes
En partant d'un fait divers réel, à Pont Saint-Esprit, en 1951, la psychose des mangeurs de pain, et les explications, de l'ergotisme à la CIA, l'histoire du mitron jusqu'en 1970 – en l'entremêlant à celle de Lucy, américaine de toutes expériences, drogue et sexe, et CIA itou, en ajoutant la France profonde des années 50, New York en face dure, Los Angeles, l'Allemagne, Paris, la guerre d'Algérie... avec toujours drogues, commercialisation du sexe et CIA, immuablement – en six actes de trois scènes, comme une succession de tableaux des Mystères, nous embarquer, nous faire galoper ou flâner..... Sur tout cela la langue de Claro, sa façon de rendre sensibles les contacts de matières, goûts, air.. de résumer une société en formules ciselées et efficaces, en passant, par des comportements, des détails, son ironie, son jeu avec le lecteur.
Et, tout à fait au hasard, ou presque, le choix serait trop grand
Nous nous prenons d'abord nous-mêmes en otages, puis nous soudoyons nos idées les plus pures, nous testons leur résistance, avec une certaine cruauté, enfin nous procédons à des échanges, nous prélevons un peu d'argent sur le magot destiné à la collectivité et nous achetons de la poudre, perlin ou pinpin, on s'en fout, avec laquelle nous lavons le cerveau, puis nous l'essorons, et l'eau qui goutte à nos pieds, nous comprenons et proclamons que c'est le fleuve du temps, qu'il coule dans une direction et pas dans une autre, et quand notre vision s'altère, nous desserrons d'un cran le bandeau qui nous gêne.
Ou
ça aurait été déguster, en prenant son temps, pour ne pas en rester au feu d'artifice, au plaisir immédiat L'auteur et moi d'Éric Chevillard.
L'histoire racontée par lui-même d'un homme fugitif, qui peut être accusé d'un meurtre après avoir refusé, injurié, oh combien, un gratin de chou-fleur, par amour pour la truite aux amandes (pas d'accord, personnellement dit Brigetoun), qui rencontre une fourmi, s'en fait rempart, se renforce d'une jeune fille de légende, rencontre un tamanoir et un enfant, récit fait avec la logique loufoque et l'éventuelle mauvaise foi que l'on peut attendre d'un être né de l'écriture d'Éric Chevillard. Mais tout autant, ou plus, et tenant autant de place, plus peut-être, commentaire par l'auteur, justification de ses choix, refus d'être soupçonné de cynisme, d'ironie et de formalisme, théorie du roman, polémiques, adresses au lecteur, portrait sans complaisance de l'époque, vie de l'auteur qui est peut-être Chevillard lui-même (d'ailleurs on rencontre Agathe et sa soeur, ses filles, au coin d'une phrase) en «notes de bas de page», qui peuvent envahir toute la page... sans compter des passages en italique qui s'insèrent avec une liberté apparente, décrivent une autre action, ou sont contrepoints. La haine, la crainte du gratin de chou-fleur reprenant le dessus, tenant lieu de tout.
Le gratin s'est accroché, ayant cette propriété d'adhérer à tout ce qu'il touche jusqu'à la confusion moléculaire. On ne sait pas s'il ronge les surfaces ou s'il s'y enracine ; il s'y trame plutôt, comme le lichen, il y infuse, comme la feuille morte – ce qui vole n'est jamais hors d'atteinte pour lui ; la mouette s'y englue pathétiquement.
.
puisqu'il est mort pour apprendre encore un chose à l'auteur, après lui avoir appris la vie, pour lui apprendre la mort, que l'on meurt, ce que l'auteur croyait savoir, sur quoi l'auteur écrivait volontiers et qui lui fut révélé pourtant quand son père mourut, qui lui fut révélé comme s'il n'en avait jamais rien su, cette révélation aussi surprenante que l'eût été pour lui celle d'une vie sur la lune, une révélation stupéfiante, douloureuse, car c'est aussi le fils qui meurt quand meurt le père, tout ce temps partagé qui d'un coup rejoint le passé révolu, la préhistoire, c'est la vie du fils qui se fractionne, qui soudain n'est plus enclose dans celle de son père et désormais s'inscrit dans le vide..
ou
parce que c'est relativement court, parce qu'il y a le rythme d'un polar, parce que son thème est le bienvenu, parce qu'il y a une femme drue, chaleureuse, dure, et émouvante, parce qu'il y a de beaux portraits en quelques mots, parce que c'est Didier Daeninckx La route du Rom une histoire du poulpe, où il intervient à côté de ses amis roms en butte à la bêtise cruelle des habitants actuels et passés (camp sous l'occupation) d'une petite ville.
Quand je disais «sous-merde», tout à l’heure, j’exagérais pas, c’est ce que nous étions, tous ceux de notre peuple. Juste au-dessus, à peine plus fréquentables, on trouvait les Allemands de Saxe et de Rhénanie, à égalité avec les pédés, ensuite les politiques principalement des communistes. Les maîtres du jeu, c’étaient les cinquante droits communs, c’est eux qui faisaient le boulot de l’administration du camp.
Et pour ne pas achever de lasser, je garde mon dernier petit groupe de lecture, et la photo, l'attitude qui les réunit, pour un autre jour.
Ce fût le sol de la cour humide après une ondée, ce furent des moutons blancs flottant dans le ciel bleu au dessus de la cour. Ce fût ce qu'on appelle je crois beau temps variable.

mardi, septembre 14, 2010


lui, avec sa force rassurante et sa gentillesse, demande à ceux qui s'égarent ici indulgence (et conseille de zapper) - avec sa bienveillance grave m'encourage à peupler mon vide du jour, passant outre à mes yeux et crâne rétrécis, à la conscience que j'ai d'être incapable d'une critique fouillée, intelligente, comme j'en lis en prenant soin le plus souvent de le faire après avoir terminé texte ou roman, ne notant qu'une impression, fausse ou non, évanescente, influencée par l'état du ciel, de mon agacement plus ou moins grand devant l'état du monde, allant d'une indifférence choisie à une détresse infructueuse, des interventions de carcasse, m'encourage donc puisque l'idée m'en est venue sous la douche, à me remémorer mes lectures de ces derniers temps (hors internet) – et par solution de facilité, je reprends un passage des pages 68 à cause de mon âge, même si cela tombe dans une respiration, un neutre, un détour du texte (quitte à tricher en ajoutant la p 168 ou 268) etc... Donc ce sera long, pas pertinent, petit exercice à usage intime.
«signes cliniques» de Christine Jeanney dont j'ai parlé, sans en parler, fort, indépendamment de ce que cela a fait remonter en moi
mais il n'y a pas 68 pages, alors je prends l'entrée
«C’est une question de volonté qui s’est perdue, ne peut plus s’exercer, une question de dépossession, de marge rétrécie d’un coup, l’obligation de se tenir en un lieu et un seul, d’y limiter son corps, de constater que son esprit s’y tient, là, clos, et que le reste, paysage extérieur, passants, informations, s’est mué en entité virtuelle, non pas effacé ou perdu ni formellement inaccessible, mais comme retenu derrière une paroi vitrée, sons amortis, gestes déformés au point de les rendre inconsistants, distants, et peut-être même incompréhensibles.»
J'ai aimé le rythme qu'elle donne à ses phrases, cette relation distanciée, mais habitée, sans pathos comme le dit François Bon.
Justesse extrême, les sensations fugitives prises dans une construction impeccable, notations de ces petits faits matériels : la montre que l'on regarde, bien inutilement, le livre qui tombe et qu'il faut rattraper en se penchant - mais sans sonner, surtout -, le sol qui se dérobe, le plafond qui défile au dessus du brancard et la façon d'être présente/absente, prise dans tout cela, dans la géométrie de la chambre, des forces qui s'y jouent.

«CosmoZ» de Claro
Je ne sais pourquoi j'essaie de mettre quelques mots sur ma lecture. Tendance à penser que «CosmoZ» charrie trop de choses, a trop d'aspects, pour me le permettre, même si plus habiles que moi s'y risquent.
Un livre-monde (expression interdite, je m'en moque). Quatre ans de recherches qui ne sont pas étalées, sauf en quelques passages renouant avec l'histoire du livre, de ses représentations (toujours en relations implicites avec leurs époques) mais qui sont sous-jacentes au texte, le nourrissent, dont on ne prend conscience qu'en se sentant pris dans un univers, familier un peu avec notre connaissance du siècle dont nous n'avons vécu que la fin, ce que nous croyons savoir de la façon dont il a été vécu, ce que nous croyons savoir de ce que nous vivons, de ce qui nous meut, régit notre entourage, les images, mais univers qui n'explique rien, qui est juste un peu à coté de notre ressenti. Le grotesque, la douleur, l'inutilité, et le compagnonnage, la tendresse. Un an d'écriture (même si Claro ne s'est sans doute pas consacré uniquement à cela), et une langue merveilleuse de justesse, de souplesse, sans que, là encore, cela soit ostensible.
Beau, simplement. Mais sur Internet fleurissent des billets intelligents, ou moins, qui savent mettre en relief des lectures plus pertinentes, sans doute, plus sensibles, plus savantes, vraies critiques, et je renonce aux liens que je pourraient mettre qui seraient plus nombreux même après un tri sévère.
«Pourtant, quand Dorothy avait débarqué dans nos vies à bord de son étrange vaisseau en rondins, écrabouillant d'un coup d'un seul la Méchante Sorcière de l'Est, notre joie légendaire avait éclaté sans retenue, comme si nous avions répété depuis des lustres, dans le secret de nos lits-berceaux, cette bouffée de liesse... Notre émerveillement, notre stupeur, notre effroi, tout cela paraissait jaillir d'une boite à musique dissimulée dans nos gosiers, comme sous l'effet d'un ressort actionné par d'autres mains que les nôtres...»
p 168 «..Nick entendait bourdonner doucement des voix, des voix qui s'ébattaient et se frôlaient dans le dédale de son corps-caisson, disant et répétant qu'il n'était pas seul, que le congé de ses membres et organes avait libéré tout un peuple d'idées zélées...»
p 268 «Leurs volontés gisaient au fond d'un tube à essai qu'un fou, ni Dieu ni Baum, s'amusait à remuer. Un fou qui n'était rien de plus que leur reflet dans l'histoire dédoublée, diffractée, le rêve inviolé de leurs vies.»
p 368 blanc avant «les désanimés», le séjour dans l'hôpital psychiatrique en perdition dans la guerre
p 468 «... enfin Judith Garland reprend le flambeau, elle t'accompagne dans cette toute dernière errance au fin fond du désert de la vie, rythme tes derniers pas de poupée révélée à elle-même sur la route de briques radioactives» et c'est la bombe, avec de belles pages.

«Chaque oeuvre cherche après ce qui la fonde» de de Philippe Agostini (peintures) et Jérémy Lyron (textes)
Des huiles, des gouaches sur papier, deux ou trois vues de l'atelier d'Agostini en 2010 (voir son site- des oeuvres que j'aime, pour le mouvement de peindre, l'équilibre fragile des formes et couleurs dont il dit dans une petite post-face : «Les peintures ici retenues pourront, à n’en pas douter, pour ceux qui connaissait mes images précédentes, sembler plus confuses, plus dissonantes, plus abstraites peut-être.... Et puisqu'elles venaient de loin, avec insistance, disons alors que, cette fois, je les ai laissées venir.»
Et un texte assez bref et dense de Jérémy Liron, peintre lui-même, et écrivain, qui à partir du souvenir de phrases prononcées par Agostini, et de son regard sur les oeuvres, s'interroge.
Et comme le texte est trop court, le début :
«Comme des visions hallucinées enfermant au fond d’elles des scènes semble-t-il assez semblables
mais illisibles ou lointaines. Le retour entêtant, obstiné d'une scène indéchiffrable, enfouie.

«Que font les rennes après Noël ?» d'Olivia Rosenthal
Tressage, alternance entre des documents, directives, articles, concernant les animaux, leur élevage en captivité, les domestiques, leur mort, (rapide résumé) à la troisième personne, et «vous» souvenirs de l'éducation, des règles, de la mère, de l'amour pour elle, de la lutte pour se libérer, de la reproduction des règles, de la rupture (ce que j'ai préféré), sensible, intelligent, mais que j'ai moins aimé que le précédent, pour la régularité, l'impression un peu trop formaté de ce tressage, malgré l'intrusion irrégulière du «je» : interviews de professionnels divers, soigneurs, bouchers, etc..., impression qui s'est effacée peu à peu au fil de la lecture, jusqu'à y trouver grand goût dans toute la seconde moitié.
«Si le respect que l'on accorde aux êtres vivants n'est plus fonction de la raison mais de la sensibilité, et par extension de la capacité à souffrir - puisqu'il est toujours plus facile de lire sur un visage quelconque la peine que le plaisir -, il devient urgent de changer de changer de point de vue sur les bêtes. La question n'est pas : les animaux peuvent-ils parler, mais : les animaux peuvent-ils souffrir ?»

«Nagasaki» d'Éric Faye
Trouvé d'intelligentes lectures sur internet. Mais sur Babelio, avant moi, quelqu'un se disait gêné par une langue trop «chargée», en décalage avec ce qu'il connaissait de la littérature japonaise, ce qui ne m'a pas paru d'une évidence totale et j'ai réagi : Je n'ai pas pour ma part été gênée par le style qui est sobre, mesuré, pesé, chaque mot en place pour créer cette impression d'étrangeté, pour camper cet homme un peu étriqué, juste un peu, méticuleux, un peu craintif, sa solitude et sa façon de nier qu'elle lui pèse, son côté obsessionnel (et qui se révèle en l'occurrence avoir raison), et son remords immédiat
J'ai aimé la légère distorsion avec la reprise par la femme, sa façon de le juger, son mélange de culpabilité (non pour l'acte mais pour son effet sur lui) et son audace tranquille et simple. 
Les deux dernières pages (juste elles) sont en effet en rupture.
«démonter la caméra fut un jeu d'enfant. Savoir ce que j'allais en faire le fut moins.... Quand je l'ai eue en main, je me suis surpris à la serrer très fort, comme si je voulais la broyer. Si quelqu'un était derrière les barreaux en ce moment, c'était de la faute de cet oeil ! Comprenant que je cherchais à me défausser sur un objet, je suis entré en colère contre moi-même, à haute voix.»

«Le livre de Dave» de Will Self
Un autre livre-monde – lu avec passion, ou délice, ou, au tout début, difficulté à assimiler la langue des habitants de Ham, mélange d'argot déformé et de style et orthographe SMS, qui se fait d'ailleurs plus rare en avançant (beau travail de traduction). En contraste, ou avers, les passages de la vie de Dave, sont en belle langue, allant jusqu'au lyrisme dans les déroutes de l'homme, faux monstre pour lequel on se prend de tendresse (comme pour les deux Carl, et surtout celui de Ham, et les motos, à des titres divers). Une langue sensible, de très beaux paysages, un jeu avec les mots, les tons, les noms, le rythme dans l'alternance entre les deux époques (à la temporalité bousculée), la critique acerbe de notre société et de celle qui pourrait en découler, qui en reprend le pire, une belle fable, des références devinées ou ignorées mais cela n'a pas si grande importance, et une lecture que l'on n'a pas envie d'interrompre.
«Des hémorroïdes – voilà ce que vous gagnez à passer tout ce temps assis... des hémorroïdes... voilà pourquoi ce sont des trous du cul. Les chauffeurs de taxi ne sont pas grand chose de toute façon – ils se prennent pour des professionnels, mais ils ne le sont pas.»
p 168 - «Elle était devenue un genre d'oiselle héleuse de taxis – elle avait l'argent, elle avait l'aile gym-tonifiée prompte à s'élancer en l'air, elle était même vêtue pour cela d'un imper à la mode ressemblant à une tente conique d'un rouge brillant.»
p 268 - «Puis ils s'allongèrent sur une plaque de beuton, encadrés par Sweetë et Hunné. Les mamelles pendantes et les bidons affaissés des motos enveloppèrent les deux humains et la chaleur afflua d'eux.» (dans le glossaire final : moto : «gros mammifère vivipare et omnivore natif de Ham et que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Les motos ont l'intelligence fonctionnelle d'un enfant de deux ans et demi»)
p 368 - «Il les achetait à des éventaires en bordure de rue, de grandes gerbes de lis et de roses pompon, couvertes d'épines, comme autant de Michelle par procuration qu'il étendait tendrement sur la plage arrière du taxi.»
p 468 - «À l'aube, le soleil bas révélait des dépressions en forme de cosse que quelque village perdu avait laissées derrière lui dans le chaume trempé par la rosée. Des rosiers grimpaient par dessus le verre en cul de bouteille des carreaux de la fenêtre, des étourneaux nichant dans la cheminée grattaient et pépiaient.»

«Kill that marquise» de Michel Brosseau
reprise d'un feuilleton que nous sommes nombreux à avoir suivi sur internet. Un plaisir, une jubilation.
Cela part dans tous les sens, critique, jeu sur les mots, onirisme, jeu avec les livres, interventions des lecteurs, et il est formidable de vérifier à la relecture avec quel fermeté Michel Brosseau tient le tout en main, et en fait une vraie intrigue policière, un rien foutraque, mais vraie.
«C’est mon temps de méditation, comme j’appelle ça. Et c’est à ce moment-là qu’on m’a attaqué par derrière. Malheureusement, j’ai rien vu de mes agresseurs : les volets de la cuisine étaient clos et comme j’aime bien méditer dans l’obscurité... Une chose est sûre, c’est que je devais avoir l’intention de me servir un coup à boire quand ils m’ont surpris, vu qu’on a retrouvé la bouteille de bourbon brisée...»

«L'art du contresens» de Vincent Eggericx (aimé de lui, chez Publie.net «Paradis violent» et plus encore «la position de l'observateur»)
Lecture qui m'a longtemps laissée un peu perplexe. J'ai butté parfois, au début, dans un certain agacement devant ce que je trouvais un rien alambiqué dans les réflexions du héros, dans ses remémorations, alors que j'aimais beaucoup ce qui tenait (sens et plus encore la souplesse des phrases) à la description du tir à l'arc et de Kyoto. Réaction en partie causée par une antipathie instinctive et bizarre pour lui, en grande partie par le fait que, comme le livre d'Olivia Rosenthal, je l'ai acheté en numérique mais avec un blocage qui m'amenait à le lire sur mon ordinateur, avec une tentation perpétuelle à interrompre ma lecture pour des incursions dans les différents onglets ouverts (même si, en fait, pour Publie.net aussi, je lis souvent les textes sur le streaming sans télécharger, sans cet inconvénient le plus souvent). Après une interruption, l'ai repris, et suis entrée vraiment dans cette mosaïque, cette quête, dans l'étude du geste, d'équilibre, cette lutte contre les démons occidentaux ou orientaux, compagnons de Yuki et de lui-même (en savourant au passage l'humour léger, en dégustant les phrases fluides)
«Rétrospectivement, il est naturel que je me sois enfui de chez moi en jetant à la face de ma mère le nom de mon amour de collège. Je la revois sur le pas de la porte de notre maison de poupées, les yeux révulsés, la mâchoire serrée, le visage figé dans cette terrible figure de Méduse qu'elle avait adoptée depuis que nous étions déclaré la guerre – une guerre méthodique, rythmée par des tranchées de silences et des assauts de hurlements imprévisibles»

«La lettre volée» précédé de «Double assassinat dans la rue Morgue» - Edgar Allan Poe, traduction de Charles Baudelaire
pur régal de cette association (téléchargement gratuit)
«Si maintenant, – subsidiairement, – vous avez convenablement réfléchi au désordre bizarre de la chambre, nous sommes allés assez avant pour combiner les idées d’une agilité merveilleuse, d’une férocité bestiale, d’une boucherie sans motif, d’une grotesquerie dans l’horrible absolument étrangère à l’humanité, et d’une voix dont l’accent est inconnu à l’oreille d’hommes de plusieurs nations, d’une voix dénuée de toute syllabisation distincte et intelligible. Or, pour vous, qu'en ressort-il ? Quelle impression ai-je faite sur votre imagination ?»


enfin, pour ceux que je n'aurais pas encore fait fuir (perplexe étais devant cette journée, et j'ai employé ce que le vent et l'écoute plus ou moins attentive des débats à l'Assemblée me laissait de «cellules grises») - ma lecture en cours : «Franck» d'Anne Savelli (on peut voir photos et l'écouter lire le début sur dans la ville haute)
et je goûte son écriture précise, pudique, dans cette recherche de Franck à travers les lieux de son errance, les lieux de l'attente de la narratrice, les trajets vers les prisons pour les visites, écriture qui se moule sur la pensée, les sentiments de celle qui parle.
«parler du permis de visite pour dire quelque chose (et tu t'indignes des chaussures), ne pas savoir quoi dire quand tu me demandes des nouvelles, gens que je ne connais pas, gens qui ne t'écrivent plus, tu me regardes moi pas (ou alors les tatouages, en douce, les nouveaux), la demi-heure passe comme elle passerait dehors et ce sera bien la seule fois.»

lundi, août 30, 2010

Je suis outrageusement longue (et un bon peu narcissique)

Pendant mes presque quatre jours toulonnais, la rentrée (et oui, pour le numérique aussi, il faut bien que l'équipe prenne des vacances) littéraire de Publie.net s'est poursuivie et j'ai trouvé trois nouveaux textes, courts et beaux à mon retour.

Dégusté d'abord le dialogue à distance de Stéphane Martelly et Christine Jeanney http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503557/folie-passée-à-la-chaux-vive sur les fortes toiles de la première, sa recherche sur la «folie», ce tutoiement au risque de s'y perdre, bref et d'autant plus dense et fort (et comme Picasa peinait à accepter la couverture j'ai trouvé sur internet la reproduction d'une toile, ce qui, mystérieusement, a débloqué la situation)

«Douleur. Infinie.

Je travaille comme une enragée les textures. Cette toile me laissera particulièrement épuisée. Je sculpte la toile pratiquement pour en refaire complètement la surface. Je travaille à refaire la pâte de cette chevelure entravée par les allumettes..... (Stéphane Martelly)

…. tout se tient on te dit. le cou squelette fendu et les mains en prière, ce sont des trainées on te dit, des trainées et pas des restes de lumières. les torsades longues et l’enroulement perpétuel, le forage. le flou et l’effacement qu’ils veulent. tu leur donnes. malgré que. toi. et sans te retourner. tes mains en prière. Verticale... (Christine Jeanney)»

Et puis, j'ai lu, lentement, pour laisser chanter en moi cet oratorio, les 16 poèmes d'»un hymne à la paix (16fois)» http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503526/un-hymne-à-la-paix-16-fois de Laurent Grisel dont je suis et aime fort les contributions sur Remue.net http://remue.net/spip.php?rubrique108 : dernier poème d'une oeuvre en cours : "Descartes tira l'épée" en 16 manuscrits à partir d'oeuvres d'Anne Slacik - publications séparées de quelques hymnes dans des revues - représentation complète le 13 juin 2008 à Paris au Foyer des Cardeurs.

Une langue classique - une construction par trios, duos, etc.. entre l'homme, la femme, le bourreau et la Justice, progressant dans la recherche de la paix, de la façon de la gérer, de la connaissance qu'il faut avoir de l'action du bourreau (des excuses classiques = obéissance), du pardon et de l'interdiction qui doit frapper l'oubli, avec des reprises de phrases, ou d'éléments, en avancée lente.

«pour dire, pour que tous disent :

il y a défaite

générale.

On ne fête pas d’avoir gagné :

personne n’a gagné.

Perdu, nous avons tous perdu, tout le monde a perdu,

il n’y a pas de victoire

«Justice :

Il faut remettre ensemble ce qui a été séparé ;

le bourreau en face des faits ;

les faits en face des faits ; les mots,

de leurs sens changeants ; l’événement,

de sa suite d’actes.»

Seulement quand, parce que j'aime ce qu'elle écrit, parce que je savais que c'était «dans les tuyaux» sans savoir de quoi il s'agissait, j'ai ouvert «Signes cliniques» de Christine Jeanney, http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503540/signes-cliniques, j'ai noté l'incipit, noté aussi que mon assez grande expérience de l'hospitalisation, et les trois fois où elle fut sévère, longue, n'était pas celle-là, pas exactement (presque honteuse d'en être restée à l'abri, alors que tant d'amies l'ont subie) et que cela devait libérer ma lecture

«Statistiques: une femme sur sept.

Je suis une femme sur sept.

Je suis arrivée là parce qu’il a bien fallu.»

J'ai aimé la gravité calme, j'ai reconnu : «Mon esprit se ramasse depuis qu’il est à l’intérieur. Limité dans ses décisions, limité dans ses déplacements. C’est une question de limites» ou «Les gens du couloir n'ont pas de visages, pas de corps» et puis me suis arrêtée parce que j'étais gênée dans ma lecture, dans la saisie du rythme qu'elle donne à ses phrases, dans cette relation distanciée, mais habitée, sans pathos comme le dit François Bon, par une petite voix intérieure qui s'interposait, dialoguait, qui n'avait elle aussi de pathos que d'être ressassée en moi, sans jamais sortir complètement, qui insistait sur mon moi, mon ego, les différences de ce que cela avait déclenché en moi, et cela brouillait, venait polluer le texte, sans légitimité, s'interposer entre les mots et mon crâne. Alors me suis décidée à quelques petites notes, résumées, sans valeur littéraire ni pertinence autre qu'être ma vérité telle que je crois la saisir, de façon à m'en débarrasser et à me libérer pour reprendre et goûter tranquillement l'écriture de Christine Jeanney et ce qu'elle dit d'important.

Deux établissements, trois chambres (les autres ne comptent pas, passagères, ou de longue occupation mais de moindre importance pour ressouder des os ou, une fois, derrière des vitres blindées, un peu par erreur selon les médecins qui m'y avaient accueillie) devenues cadres de vie et de bagarre, longuement, et trois grands trous ouverts pour semer des gros bouts de mon intérieur. Je n'ai jamais eu droit au traitement éprouvant qui va souvent avec le mot cancer (zut pour les périphrases) mais à de belles, longues opérations, de celles qui donnent rang à ceux qui les font, et je m'étonne toujours, quand je laisse venir ma naïveté naturelle, raison endormie, que les cavités ainsi créées ne soient plus, que l'on ne puisse s'amuser à enfoncer le poing en jouant avec l'élasticité de ma peau.

Alors, essayant de mettre en mots, aussi brièvement et sommairement que le puis : les deux dernières fois, ce fugitif sentiment d'étrangeté d'être venue là, oublié mon manque d'intérêt pour la vie et pour carcasse qui aurait dû me faire ignorer et taire ce qui m'amenait là (si cela était durablement dissimulable) – et puis, ma transformation en patiente modèle, acharnée, aussi souriante que le pouvais.

La découverte, la prise de possession de ce corps, avec d'autant plus de force qu'il était douloureux et humilié, l'importance qu'il prenait. La découverte aussi de ce moi qui y était lié, du fait d'être une personne et non quelque chose qui passait dans la vie, en cherchant les réactions appropriées dans le travail, avec des goûts, des préférences, des choix, affirmés mais auxquels je n'étais pas sure de croire, et que j'affichais pour cela même avec entêtement jusqu'à m'en persuader. Une paix – une très tardive certitude d'exister, indépendamment des autres et des circonstances (et une moindre peur desdits autres).

Un intérêt passionné – parce que la contemplation du jeu du crépis et des lambris sur le mur, de la variation de la lumière qui annonçait la fin improbable des nuits, l'écoute des quatuors de Mozart et des opéras de Berlioz, la lecture des livres trop uniformément difficiles que j'avais choisis, qui se gravait parfois mais que je n'arrivais pas à poursuivre plus d'une demi-heure ou un peu plus, ne suffisaient pas – intérêt passionné (mais tu, qui se traduisait pas le souci de ne pas compliquer les choses, qui m'attirait parfois tout de même des confidences) pour la vie de l'hôpital, les aides-soignantes, les infirmières (et deux sont devenues assez amies pour de longues conversations meublant les nuits), et lorsque le Professeur, devenu tout autre que lors de nos entretiens préalables, passait avec sa cour, mon attention qui se fixait sur l'un ou l'autre des assistants, ceux qui paraissaient un peu en dehors, en essayant de les deviner.

Il y aurait bien plus, d'aussi peu d'importance pour tout autre que moi (et qu'il serait aussi indécent, pardon demandé, de dire) mais ça y est : j'ai déblayé la place pour la lecture des mots de Christine Jeanney.

Juste cela : je regrette, un peu, parfois, de laisser involontairement se dégrader la sérénité, les ébauches de qualités que j'en avais tirées.

Et puisque narcisse il y a, j'aggrave les choses, en mettant cette photo reçue dimanche matin, de Brigitte en ancêtre, parce qu'elle est très flatteuse, qu'elle montre un peu du talent de la photographe (mais je ne mets pas celle que je prenais d'elle, pour le droit à l'image, et parce qu'elle est loin de lui rendre justice) que j'aime parce qu'elle est ma nièce et parce qu'elle est tout ce que j'aurais voulu être (en y ajoutant, de moi, un goût encore plus prononcé, peut-être, pour les mots) et pour en profiter pour donner à celles que cela pourraient intéresser l'adresse de son blog http://garlicprint.com/ puisqu'elle se lance dans l'impression de tissus, d'écharpes, qui me plaisent assez pour en avoir et en vouloir d'autres,

et pendant que j'y suis, celui d'une autre des jeunes femmes présentes, peintre, fille de peintre, dont j'ai deux petites oeuvres - et j'ai souvent envie de pouvoir en acheter d'autres - et qui présente les créations d'artistes et artisans amis http://www.alexandragiacobazzi.fr/alexandra/Accueil.html

J'ai hésité, mais tant pis, au point où j'en suis, j'ajoute ce passage de CosmoZ de Claro (lecture interrompue parce que l'objet était trop encombrant pour Toulon, reprise cette nuit, et très chaudement recommandée par Brigetoun) sur lequel me suis arrêtée avant d'entreprendre cet interminable billet, et que je voulais y incorporer.

«Voyez-vous, Nick – je peux vous appeler Nick ? -, la prothèse n'est pas là pour remplacer un membre perdu ou gravement endommagé, mais pour suppléer ou remplacer une fonction perdue ou gravement endommagée. Car avant d'être une machine vous êtes un mécanisme , et avant d'être un mécanisme vous êtes une fonction. Vous ne devez pas seulement pouvoir remarcher, mais savoir où aller, pas seulement lever le bras ou serrer les doigts mais déterminer quel levier abaisser ou quel manche saisir. Oubliez ce corps que l'oisiveté et la rêverie réduisent à un ensemble de parties composant un tout, et envisagez plutôt l'angle , que dis-je, les angles sous lesquels vous estimez judicieux d'aborder la question physique, la seule question qui vaille la peine, la seule à laquelle votre esprit puisse appliquer sa détermination : le travail... » Il faut dire que le pauvre Nick Chopper, ex bucheron, ex homme-en-fer-blanc, présentement Charpie, est en piteux état.

samedi, août 21, 2010

Vendredi matin, sous un ciel que je prends pour une injure personnelle, persuadée que je suis qu'il a choisi cette grisaille depuis deux jours pour être plus bleu, plus étincelant, plus terrible la semaine prochaine, les jours où je lui abandonnerai (à lui et à la chaleur qui l'accompagnera, à nouveau), sans arrosage acharné pour les maintenir en vie, mes pauvres plantes), suis partie pour aller acheter un billet de train, afin de graver, de rendre certain, obligatoire, ma petite virée dimanche en pays dromois contrairement à ce que j'avais décidé, avec un entêtement bien buté (voir des gens que j'aime mais, ouin, pourraient venir, ouin, j'ai pas envie, ouin, j'ai pas de courage pour train et car, mais le car sera auto)

et avec le blanc grisaillou ou le gris blanchâtre du ciel, j'ai réalisé que le vert des platanes perdait de sa fermeté, se teintait d'une promesse de roux, et que le sol recevait ses premières feuilles brunes et retroussées.

Même le bleu qui s'installait, au retour, au dessus de l'oratoire et des remparts, était d'un pâleur irréelle (l'après midi il avait retrouvé sa virulence)

En chemin, j'ai choisi, parce que ça m'amusait, tenues improbables, par leur élégance ou le montant de leur étiquette,

et une robe et un manteau qui me faisaient vraiment envie (le manteau sur moi serait comique, et son prix l'était indubitablement, mais c'est sans importance).

Suis revenue avec une partie des livres qui me tentaient (librairies fermées et livres commentés sur des blogs mais non arrivés), et je me demande où vais-je les mettre, eux et ceux qui viendront presque certainement les rejoindre, puisque internet a bouleversé ma splendide indifférence à «l'actualité du livre» et que j'ai dressé, avec retenue, une assez jolie liste.

Me suis amusée, dans la fin de l'après-midi, au lieu de frotter les meubles, à noter une phrase de chaque page 68, parce que c'est mon âge, parce que dans "grains de pollen", de Novalis, traduit par Laurent Margantin, que j'ai finalement lu jeudi soir, y trouvant le calme que je cherchais, peu à peu, en lecture lente, http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503496/les-grains-de-pollen, sur lequel j'ai essayé ce chiffre, le texte de la page 68, pas un des plus fulgurant, m'a sauté aux yeux, là, tout de suite, me convenait :

"Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque chose à dire en faveur des hommes ordinaires, si maltraités dernièrement ? La force la plus grande n’est-elle pas du côté de la médiocrité opiniâtre ? Et est-ce que l’homme doit être davantage qu’un homme du peuple ?» - et tant pis si ce n'est pas «le grain» n°68

Donc :

«À la Vie ou la Mort on sort les vieux trucs, une technique de fabricant de tonneaux, le bois est brûlé après le cerclage.

Dur avec effet d'absorption.

C'est quand même étrange.» - Un mage en été – Olivier Cadiot

«22 mai : cipolin, orphite, sérancolin, serpentin, cannelle, dauphin, porphyre, brocatin, obsidien, cinatique. Que de noms, de couleurs, de matières, alors que le plus beau, le seul qui vaille, est blanc, blanc, blanc, sans veines, rainures ni colorations.

Le marbre lui manque.» - Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants – Mathias Enard

«L'instant d'avant, la Méchante Sorcière de l'Est sifflait et crachait, désignant de son doigt manucuré ceux d'entre nous dont elle voulait grignoter l'âme. C'était un rituel comme un autre, avec ses avancées et ses reculs, ses refus et ses sacrifices, un vrai carrousel d'attitudes éprouvées dont nous maîtrisions à la perfection la mécanique.

L'instant d'après, un aérolithe gris écrasait notre reine abeille et il en sortait une jouvencelle hébétée, assortie d'un petit corniaud qui ne se gêna pas pour mordre les mollets d'Ethel et les talons de Ruth.» - CosmoZ – Claro (zut qu'il est grand !)

et puis, là ce ne sont pas des nouveautés, mais ils ont attiré ma main :

«Ainsi la nuit terrifiante, la nuit inapprochable qui est à leur source, est aussi leur destin. Même le désir qui croit désirer un corps visible est voué à cette nuit. C'est leur défaut qu'il désire dans les corps qu'il étreint. C'est cette nuit que fixe le regard de celui qui a un nom sur le bout de la langue. Il guette son rêve.» - Le nom sur le boit de la langue – Pascal Quignard

«J'étais assis dans ma cabane sur la véranda couverte. L'un des murs était remplacé par une moustiquaire extrêmement fine que je m'étais procurée grâce à l'entremise de l'un des contremaîtres, chef d'une tribu dont le territoire devait être traversé par notre chemin de fer. Une moustiquaire de chanvre à la fois très solide et très fine comme jamais on ne pourrait en fabriquer en Europe. C'était ma grande fierté et beaucoup me l'enviaient.» - Cahiers in-octavo (1916-1918) – Franz Kafka (parce que je cherchais «les aphorismes de Züran» du même Kafka)

Et j'y ajoute, parce que je vais sans doute m'y plonger demain, ou cette nuit (dès que j'aurais fini ma relecture de «Maîtres et serviteurs» de Michon : «L'ombre rose du pommier se penchait sur lui ; et d'autres doucement l'entouraient pommés, vastes et ffrissonnants comme des robes peintes...»), en sautant à la page 68, cette surprise merveilleuse qui nous attendait ce matin sur Publie.net : «Histoire secrète des prairies du Nord-Est asiatique» de Vincent Tholomé, http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503564/histoire-secrète-des-prairies-du-nord-est-asiatique dont j'ai lu, frissonnant dans le petit matin, un peu plus de 40 pages, dégustant l'emportement de ses courtes phrases

«nous ; petites voix ; petites voix de types et de nanas ; petites voix minuscules de types et de nanas; petites voix minuscules émergeant du noir, voix de types et de nanas ; flots fluets de petites voix minuscules émergeant du noir et dans le noir, voix cassées de types et de nanas ; flots fluets de petites voix s'écoulant, minuscules.....»

Pardon humblement demandé aux éventuels passants, (et j'ai pris mon balai)