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désolée, Paumée se veut à l'abri, sauf quand un acte fait déborder le vase, des allusions à la politique ambiante.. et si je suis reconnaissante aux envies de commenter je vous demande de me pardonner de rétablir la modération
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lundi, novembre 08, 2010

Mes dernières lectures – pour mon plaisir, trop long

Jour de pénombre, une pénombre différente, ce dimanche, je sentais, je savais, que dehors, sur la ville, la lumière était morte, grise, filtrant à travers de hauts nuages, un plafond opale.

Et les arbres rencontrés samedi – les regarder pour m'accrocher, affermir mon pas – ne devaient plus chanter, ou en mineur.

Celui qui mariait branches nues, en prière, ou défit, hivernales déjà, et les petits bouquets racornis, vert décoloré ou noir, sans la gloire automnale.

Celui qui portait, exhibait, fragilement, chacune de ses feuilles survivantes comme un gemme, rouge de lumière.

Un peu maussadou au réveil, avec toujours cette stabilité défaillante, l'idée que je ne devais pas laisser s'installer la peur de sortir, mais peu à peu, doucement, l'acceptation, le renvoi à autre jour, celui-ci étant jour à se laver les cheveux, et la certitude d'un lendemain énergique, ou presque.

Un peu somnolente, pour se réveiller, du miel violent, et une recension de mes dernières lectures hors blogs (tant pis, gommer la richesse de certains), les livres donc, me redire le cas échéant, quand je crois le pouvoir, ce que j'ai été en face d'eux, et par jeu, ou semblant de, choisir une phrase de la page 14, parce que 48 c'est http://www.liminaire.fr/spip.php?rubrique4 , parce que 14 c'est 6 + 8, parce que j'ai, encore, 68 ans, parce que «19 francs» a 29 pages, et le livre à 19 francs, c'est à dire « l'occupation du sol » d'Échenoz, 22. Et que Pierre Ménard, je l'en prie humblement, me pardonne de détourner ses idées, contraintes, en simples trucs.http://www.liminaire.fr/

Ainsi donc, dans l'ordre de lecture, ou re-lecture :

Vivre encore, encore de Régis Jauffret http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503724/vivre-encore-encore

« L’humanité est éblouie par sa lumière, sa propre lumière dont elle est dense comme les feuilles des arbres de chlorophylle, la mer de sel, l’oxygène d’oxygène. Nous prenons notre clarté trop intense pour l’obscurité, et si nous vivons si souvent dans la pénombre. C’est qu’à l’intérieur de nous il y a des paupières qui tombent avec le temps comme des voiles, des rideaux. »


19 francs de Daniel Bourrion http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503762/19-francs

court texte provoqué par une allusion à la librairie de Géromino chez François Bon, et le souvenir de l'achat d'un livre "pas cher" d'Echenoz, et de l'importance de cette lecture, plaisir pour la langue et pour ce que cela dit de nos désirs contrariés et découvertes ferventes quand nous entrons, avec nos petits moyens, dans le monde de ceux qui auront accès et vivront avec les livres, et de la vie des travailleurs dans laquelle sommes plongés, où nous circulons.

« Je pensais aussi, faut dire, aux autres, à ceux qui dans d’autres coins du département prenaient les mêmes autocars ou presque pour eux aller dessous la terre, rejoindre les puits qui sur la ligne horizontale (quand tu regardes ce pays, le mien, tu vois ces deux lignes, une Nord-Sud, l’autre Ouest-Est, et tout du long, vers le haut c’est l’acier, vers la droite plutôt le charbon, on aime les choses bien rangées dans la région) étaient comme des sortes de fanaux, des points d’ancrage. »


Le retour : Extrait du recueil Inquiétude de Conrad, en une centaine de pages, denses et fermes, une évolution intérieure avec combats, vers l'humanité.

« Sous le couvert de cette fiction poétique et sacrée, il eut impérieusement envie d'elle, pour diverses raisons, mais surtout pour la satisfaction d'imposer sa volonté. Il y mit tout l'ennui et toute la solennité possibles – sans autres raison concevable que de cacher ses sentiments – attitude convenable s'il en est. »


Impressions numériques de Jean Sarzana et Alain Pierrot http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503748/impressions-numériques

« Aucune recherche autour du livre ne peut ignorer à quel point l’édition est multiple, et parler de l’édition comme entité relève de la gageure. On relève pourtant une prédominance de la littérature dans le regard porté sur le livre en général et dans la représentation collective de l’édition en particulier, alors que plus des trois quarts des livres vendus n’appartiennent pas à cette branche du livre. Cette constatation s’opère à la lecture de la plupart des articles de presse, rapports publics et documents de toute nature, internes ou externes au secteur, se rapportant au livre. »


Monsieur Le Comte au pied de la lettre : Calembredaine héroïque de Philippe Annocque

une farce (fournie, goûteuse, avec éléments variés et de bonne force) à tous les sens du mot, et jeu avec les mots, histoire de mots trop nombreux... Une dérive, de brusques dérapages en listes joyeusement recherchées, en phrases étirant les assonances, en actions désordonnées. Ironie et à-cotés, au gré des idées et du vocabulaire, et dedans un Monsieur Le Comte qui est son double, ou un jumeau, un siamois qui est peut-être Monsieur Le Comte, ou en quête de l'être, ou l'auteur, au péril de trop d'écrits. Jubilatoire, preste, désinvolte.

« Monsieur Le Comte lui-même pressentait que son passé viendrait dans l'avenir, si le besoin s'en faisait sentir, et que peut-être même il pourrait disposer d'autant de passés qu'il était nécessaire. »

Trois nouvelles - L'épave - Miss Harriett - Les tombales de Guy de Maupassant http://www.publie.net/fr/ebook/9782814500860/trois-nouvelles

Le sentiment de la nature - de la tendresse - de l'esprit - du cynisme affiché sans excès - une langue merveilleuse. C'est à dire Maupassant

« Seuls, la sensation, le souffle de l’eau salée demeuraient en moi. Je sentais l’odeur du varech, l’odeur de la vague, la rude et bonne odeur des côtes. Je marchais vite ; je n’avais plus froid ; je regardais l’épave échouée qui grandissait à mesure que j’avançais et ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée. »


l'occupation des sols de Jean Echenoz

« Dès lors c'est très rapide, quelqu'un sans doute ayant vendu son âme avec l'espace, il y a le trou. »

deux vies plus une, histoire expresse, amour d'une femme et paternité


La Vie matérielle : Marguerite Duras parle à Jérôme Beaujour

lisez si ne l'avez fait. (et si vous êtes comme moi, par moment, grommelez votre désaccord, mais avec révérence)

« Tous les jours, tous les après-midi de tout l'été. On peut parler de sa vie toute sa vie, la vie est considérable. »


Kuessipen de Naomi Fontaine http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503793/kuessipen

Elle dit, dans la page qui sert de préface à ses nouvelles ou récits, nouvelles puisque distance il y a, re-création : «J’ai inventé des vies... Et ces autres vies, je les ai embellies. Je voulais voir la beauté, je voulais la faire. Dénaturer les choses – je ne veux pas nommer ces choses – pour n’en voir que le tison qui brûle encore dans le cœur des premiers habitants. » Et c'est ce qu'elle fait, même si l'alcool, la drogue, les naissances précoces (mais désirées), la pauvreté, l'inceste, sont là, c'est en passant, à deviner, et, sur le devant, il y a la tendresse, la famille, la nature, la tradition, et les voitures, les cabanes, les conserves, le catholicisme, les études, la terre, la résistance.... et une belle écriture, ferme.

«Dans le silence que font les ours en hiver, il gronde. Cette nuit ce n’est ni la ville, ni les avions qui colorent le ciel d’un doux mauve qui crie aux loups. Les yeux de petite fille disent merci d’avoir vu. »


Zozo, chômeur éperdu de Bertrand Redonnet

Ai pensé, avant d'y entrer, à Alexandre le bienheureux, même registre pour le côté dru, paysan, mieux traduit par les mots, mais en lisant : différence dans le refus du travail qui pour Alexandre est fuite devant tout effort, pour Zozo un recul obstiné, même quand maladroit, devant toute subordination, parce que s'active Zozo, et glorifie ses actes. Roi du chômage obstiné (et l'auteur spécifie bien que cela se situe à l'époque où il fallait se donner du mal pour l'obtenir ce chômage, où il n'était pas imposé comme en nos jours), mais aussi roi du mensonge orné, superbe, auquel personne ne croit mais que l'on savoure. De quoi entrer dans la légende, même petite, à son échelle.

« … finalement sur son lit où il demeura étendu une bonne huitaine de jours avant de reprendre, claudiquant sur des béquilles et rasant les murs, le chemin de la basse-cour et du toit à cochon, puis, discrètement, la clef des champs à la découverte des moeurs estivales du gibier, en prenant toutefois bien soin d'éviter par de larges détours à travers les sous-bois les chantiers maudits de l'adduction d'eau. »

Minimal et sans grand sens

l'humanité – paupières qui tombent – clarté trop intense – la mer – vivons – pour l'obscurité

dessous la terre - fanaux - lignes - ancrage - acier - charbon - on aime - tu vois

sous le couvert - cacher – sa volonté – poétique – ennui – satisfaction – sacrée


son passé – pressentait – le besoin – peut-être

vite – l'odeur du varech – le souffle de l'eau salée – baleine naufragée - ressemblait

le regard – relève pourtant – à quel point – la gageure – est – prédominance – des trois quarts des – rapports


son âme – ayant vendu – l'espace

parler – tous les jours – l'été – est considérable

cette nuit – les yeux – d'un doux mauve – disent – les ours


du toit à cochon – il demeura – à la découverte des moeurs estivales – à travers les sous-bois.

dimanche, octobre 31, 2010

Journal de lectures – pillage – longuet et approximatif

Samedi, en sympathie minable avec les grosses pluies et orages des contrées voisines, Gard et Lozère (si j'en juge par ce qu'annonçait la radio) : un peu de vent, assez pour renverser régulièrement certains de mes pots, et humidité constante entre suspension et chute paresseuse. Assez plat et neutre temps pour que la poutre sculptée que j'avais voulu fixer, en tenant maladroitement mon appareil, et déclenchant malaisément, gênée par les vêtements sous plastiques et le sac de linge que je trimbalais reste pudiquement invisible dans l'approfondissement de l'ombre, effacée.

M'est venue l'envie de me résumer mes dernières lectures.

Après avoir refermé Kawabata, j'ai repris, parce que j'avais aimé ma première lecture, «un fait divers» de François Bon.

Redonner vie à un fait divers. En place d'un scénario auquel il renonce une suite de monologues. Par la voix de chaque protagoniste, l'homme, la femme, l'amie, le compagnon de cette dernière, l'inspecteur de police, un acteur, le metteur en scène du film projeté à partir de cette histoire, voix intérieures avec la distance nécessaire à la profération sur un plateau, se trouvent redits l'action, le passé, et même ce qui a suivi, et ce qu'est le monde, la société où cela a lieu.

« L'homme. : La mort marchait avec moi, j'étais entré avec la mort et ce n'est pas un choix qu'un homme décide la tête claire, plutôt une ombre noire indistincte qui s'interposait à mesure des heures passées entre mes yeux et mes mains, et leurs yeux et leurs main »

« L'amie. : Elle lui avait tout donné, sans réserve. Et lorsqu'il a réouvert la paume, que le sable est tombé, d'elle il n'y avait plus rien. De ce qu'elle avait tenu pour le plus fragile et secret de ses possessions tout avait été touché et fripé, gaspillé. Elle-même ce sac de peau vide sur un coin de ciment, sans souffle, incapable même de se saisir d'un secours qu'on lui offre. »

« Inspecteur. : Bien sûr nous avions (avant même d'être sur place) convoqué les secours d'urgence, et bien sûr c'était visiblement trop tard. C'est la loi ordinaire de notre métier, et ce à quoi nous sommes formés, que de pénétrer ainsi, comme on doit dans les premières minutes débrouiller les personnages principaux d'un film de la scène par quoi il s'ouvre, les liens forts ou ténus, administratifs ou hasardeux, qui relient cinq êtres qu'on découvre comme par une fenêtre brutalement ouverte, où démesurément ils sont grossis, et comme maintenant figés par le temps paralysé. »

J'ai la chance d'avoir si peu lu pendant des années, en dehors d'un mélange polars anglais de dames, 18ème siècles, correspondances, Hugo, Balzac et uniquement, ou presque, Sarraute, Beckett, Simon pus Platon, sans le comprendre le plus souvent, comme une manie, sans vraiment lire, dans le métro. Et ça me permet de découvrir comme neufs des livres déjà anciens, comme « Nous trois » d'Echenoz, dévoré en prenant le temps de savourer, en un peu plus d'une soirée.

Et ce que j'ai noté n'est bien sûr, pas plus que pour les autres, pas forcément pertinent, trace de ma façon de le recevoir à ce moment là, avec mes moyens.

Pour qu'on ne puisse en faire film, pour qu'on ne puisse dire que le roman français ne s'attaque pas à décrire autre chose que la vie ordinaire, l'intimité, une bourgeoisie éternelle en ses variations, on a droit à une tempête de sable, un tremblement de terre, un tsunami, une expédition spatiale, et dans un coin à un animal familier énigmatique. Pour que rien ne pèse, ou ne s'affirme comme important, les phrases pratiquent la désinvolture, le coq à l'âne, les chûtes ironiques. Pour fuir l'identification, la rendre impossible, il y a un "je" absent des 5/6ème, environ, du texte. Et c'est régal.

« Sur les voies combles de l'autoroute, les conducteurs semblaient tendus comme si tout était au bord d'exploser ; freinant pour mieux saisir les points forts du spectacle, ils créaient un de ces embouteillages exubérants, fébriles, rayonnants d'imprécations et de klaxons, d'appels de phares, boîtes de vitesse craquantes et pare-brise étoilés, pare-chocs meurtris dans le rugissement des cylindres en cage. Meyer prit le parti de rouler sur la file de droite, craignant l'hostile vivacité des usagers qui allaient finir par s'apaiser, progressivement, au fil des kilomètres. »

« Ensuite il est prouvé qu'on s'embrasse très souvent dans les cuisines, pendant ce genre de soirées - des baisers enflammés se brûlent au fourneau, collent au frigo, basculent dans l'évier, c'est vérifié. On improvise dans les cuisines de petits baisers sur le pouce que l'on consommera debout, sans apprêt, mais on peut également s'en mitonner d'interminables, étreintes en long métrage qu'on savoure en prenant son temps. D'ordinaire on dispose ensuite ces baisers sur un plateau qu'on emporte en vitesse dans une chambre ou quelque autre lieu clos, retiré, pour les goûter plus à son aise et s'en gaver.. »

« La ménagerie va se déchaîner sept minutes après, quand c'est au réservoir externe d'être largué : crabe et mammouth bondissent de joie pour saluer sa désintégration dans l'éther, sa chute en pluie fine sur la mer. Meyer ne retrouve plus la force d'ouvrir les yeux ; sous ses paupières closes la pression fait naître des myriades de phosphènes aux tons vifs, des étoiles éclatées, des croix stroboscopiques et des croissants pyrotechniques sur fond d'escaliers et damiers. »

et cette fin

« Cinq heures et demie. Titov hurle à la mort. Je repasse dans le living, l'eau ruisselle sur les vitres de la porte-fenêtre. Tout à l'heure c'était une eau claire, une pluie classique plutôt rafraîchissante et maintenant elle paraît se troubler, se précipiter dans l'opaque. D'abord légèrement ocre, elle fonce de plus en plus et vire bientôt, je n'ai jamais vu ça, au rose foncé puis au brun rougeâtre. Au bout d'un moment, vous diriez du sang.«

Vendredi, Publie.net a lancé un bouquet de trois courts textes de Régis Jauffret, et j'en ai lu deux dans l'après-midi (le dernier, qui a été le plus souvent cité samedi sur twitter, je vais le lire samedi soir, après cette recension), en commençant par «Week-end familial à Clichy-sur-mer » (pour présentation, premières pages, achat éventuel http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503731/week-end-familial-à-clichy-sur-mer )

En quelques pages on évolue d'une caricature savoureuse, d'une fable critique, avec juste la touche d'exagération qui rend évident, tout en nous évitant le contact désagréable avec la réalité dont nous sommes en partie responsables, à une réflexion désenchantée.
Le tout écrit avec une fermeté claire, le ton que pourrait avoir ce vieil écrivain couronné qui est le scripteur.

« Quand je me suis installé, Clichy n’était pas encore un lieu de villégiature, et les commissaires-priseurs bradaient la ville lors de ventes aux enchères qui attiraient artistes et publicitaires désireux d’acquérir un lieu de vie plus spacieux que leurs lofts étriqués de la Bastille. Les pauvres étaient devenus trop nombreux, et comme on était lassé de les stocker aux alentours de la capitale, on avait décidé de les exporter dans un pays du tiers monde, où fondus dans une population encore plus misérable, ils ont pu goûter de la malnutrition et du cannibalisme qui lui est conséquent. »

«- Pour ce que tu écris.


- N’empêche, que j’ai encore eu un prix l’an dernier.


- Ne la ramène pas.


- Le prix Bombel.


- Le prix Nobel, papa. Et puis, ça suffit, maintenant. Mange ta compote d’araignées au thé d’écrevisse. »

« Ces gens comme des exutoires, des mutants au dos immenses, qui devaient porter comme des bourriques toutes les poubelles de la Nation. Cette ville sans ville, cette architecture méprisante, cette architecture comme une insulte. Clichy, bâtie au fond d'une impasse, au fond d'un couloir »

« Pourtant, je n’étais pas des mots, je n’étais pas des phrases. Mon cœur n’était pas une pompe qui pulsait l’alphabet. Ne vous souvenez pas de moi comme d’un paragraphe.»

et puis, et en vieille dame réservée, j'ai eu une seconde d'hésitation : « la tentation du clitoris »,http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503717/la-tentation-du-clitoris, monologue crié, revendications, un discours cru plutôt qu'érotique, mêlant une charge contre les mâles, l'aliénation par le travail, un peu aussi par les diktats de la presse féminine, et des féministes. La voix, à travers cela, d'une femme avec ses désirs (pas uniquement physiques), ses limites, sa part d'animalité revendiquée. Un humour dru, allègre.

En choisissant du quasi chaste

« Je veux bien m’accommoder des conditions matérielles de mon existence, mais l’orgasme n’est pas négociable, c’est un droit et un devoir à la fois, si je ne l’atteins pas au-delà du médiocre je serai coupable moi aussi et je continuerai à développer des maladies opportunistes dont mon apparence fera un jour les frais au risque de repousser les derniers amants susceptibles de me grimper comme n’importe quelle jument sauvage, n’importe quelle chatte de gouttière, n’importe quelle humaine en somme, puisque nous sommes pourvues des mêmes organes sensibles comme les boyaux tendus à l’extrême d’un Stradivarius «

« afin de faire de moi un vrai mâle, un de ces êtres qui n’a d’ordinaire guère de problème d’orgasme, et qui par rapport à la femme est bien fruste, bien tranquille dans son cerveau tiré au cordeau, avec ses fantasmes répertoriés, au nombre de douze, treize dans le cas bien rare où il est un phénix, »

« Apaisées, nous ne perdrions plus notre existence à chercher à nous mettre dans tous nos états pour éprouver autre chose que la joie modeste et suffisante de se sentir vivante, nous n’habiterions alors plus que notre cerveau, redécouvrant cet organe délaissé, en ruine, et pourtant si riche en cellules, en possibilités de connexions, nous nous adonnerions avec délices à la pensée, à la réflexion, à l’invention de mondes nouveaux si nombreux, si incalculables, que nous les oublierions au fur et à mesure de leur apparition, »

Et puis, promis c'est fini, même si j'ai lu de bien belles choses sur des site et blogs, le plaisir, attendu et au rendez-vous, de « la mort d'un jardinier » de Lucien Suel (j'avais attendu qu'il paraisse en livre de poche)

Roman de poète - un flux à l'organisation souterraine, avec pour séparer, sans vraiment séparer, les petits blocs, la virgule, puis le point virgule comme une petite rupture dans l'inflexion, puis le court chapitre pour repartir sur autre piste. La saveur et la dureté du travail du jardin, et à partir du moment où le jardinier, après sa crise cardiaque, git, seul, dans son jardin, le flux des instants de sa vie, des gens, époques, sensations, amitiés, l'amour toujours de celle qui fut trouvée, les parfums, le corps, les saveurs, la nature, les villes et il y a Amsterdam, l'Inde etc... sans ordre chronologique, au fil des idées, des associations, et les livres, tous les livres qui sont le jardin. Et pour le lecteur une dégustation nourrie et charpentée.

« tu as beaucoup travaillé, le jardin n'existait plus, abandonné depuis des dizaines d'années, juste quelques mètres carrés de chiendent de chardon et d'orties cernés par la profusion des arbustes plantés par les oiseaux, aubépines aux longs couteaux pointus pics à glace dirigés vers tes yeux, prunelliers encastrés les uns dans les autres, églantiers et ronces entortillés autour des troncs, dégringolant du ciel, t'enfonçant des épines dans la tête, "ecce homo", tu t'échines tu t'esquintes tu frappes et coupes et creuses et arraches et scies et brûles et déchiquettes pendant des jours et des jours, t'écroulant sur le dos dans la terre mise au jour, la sueur ruisselle traçant des lignes noires dans la poussière qui recouvre ta poitrine, ton coeur cogne ton coeur cogne, la sueur tombe dans la terre sur le corps des fourmis, tes muscles sont brûlants, »

« les premier à sortir sont toujours les mêmes, navets et radis, deux petites feuilles arrondies, cotylédons fragiles qui étaient embryonnaires dans le ventre de la graine ronde, ils commencent déjà à transformer la lumière en chlorophylle, filtrant le carbone de l'air tandis que le fil blanc de leur racine se glisse s'allonge vers le bas dans l'humus entre les déchets organiques et les agglomérats terreux, tu repères aussi la sortie au jour des laitues et des épinards, les tiges dressées des bébés poireaux et oignons, lignes de cheveux verts hérissés entre la pourpre des betteraves et les papillons petits pois »

« le couvercle de la lessiveuse galvanisée se soulève rythmiquement comme si le linge respirait à pleins poumons dans l'eau savonneuse, les corbeaux font des taches noires sur la neige des champs, tu les vois aussi à Amsterdam dans le musée Van Gogh hurlant au dessus des blés mûrs, tes yeux se mouillent, tes oreilles gelées roulent sous tes doigts qui tâtent, soulèvent les croûtes séchées, tu t'approches du grand miroir de la garde-robe en titubant sur des escarpins trop grands pour toi, les plombs sautent, la platine soulevée de la cuisinière à charbon projette des ombres effrayantes, les chandelles fondent lentement empalées sur les piques du plateau circulaire, flammes agitées par les courants d'air sous le porche »

« tu tournes très lentement sur toi-même sous la cascade bienfaisante, petit à petit toujours en tournant, tu plies les jambes, tu t'accroupis jusqu'à ce que l'eau t'arrive aux épaules, puis tu te détends complètement jusqu'à t'asseoir sur le fond du bassin, à ce moment l'eau monte jusqu'à ton menton, pris d'une impulsion subite tu te laisses glisser, tu t'allonges sur le dos au fond de l'eau les yeux grands ouverts, tu vois la cascade descendre vers toi dans un nuage de bulles. »

« tu n'en peux plus de cette douceur de cette violence, tu te cuirasses, tu ne contrôles rien, tu t'écoules dans le flot du temps, la musique s'éloigne, tu revois l'enfant vêtu d'une aube blanche, il a les yeux bleus et les cheveux blonds, il ressemble à Thomas, il ne dit rien, se tient près de toi, le rouge-gorge s'est posé sur son épaule, une autre silhouette se tient près de lui, c'est ton amour qui te regardes »

samedi, septembre 25, 2010

Je l'ai vue de loin, et je la regardais en suivant le bord des terrasses, avec mes sacs. M'a tant plu sa jeunesse studieuse, absorbée, comme dans un ilot, en bordure de l'agitation, que je me suis arrêtée et, comme elle ne me voyait pas, j'ai volé son image, pas vraiment la sienne, mais celle de l'étude, ou l'écriture. Elle levait son visage dans le vague, et puis redressait son classeur, écrivait. Peut-être recopiait-elle simplement, ou préparait-elle un exposé, puisqu'en approchant j'ai vu qu'une de ses mains était maintenant posée sur un livre ouvert.

Mais en regardant la photo, comme je finissais mes petites incursions dans le recueil d'un peu plus de trois cents pages des entretiens de (24 plus cinq portraits) de Georgia Makhlouf avec des auteurs, connus ou non de moi («les écouter écrire» http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503618/les-écouter-écrire), j'ai eu l'idée de noter ce que certains disaient de leur écriture. Et bien entendu, malgré ce que je m'étais promis, malgré mes impasses arbitraires, malgré le hasard, malgré des suppressions que je voulais nombreuses, j'en ai retenu trop.

D'elle, comme un programme :

«S’interroger sur le mystère d’écrire, aller à la source, là où ça se passe, là où la littérature s’invente, vivante et polyphonique, douloureuse et flamboyante, c’est-à-dire sur les tables des écrivains ; s’apercevoir de la fraternité souterraine qui rassemble tous ceux qui partagent cette exigence-là, celle d’inventer le monde où l’on veut habiter, celle de faire de la langue le bien le plus précieux qui soit..»

de Sylvie Germain :

«Le grand danger pour tout artiste est de ne plus être dans le doute, de s'imaginer avoir acquis suffisamment de maîtrise et de ne plus se remettre en cause.»

d'Antonio Tabucchi

«Si la création du monde est marquée par le passage des ténèbres à la lumière, ce n’est pas ce passage qui crée le temps, mais l'écriture : c’est l’écriture humaine qui a créé le temps, et le temps est donc une dimension fondamentale de notre humanité, que nous pouvons difficilement appréhender dans sa totalité.»

de Patrick Chamoiseau :

«Le poétique permet de vivre la complexité, de rentrer dans une pensée du tremblement, d’accepter de ne pas être dans la certitude.»

de Raphaël Confiant :`

«j’ai toujours pensé que l’écriture était vaine si elle ne savait pas s’ancrer dans le monde.»

de Yannik Haenel :

«La littérature, à mes yeux, doit savoir rendre compte du déchaînement nihiliste qui est à l’œuvre dans le monde, elle doit trouver des formes et des mots à la fois pour représenter ce cauchemar, et inventer une sortie, proposer une ouverture»

de Régis Jeauffret :

«Une phrase est irréprochable quand elle n'est pas une escroquerie, c'est à dire quand elle correspond exactement à ce qu'on souhaite dire, à ce qu'on pense.»

de François Bon :

«J’organise mon expérience du monde avec mon seul outil, le langage. L’architecture d’un texte, la construction d’une phrase qui tienne, voilà les seules questions qui vaillent.»

d'Andréa Bajani (inconnu de moi)

«.. nous utilisons de moins en moins de mots différents. Cet appauvrissement linguistique va de pair avec un appauvrissement de la pensée. Il est donc de notre responsabilité de choisir les mots avec lesquels nous voulons nous exprimer.»

de Léonora Milano (idem) :

«J'écris dans l'écho des cultures qui m'habitent : africaine, européenne, afro-américaine, caribéenne. Tout cela vient tout naturellement se loger dans mon texte.»

d'Assia Djebar :

«Quand je dis que le sens ne m’intéresse pas et que je recherche la mélodie, la voix, cela signifie que je recherche l’arabe entendu durant ma petite enfance sans chercher à le comprendre.»

de Raymond Queneau, enfin :

«Prenez un mot, prenez-en deux, faîtes cuire comme des oeufs, prenez un petit bout de sens puis un grand morceau d'innocence, faites chauffer à petit feu, au petit feu de la technique, versez la sauce énigmatique, saupoudrez de quelques étoiles, poivrez et puis mettez les voiles. Où voulez vous en venir ? À écrire vraiment ? À écrire ?» ce qui fait un beau programme pour l'Oulipo.

«Paumée» pardon te demande.