Il pleut mou sur Avignon, en ce jeudi matin, et les dernières traces de neige s'effacent dans ma cour. Paresseusement et égoïstement blottie dans tunique de laine fine, cardigan, écharpe de velours en camaïeu de terre humide et rousseur, pour noyer impuissance et sensation de culpabilité, je m'évade en me plongeant (en partie, il y a trop) dans la liste d'auteurs haïtiens sur « d'île en île » retrouvée grâce à François Bon aux premières heures, auteurs haïtiens d'Haïti, certains de France, et beaucoup de canadiens, puisque, même pour ceux qui sont passés par la France, comme Anglade, c'est là qu'est leur terre d'accueil, ce creuset que la France ne sait plus être.

carte provenant de http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/anglade_haitiens-monde.html

et m'attache, plutôt qu'aux écrits engagés, aux poètes, en leur face sombre, comme la douceur amère de Marlène Rigaud Apollon (USA)
« Au pays des songes et des mensonges,
Les mères ne chantent plus «Dodo, titit, krab nan kalalou»
Car, aujourd’hui, les crabes mangent les petits enfants
Dans leur sommeil.
….
Au pays des songes devenus mensonges,
Et des mensonges devenus Vérité
A force d’être répétés,
L’inimaginable est désormais l’ordinaire.
Au pays des mensonges devenus Vérité
Il n’y a de réel que la misère et la mort
Qui, lentement, étouffent l’espoir
Et demain reste en veilleuse. » http://www.philosophiehaiti.org/institution/moun3_textes/moun3_265.pdf

ou, plus ancien, Léon Laleau, qui n'émigra pas mais voyagea, puisque diplomate, cette bride d'un poème publié en 1932
« Sous le ciel, le tambour conique se lamente
Et c'est l'âme même du noir :
Spasmes lourds d'homme en rut,
gluants sanglots d'amante,
Outrageant le calme du Soir. » http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/laleau_5poemes.html

et, dans les jeunes, haïtiens d'Haïti, James Noël
« est-ce parce que le monde
est petit que le fustigent orages
et le font tomber pierres tombales
ô ma terre
myope
babel à bout de langue
barbouillé de sang pour du roucou » http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/noel_poemes.html

et puis, bien sûr, Lyonel Trouillot
« Parfois j'habite un rocher borgne. Une île m'est rentré dans l'oeil, en coup de vent, à vol d'azur. Parfois j'habite un point d'orgueil d'où je canarde les mégapoles. Cinq cents ans que je coopère, je pacifique, je collabore, que je dream à l'américaine, socialise à la vieille Europe, que les écus me rentrent au cul avec des dollars à la lèche. Me voici pute en plexiglas de Curaçao à Amsterdam, footballeur de l'équipe de France, balayeur des chapelles sixtines dans le chassé-croisé des transferts exotiques. Si pour une fois j'étais le monde qu'est-ce qu'on rirait à Fonds des Nègres ! » http://web.archive.org/web/20060103114130/http://www.fl.ulaval.ca/cuentos/trouillotl.htm

et, né en cet autre Cavaillon niché dans ces lointains, et québecois présentement, Rodney Saint-Eloi
« pour aimer ma ville, j'oublie seulement la déraison de ses hommes et ferme à double clef mes élans de cannibale pour mieux comprendre que toute ville est une musique plantée en moi en toi et que l'on chante jusqu'à épuisement vocal et que l'on finit par danser à chaque pas, à chaque air dans toutes les métropoles, seul à l'autre bout de son miroir et souvent même dans l'absence de son ombre, rien que pour mourir en paix dans les doutes que l'on s'était construits » http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/saint-eloi_lecture.html
et là j'en resterai, choix hasardeux, qui ne s'impose pas, mais j'ai continué mes découvertes, et poussez la porte.