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désolée, Paumée se veut à l'abri, sauf quand un acte fait déborder le vase, des allusions à la politique ambiante.. et si je suis reconnaissante aux envies de commenter je vous demande de me pardonner de rétablir la modération
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mercredi, mars 12, 2014

Avignon d'antan : le mariage de Madeleine de Villeneuve, Avignon d'aujourd'hui : guitare dans la nuit


dessin de Jean-Etienne Liotard
Le duc et Madame de Vaucluse, pendant qu'on leur servait et qu'ils buvaient leur chocolat matinal, parlaient justement, puisque c'était le fait marquant du jour, de ce mariage projeté, de la dureté de Madame de Villeneuve, le duc s'attendrissant, Madame de Vaucluse l'accompagnant, tout en laissant paraître une discrète compréhension pour ses motifs, quand on vint leur annoncer Monsieur de Salvador, et, sur leur accord, ils le virent entrer, dans un état fort hétéroclite, accompagné de Madeleine de Villeneuve, misérablement trempée et transformée en fontaine de larmes, le jeune homme en appelant immédiatement, avec vivacité, à leur aide, pendant que la jeune fille défaillait non sans un reste de grâce, ce qui interrompit toute explication, le temps de s'empresser auprès d'elle, et comme la femme de chambre qui les suivait s'écriait que sa maîtresse se trouvait mal d'avoir eu si cruellement froid, le duc fit préparer un lit, Madame de Vaucluse emmena la malheureuse enfant, lui fit donner un bain chaud et ne la laissa que bien douillettement installée.
Monsieur le duc fit donner à Monsieur de Salvador des vêtements secs, l'installa près d'une cheminée et le quitta pour recevoir une visite, plein de curiosité sur ce qui avait amené cette irruption, qu'il tint bien entendu secrète.
Il venait le retrouver quand la femme de chambre vint annoncer que Mademoiselle de Villeneuve, après les soins qui lui avaient été donnés, était en état de les recevoir ; ils la rejoignirent, trouvèrent Madame de Vaucluse à son chevet, et les deux jeunes gens firent le récit de leur aventure devant le duc qui leur dit qu'ils avaient eu raison de s'adresser à lui et qu'il les prenait sous sa protection.

dessin de Boucher
Dès que la matinée eut atteint l'heure convenable pour des visites, le fiancé arriva chez sa future belle-mère qui envoya Marinette, sa femme de chambre, prévenir sa fille. Elle la chercha dans toute la maison, ne la trouva pas, et revint en informer sa maîtresse et le futur qui attendait toujours, dans l'espoir d'exprimer à sa promise sa joyeuse impatience à l'approche de la cérémonie.
La mère s'écria que c'était impossible, qu'elle était certaine que sa fille ne saurait vouloir s'opposer à ce qu'elle avait décidé pour elle.
Le fiancé était comme assommé, stupéfait, rendu muet par la surprise et la gène. Sur le conseil de Madame de Villeneuve, lorsqu'elle se fut un peu calmé, il se retira, bien décidé à rester discret, à ne rien ébruiter, et assez peu fier du rôle qu'on lui faisait jouer, pendant qu'elle envoyait des gens par toute la ville en quête de renseignements.
De son côté Madame de Vaucluse, pour enlever tout pouvoir à la mère, se rendait, accompagné de Monsieur de Salvador, chez l’archevêque, pour le prier de marier les deux amants, ce que, bonhomme et galant comme il l'était, il accepta ; il en chargea en prêtre qu'ils ramenèrent dans leur carrosse chez le duc où il bénit le couple, le mettant ainsi à l'abri des interventions de Madame de Villeneuve.
Quand ils eurent abondamment loué la générosité de leurs protecteurs et que ceux ci se furent attendris devant leurs épreuves et leur joie, Madame de Vaucluse accompagna Madeleine de Villeneuve chez des religieuses, pour qu'elle y attende que sa mère se calme et que le mariage puisse être conclu avec, si possible, le consentement de tous les parents... celui de la famille de Monsieur de Salvador étant déjà acquis.

Elle revenait quand on annonça au duc Madame de Villeneuve. Il fit sortir Monsieur de Salvador, en évitant qu'il ne croise la mère courroucée, et se prépara à soutenir la colère de cette dernière.
Elle arriva en tempête, dit qu'elle ne pouvait croire qu'il eut consenti à donner asile à un enleveur de fille, traita de tous les noms Monsieur de Salvador, annonça qu'elle allait lui intenter un procès...
Le duc la laissa vider son sac, puis décrivit l'état dans lequel était Madeleine de Villeneuve lorsqu'elle s'était présentée chez lui, dit que tout le monde l'aurait accueillie, qu'elle était en danger de mort, ce qui était peut-être un peu exagéré, et Madame de Vaucluse, calmement, en femme qui s'adresse à une mère, refit l'histoire de cet amour contrarié, fit appel à sa tendresse, laissa paraître une pointe de désaccord devant sa sévérité, et pour la tranquilliser lui assura, appuyée du témoignage de la femme de chambre, que sa fille était dans un couvent.
Mais que faire maintenant ? demanda la mère. Plus rien que consentir lui répondit le duc, elle est mariée et ce mariage n'est pas moindre que celui que vous envisagiez.
Madame de Villeneuve s'emporta encore un peu, renia sa fille, dit qu'elle ne s'en occuperait plus, ce qui équivalait à préciser qu'elle se passerait de dot... et comme elle n'était visiblement pas encore prête à accepter la situation de bonne grâce, le duc la laissa partir.
Dans les jours suivants, le duc et Madame de Vaucluse se répandirent en démarches – je pense qu'ils étaient fort contents du rôle qu'ils jouaient, et secrètement assez satisfaits de la petite agitation que cela mettait dans leur vie – La mère, la réflexion venant et sur quelques conseils amis, finit par consentir à rencontrer sa fille et se réconcilier avec elle, pourvu qu'on ne lui demande pas une dot trop importante, ce qui fut accepté, d'autant qu'à sa mort, sa fille rentrerait dans sa part de l'héritage paternel, et un dîner fut organisé avec Monsieur et Madame de Salvador et leur fils.
Madeleine sortit du couvent, le notaire fut appelé, le mariage conclu, qui depuis lors fut le plus heureux du monde.

En ayant ainsi fini avec le duc d'Ormond, et continué à vider Paumée de ses lecteurs, m'en suis allée, en début de nuit, à l'opéra, écouter Milos Karadaglic, dit Milos, un guitariste, beau ténébreux mais pas que, un éveilleur de sons doux et ronds, jouer Bach, la suite en do mineur de façon merveilleuse, et puis se lancer dans un discours en anglais, charmant un moment, un peu agaçant à la longue, qui s'avérait très longue, ne tenant aucun compte de la compréhension ou non compréhension de son public, lequel pour une partie était très fier de rire quand il le fallait, pour une autre, attendait que cela se passe, pour nous expliquer qu'il ne suivrait pas le programme, avant, enfin de donner, et jamais je n'avais entendu si riche guitare, deux morceaux de Manuel de Falla...
Seulement cela a continué, dix minutes/un quart d'heure de discours que, furieuse de cette inconsciente grossièreté, cette arrogance involontaire d'ancien enfant prodige, de beau gars, de bon instrumentiste au succès mérité, je me suis appliquée à ne pas comprendre, que je ne comprenais d'ailleurs tout simplement pas parfois, devant une salle de plus en plus résignée et silencieuse, pour un gros quart d'heure de musique merveilleuse... des airs argentins, brésiliens etc... mille fois entendus mais jamais ainsi.
Malheureusement, peu à peu l'exaspération mettait de plus en plus de temps à s'effacer en moi, pour laisser place au plaisir, d'autant que les morceaux étaient tout de même d'inégale qualité, et m'en suis allée, la première, à grands pas avec des «ta gueule ! joue !» rentrés.

un lien pour l'écouter http://milosguitar.com/video/

mardi, mars 11, 2014

Goûter le printemps, vouloir en finir avec le duc


Léger manteau ouvert, léger chandail émeraude, pantalon olive mourante, un lourd sac de linge au bras, avec un entassement manteau pelucheux et canadienne, considérés comme hors saison, cheminer, à petit pas, esprit voletant, vers teinturier, et en revenir presque sans charge sous un ciel qui a retrouvé sa gloire, dans la tiédeur naissante.

Saluer les deux seules affiches devant la mairie, qui sont d'amis ou presque...
Chercher à être moins sottement ignorante en ce qui concerne le coût du nucléaire, ou les dégâts résultant du recul devant les bonnets rouges, et puis s'installer avec une tasse de thé qui refroidit devant l'écran pour en finir, du moins le voulais, avec le duc d'Ormond, en racontant l'histoire romanesque d'un mariage, cette histoire au détour de laquelle je l'ai rencontré, où il joue un rôle secondaire mais déterminant, ce dont il se flatte, se voyant en sage sollicité par toute la ville, et ce qui n'est que partiellement exact.


Seulement, je n'ai découvert cette petite histoire que par l'hôtel de Villeneuve-Martignan, aujourd'hui musée Calvet, ou plutôt par sa préhistoire, et je ne veux pas me passer de noter quelques éléments le concernant, lui, et la famille de la jeune personne, même si cela est fastidieux et allonge d'autant le récit... qui ne trouvera sans doute ici que son amorce.
Or donc, en cette année 1733, qui est aussi l'année où l'hôtel de Caumont, en chantier depuis 1720, devenait partiellement habitable, cette noble entrée, cette cour n'existaient pas encore, et encore moins la grille, ni même la rue.
Or donc, en cette année, la rue Joseph Vernet n'était qu'un chemin nommé rue de la Calade, bordé, là où s'élève maintenant le porche, par la Sorguette, le canal à ciel ouvert qui occupait l'ancien fossé des remparts du XIIIème siècle.
Or donc en cette année, à l'emplacement de l'hôtel qui n'était pas encore projeté, s'élevait, s'ouvrant sur la rue des Masses, l'ancienne livrée de Cambrai - du nom du dernier cardinal qui l'avait occupé jusqu'à sa mort en 1420, Pierre d'Ailly, chancelier de l'Université de Paris, évêque de Cambrai – appelée, son nom changeant avec ses propriétaires successifs, «la grosse maison de Castellane» lorsqu'en 1719 Joseph-Mathias de Lauris de Castellane et des Gérards, dit le marquis de Castellane, la vendit à François-René de Villeneuve, seigneur de Martignan, marquis d'Arzeliers, marquisat de fraîche date, le domaine emportant le nom ayant été acquis par son père en 1708 vers l'époque de son installation à Avignon.
La famille n'avait de lien avec aucune des deux familles de Villeneuve, et sa noblesse était toute récente, mais elle avait acquis assez de biens pour être considérée. Elle venait de Valréas et avait été dynastie de médecins depuis le XVIème siècle jusqu'à Nicolas dit de Villeneuve, capitaine, devenu seigneur de Martignan par mariage.
François-René de Villeneuve faisait, par sa richesse, assez belle figure pour qu'une dispense du Pape l'autorise, malgré sa naissance hors d'Avignon, à entrer au Conseil de ville dans «la première main» - je ne sais exactement ce qu'on entendait par là mais c'était certainement fort important, et sans doute nécessaire pour être viguier, ce qu'il fut, son aisance ou davantage pemettant également qu'on ne tienne pas trop compte de son caractère qui, semble-t-il, était par trop fantasque.
J'ai trouvé tous ces éléments, un peu résumés ici, chez Joseph Girard, dans son «évocation du vieil Avignon», en même temps que l'indication de sa mort en 1724 à quarante-cinq ans, laissant deux filles, Marie-Thérèse-Gabrielle qui entra chez les Ursulines et Madeleine, mon héroïne, ainsi qu'un fils, Joseph-Ignace - il a également laissé le souvenir d'un caractère exagérément original – qui fit construire l'hôtel actuel par Jean-Baptiste et François Franque, et, ruiné et solitaire, ne put en jouir

Après ce long préambule je referme le livre de Joseph Girard, pour m'intéresser à Madeleine, jeune et charmante, forcément charmante, jeune fille (merci à Fragonard pour son dessin d'une jeune personne), au pouvoir de sa mère Madeleine de Florens, ce qui était rude tutelle.
Car Madame de Villeneuve, elle, n'était guère, ou n'était plus, charmante, mais fort rude d'abord, sèche, aigre, vindicative, pie-grièche, et surtout avare.
Je voudrais plaider sa cause en pensant qu'elle avait charge de famille, qu'elle s'était donné le soin de maintenir ou d'accroître le rang et les biens de sa lignée, ou plutôt de son fils, mais ce m'est difficile car il est de fait que, non seulement sa fille n'osait se confier à elle ni même protester de son amour pour le jeune chevalier de Salvador, qui la courtisait, amour qui pourtant était assez manifeste pour faire l'objet des conversations de la ville, mais s'était vue, à son grand désespoir, promise à un mariage avec un seigneur qui avait pour grande qualité de l'accepter sans dot, forte raison qui avait fait repousser toutes les démarches qu'avait fait faire, discrètement, auprès de cette mère Monsieur de Salvador, qui était pourtant d'aussi bonne et riche famille, mais sans que ce désintéressement extraordinaire pour l'époque soit à sa portée s'il voulait assurer à sa femme et ses enfants le rang qu'ils méritaient.
Les deux amants, par l'industrie d'une servante, échangeaient force billets, serments, résolutions d'amour éternel et cette nouvelle, la menace de ce mariage les bouleversa.
Monsieur de Salvador, surtout, craignait que Madeleine, livrée aux colères de sa mère, ne finisse par céder. Il la pressait de lettres, la suppliant de résister, de ne pas le condamner à une douleur sans fin, et, tout espoir d'empêcher cette union étant perdu, il lui rappela ses serments, et lui demanda enfin de consentir, comme preuve de cet amour, à le suivre, ce qu'elle accepta avec élan.
Il restait à la jeune fille à trouver le moment, à échapper à la surveillance de sa mère et de sa domesticité, à profiter d'un moment de solitude, moments d'autant plus rares que le soupirant agréé ne la quittait presque pas.
Et l'urgence s'y ajouta car Madame de Villeneuve, qui craignait de laisser échapper cet épouseur, fixa la date du mariage.
Ce qu'apprenant Monsieur de Salvador, qui n'avait plus de nouvelles de la jeune fille, tenta, la veille du jour marqué, de s'introduire dans sa maison, en soudoyant le portier. Mais celui ci était fort rogue, ou simplement fidèle, et l'éconduisit brutalement.

Il passa une nuit affreuse, s'imaginant que Madeleine avait peut-être consenti au mariage, qu'il ne lui restait plus que les larmes. Le lendemain, fort abattu, il se sentait incapable d'aucune action autre que la contemplation de son malheur. Il se leva pourtant et s'en vint roder près de la maison de Villeneuve.
La jeune fille était tout aussi désespérée, mais après s'être abîmée dans les larmes toute la nuit, la crainte de ce que lui réservait la journée lui donna la fermeté nécessaire. Elle appela sa femme de chambre, celle qui lui servait de messagère, et elles descendirent, avant que la maison s'éveille, au jardin, dont, sur leur demande, la jardinière, émue par la tristesse de sa jeune maîtresse, leur ouvrit la petite porte donnant sur le canal, là où maintenant s'élève la noble grille.
Seulement, au lieu de la chaussée actuelle, c'est sur le canal que donnait cette porte. La jardinière se sentit assez forte pour porter la gracieuse sveltesse de Madeleine, elle se déshabilla, la prit sur ses épaules et descendit dans l'eau. Mais elle avait préjugé de sa force, et elle s'effondra avec sa charge dans le canal, qui était assez profond et peut-être assez herbu pour qu'elles ne puissent reprendre pied. Elles se débattaient, buvaient abondamment l'eau sale du canal, la situation semblait assez critique pour que la femme de chambre se mette à appeler au secours, à grands cris stridents.
Par chance, le premier qui l'entendit, avant que la maison ne s'éveille, fut Monsieur de Salvador qui rodait en berçant sa peine. Il accourut, il vit Madeleine sur le point de périr, il se précipita dans l'eau, sauva son aimée, n'oublia pas la jardinière, et traversa une dernière fois pour récupérer la femme de chambre.
Il y eut un moment de grande joie, et puis ils sentirent l'urgence de fuir cet endroit. Monsieur de Salvador conduisit Mademoiselle de Villeneuve et sa suivante vers son carrosse qu'il avait laissé près de cet endroit, et je les laisse pour le moment à leur bonheur trempé et à leurs réflexions.

lundi, mars 10, 2014

Petites histoires de l'Avignon d'antan – rivalités – 2


nuit agitée dans l'immeuble – matinée un peu comateuse
vaquer, sourire en voyant le soleil descendre un peu plus chaque jour et découper une frange lumineuse en haut du mur mitoyen, sourire aux fragiles touffes blanches clairsemées sur les branches de cette plante dont j'ignore le nom, écouter musique, être dans le neutre, le manque d'envie
secouer cette inertie uniquement pour retrouver le duc d'Ormond, et tant pis si je suis seule à m'en amuser, un peu.

Le duc consentit donc, un peu par complaisance, un peu par paresse, et Madame de Vaucluse prit de plus en plus d'importance dans sa maison, réglait le domestique, lui choisit un notaire irréprochable, fit chasser son intendant parce qu'il le volait, ce que le duc savait bien, mais considérant que cela faisait partie, de toute éternité et de toute nécessité, de cet emploi, il en fut contrarié, cédant pourtant par tendresse pour elle. Il refusa cependant de supprimer, comme elle le suggérait, les déjeuners auxquels il avait coutume d'inviter, avec un peu de faste, et une libéralité gracieuse, les personnes les plus aimables de la ville, lui disant qu'il ne saurait accepter cela, et qu'il craignait de trouver dans cette idée la marque d'un manque de générosité qu'il ne lui connaissait pas. Elle se borna donc à une vérification attentive des factures, qui fit grommeler un peu les fournisseurs, sans que la popularité de Monsieur d'Ormond, dont il connaissaient la générosité en souffre. C'est du moins l'opinion que lui attribue son mémorialiste.
Pour que son influence soit sans partage, elle lui proposa de trouver un nouveau logement, et comme il n'avait rien objecté contre cette idée, elle laissa courir le bruit qu'il cherchait un logis à sa convenance.
Monsieur le marquis de Caumont vint proposer celui qu'avait occupé sa belle-soeur Madame de Chigi, ce qui le rapprochait de Madame de Vaucluse. Le duc l'accepta, se doutant bien que la proposition venait d'elle.

Il s'agissait d'une partie de l'hôtel de Donis de Beauchamp qui se situait rue Dorée, proche de l'hôtel de Sade - construit par la famille de Doni en 1503 à l'emplacement de l'ancienne livrée du cardinal Ammanetis, qu'ils avaient achetée en 1481. Après la mort tragique de Louis et Joseph de Doni, les fils de Louis marquis de Beauchamp, l'héritier était un cousin Jean Baptiste de Doni, d'une branche établie à Florence, et il ne restait de la famille avignonnaise que trois filles, Angélique-Pétronille qui avait épousé le marquis Chigi, Marie-Balthazare, l'amie du duc, femme de Paul de Seytres, seigneur de Vaucluse et Elizabeth mariée à Joseph de Seytres (d'une autre branche), marquis de Caumont, celui qui faisait bâtir à cette époque par Jean-Baptiste Franque le bel hôtel qui est aujourd'hui occupé par la collection Lambert, sur un jardin qui s’étendait de l’hospice Saint-Louis à la rue des Vieilles-Etudes, planté de platanes et d'orangers.
Cependant, Monsieur de Villeneuve, qui était alors à la campagne, prit ombrage de cet arrangement familial, prit ombrage surtout de l'intention du Duc de déloger de chez lui. Il revint immédiatement, parut admettre les explications de son invité qui lui représenta qu'il s'agissait d'intrigues féminines, qui ne portaient pas à conséquence, bagatelles auxquelles il fallait bien céder.. mais comme il y avait entre lui et le marquis de Caumont de vieilles querelles, il crût deviner que ce dernier avait été fort aise de lui faire ce petit affront, il en sentit la pointe, et il lui écrivit un billet, sans signature, lui donnant rendez-vous à quelques lieux d'Avignon, disant que l'auteur de cette missive comptait lui faire part de ses sentiments, ajoutant que le marquis devait bien savoir ce qu'ils étaient.

Le laquais, ou quelle que soit la personne à laquelle il avait confié ce billet, en l'absence de Monsieur de Caumont, se contenta de le remettre à un domestique, qui, aussitôt le porta à sa maîtresse.
Madame de Caumont était fine et sage, et, à la lecture de ces lignes, elle devina la nature de la rencontre proposée. Après un moment de désarroi, elle se décida à le faire parvenir au Vice-légat, lui demandant d'intervenir, ce qu'il fit aussitôt en envoyant deux de ses gardes chez Monsieur de Villeneuve, qui était déjà hors des terres pontificales, attendant le marquis, et deux autres chez Monsieur de Caumont, bien surpris de les trouver en arrivant chez lui, et encore davantage de se trouver mis aux arrêts.
Quant il sut de quoi il s'agissait, il montra une grande contrariété d'être empêché d'en découdre. (Là, le duc, à moins que ce ne soit son mémorialiste, se permet une allusion au manque de génie guerrier de la noblesse locale, qui était en effet, pour une bonne part, noblesse de robe ou créée par la papauté, à part, bien entendu, le brave Crillon et quelques autres, et je lui dédie un haussement d'épaules et une grimace).
Monsieur de Villeneuve attendit toute la nuit son adversaire, rentra, pour apprendre l'intervention du Vice-légat, se récria, affirma qu'il n'avait jamais écrit à Monsieur de Caumont, ni eut la moindre intention de se battre, sans convaincre qui que ce soit, mais confessa au duc qu'on avait bien deviné.

Ce dernier, qui se sentait un peu responsable de cette querelle, entreprit de faire la paix entre les deux seigneurs, jura à Monsieur de Villeneuve qu'il lui garderait éternellement son amitié, qu'il se souviendrait de la force de sa réaction à l'annonce de son départ, que, d'ailleurs, il ne quittait son hôtel que pour complaire à un caprice de femme, et les invita à souper tous les deux.
La réconciliation se fit, en apparence. Madame de Caumont se réjouit discrètement d'avoir empêché l'affrontement entre son petit mari, dont l’embonpoint ne dénotait pas une agilité de bretteur, et le grand, vigoureux et leste Monsieur de Villeneuve, sa soeur témoigna, avec force caresses, sa reconnaissance à son ami, et le déménagement se fit.
Dessin de Fragonard

samedi, mars 08, 2014

petites histoires de l'Avignon d'antan - rivalités autour du duc d'Ormond


Après Rome et l'Espagne, après des ambassades et de longs efforts, quand il dut reconnaître qu'il n'y avait plus aucune chance que le roi Jacques retrouve le trône d'Angleterre, et après lui avoir fait ses adieux, le duc d'Ormond s'en revint à Avignon, pour y finir sa vie.
Et voici ce que j'ai retenu de la confrontation entre Thomas Carle, qui s'est inventé scribe du duc et a rédigé sous son nom des mémoires, et Joseph Girard et son Evocation du vieil Avignon.
Or donc, le duc revint, annoncé, accueilli et fêté par la noblesse de la ville qui avait gardé bon souvenir de sa courtoise urbanité – pour lui, il se promettait de passer agréablement son temps, de profiter de ses anciennes familiarités et des agréments de la ville et comptait un peu, il s'en était souvenu sur la route, renouer avec les plaisirs er la personne de la marquise de V..., l'âge n'ayant pas fait périr son goût pour l'amour, même s'il l'avait un peu émoussé.
Cette attente fut déçue, la marquise ayant renoncé aux plaisirs de la société et s'étant retirée à la campagne... ce dont, à la réflexion, le duc se consola en pensant que l'âge ne pouvait qu'avoir fortement diminué les charmes de son ancienne amante, persuadé qu'en ce qui le concernait, il n'en était pas ainsi, et qu'il était encore trop galant pour se soucier d'une beauté surannée. Et dans cette certitude d'être toujours vert, aimable, et vigoureux, il fut conforté par la rivalité qui se fit entre les dames pour sa préférence.
Comme lors de son précédent séjour, il logea chez Monsieur de Villeneuve (je n'ai pu déterminer s'il était de la très ancienne famille qui a donné les branches de Bargemon, d'Esclapon – petit salut en passant à une petite grande dame qui a été mon rêve de modèle inaccessible en ma prime adolescence – de Vence, etc..., ou s'il était des Villeneuve de Forcalqueret et d'Ansouis) dont le très grand hôtel a disparu, transpercé, anéanti, lors de la création de la rue du Vieux Sextier.

Il y tenait chaque jour une table de douze couverts, surpassant tout ce qui avait été fait jusqu'alors, par aucun des notables de la ville, et même par aucun des Vice-légats qui se succédèrent alors, les Gonteriis, Elci, Gonteriis à nouveau, Bondelmonti, Crescenzi, Lercari, ou leurs prédécesseurs, et, comme les dames lui faisaient l'honneur d'apprécier sa société, son salon devint le centre de la vie et des plaisirs, qui selon lui, ou son mémorialiste, sont la principale occupation de la société d'Avignon, laquelle est toute aux intrigues, à l'amour, sans que les maris y trouvent à redire, et se soucient des risques d'être cornus.
Mais parmi cette cour de dames, il n'avait gardé souvenir, ou n'a parlé, que de trois, deux intrigantes et l'élue, celle qui accompagna les dernières années de sa vie, qu'il nomme Madame de Va, et qui était Marie Balthazare de Donis, mariée à Paul de Seytres seigneur de Vaucluse, une charmante brune d'une trentaine d'années, aux traits peu réguliers mais à la taille bien prise, spirituelle, ce dont elle était un peu trop consciente, non exempte d'une certaine arrogance sous un air fort doux, pourtant tout benoitement bonne et sensible dans le souvenir du duc.
Elle se targuait de l'amour muet qu'elle avait ressenti pour lui en son enfance, et, avec cette perverse innocence, qui m'a rappelé les histoires de Restif de la Bretonne, elle prit coutume de l'appeler, lorsqu'elle voulait l'amener à ses fins, «mon cher Papa».
Elle le regardait d'un air tendre en lui rappelant ces souvenirs, et il n'eut guère besoin de soupirs, de prières, d'efforts pour qu'elle le rende heureux.
Elle ne fit rien pour garder secrète leur entente, et il fut flatté de constater que, malgré son âge, cette préférence affichée déclenchait la jalousie et les médisances des autres dames contre l'élue. Il fut sensible au désagrément qui en résultait pour elle, mais n'était, en son fors intérieur, guère fâché de ce flatteur éclat, d'autant que cela portait sur elle plus que sur lui. Et, pour son mémorialiste, il s'avoua fier d'avoir encore l'air aussi vaillant, et plus encore de ce que cet air avait de vrai, puisque, selon Madame de Vaucluse, jamais son mari ne l'avait si bien contentée… qu'en aurait été-t-il au temps de sa fière maturité ?
Monsieur de Vaucluse, pour sa part, préférait vivre dans sa maison de campagne, ne se souciait guère de sa femme, sauf pour lui souhaiter tout le bonheur possible, et s'entendit assez avec le couple pour le recevoir parfois chez lui.

études de têtes - Watteau
En ces débuts, quand l'entente entre cette jeune femme et le duc était connue, mais sans avoir encore l'apparence de devoir être une évidence quasi conjugale, parmi les dames qui se tenaient sur les rangs, prêtes à détrôner Madame de Vaucluse, se signalait, par ses agaceries, ses coquetteries, son esprit piquant, la petite Madame de Pr. qui, à vrai dire, ne présentait pas un bien grand danger, n'ayant d'autre qualité que cet esprit, mais sans grand fond, et cette coquetterie, mais qui jurait avec sa physionomie et sa taille. Elle renonça d'ailleurs assez vite devant l'inutilité de ses efforts, et fit profiter de ses faveurs un jeune et neuf seigneur.
Plus redoutable était la marquise de J. (je me suis refusée à tenter de l'identifier), une jeune veuve d'environ 25 ans, pourvue de très beaux yeux, d'un teint merveilleux, célébrée comme belle entre les belles, et dont la douceur, la conversation charmante, cachaient la plus fine coquetterie du monde.
Madame de Vaucluse crut deviner que le duc s'apercevait des discrètes avances de cette rivale, et y était sensible. Elle profita d'un tête à tête pour soupirer, prendre un air abattu, et, en réponse aux interrogations de son cher Papa, se plaindre des intrigues de toutes les coquettes de la ville, et de la plus notoirement glorieuse qui était Madame de J, qui se surpassaient dans leurs tentatives pour le persuader de l'intérêt ou de l'amour qu'elles lui portaient, et se risquer à exprimer sa crainte qu'il la délaisse, elle qui, seule, lui avait sincèrement donné tout pouvoir sur son coeur. Le Duc la tranquillisa, lui promettant une fidélité éternelle, qu'il lui tint d'ailleurs, aidé en cela par son âge et l'amour des barbons pour la tranquillité.
  • Si cela est vrai, mon ami, il faut, pour que vous soyez en paix, que vous le fassiez paraître à toutes mes rivales en me rendant la maîtresse de votre intérieur. Vous y trouverez votre compte en étant déchargé de tous les soucis futiles, et j'ai la chance de me sentir assurée dans mon offre par la considération de la fortune dont je dispose, qui doit vous empêcher de me soupçonner d'un intérêt autre que celui de votre quiétude.
  • Mais, mon amie, que dirait-on ? Puis-je vous laisser ainsi me sacrifier votre réputation ?
  • Je vous aime trop pour m'arrêter à ces dehors, à ce qui n'est que sottes et vaines considérations.
Il céda donc, jugeant que cette concession était de trop peu d'importance pour risquer, en refusant, de mettre en péril leur entente. Et ce qu'il en advint... ma foi ce sera pour plus tard, j'ai conscience, soudain, de ma trop grande prolixité. 


Dans l'Avignon de nos jours, le printemps claironne son arrivée prochaine, le ciel était d'un bleu incandescent, le travail des jardiniers éclate en force

et les terrasses sont de sortie, les colonnes de siège se défont, les tables se préparaient en fin de matinée, et les gens se pressaient sur celles que touchait le soleil. Brigetoun était paresseuse, l'envie d'agir et de voir frémissait, mais pas encore assez pour qu'elle réalise les projets de spectacles ou réunions (ne suis décidément plus militante et ne tiendrai finalement pas un bureau de vote, la relève est suffisante) qu'elle avait fait. 

S'est contentée d'un marché, de gourmandise, du plaisir de la lecture, des petites fleurs écloses dans la cour, et de la compagnie du duc et de Madame de Vaucluse.

mardi, mars 04, 2014

Avignon d'aujourd'hui – et petite histoires avignonnaises du temps passé


Pluie, soleil, vent, pluie, soleil, vent
la ville bourgeonne, le vert s'installe entre les pierres
le ciel se précipitait en cataracte le long du mur de ma chambre, au petit matin

et commençait à se soulever, à rêver légèrement bleu en fin de matinée, quand je revenais vers l'antre, avant que la lumière revienne en gloire dans l'après-midi.
Ai rêvassé un peu à mon enfance pour la compagnie des cosaques, ai suivi des dynasties de nobles provençaux (souvent d'origine italienne) de plus ou moins ancienne origine grâce à Gallica, ai envie - tant pis si suis un peu seule à m'en amuser - de continuer ici mes rencontres avec le duc d'Ormond (qui, lui, n'était pas provençal), les vice-légats, d'autres et, pour commencer, reprend ici la fin des amours de la marquise de V et du duc, parue sur http://lescosaquesdesfrontieres.com (devriez le suivre surtout pour les autres auteurs) –
histoire dont le début, sur Paumée, se trouve sous le tag, petites histoires avignonnaises (colonne de gauche, vers le bas) les 16 et 24 février dernier.

Je ne sais plus si c'est Jasmin ou moi - ou peut-être notre souci de ne pas trop peser aux éventuels lecteurs - qui avait interrompu la relation de l'histoire du duc et de la marquise, mais je sais que c'est Jasmin qui est venu en reprendre le fil.
«L'impossibilité d'une réconciliation était donc évidente, mais comme tout le monde voyait les efforts du marquis pour reconquérir sa femme, et guettait ce qu'il en serait, elle pria le duc de venir moins souvent, de se faire discret, pour qu'on ne dise point qu'il était cause de son refus, ce qu'il accepta respectueusement.
Cependant le mari n'avait pas le public pour lui, et tout le monde était ravi de la résistance de sa femme.
Furieux, il soudoya un domestique de la maison de B., son beau-père, pour qu'il l'introduise dans la chambre de son épouse, en son absence, afin, disait-il de la forcer à écouter son plaidoyer lors de son retour. Je ne sais si le domestique fut ou non dupe du prétexte… j'en doute un peu, je le connais pour un rusé macaque, et lui en veux pour cela (et là Jasmin a marmonné, pour lui même, mais j'ai cru comprendre : et pour ses prétentions auprès de Rosette), mais il le fit entrer et le cacha derrière une tapisserie tendue devant la profonde embrasure d'une fenêtre.
La marquise soupait en nombreuse et brillante compagnie chez une amie, et le duc, qui était au nombre des convives, la raccompagna, fort tard, dans son carrosse.
Il entra avec elle et ils s'installèrent dans une salle basse pour continuer leur entretien qui semblait fort vif ; la marquise renvoya Rosette, sa femme de chambre, lui dit de préparer son coucher, qu'elle monterait dans un moment. L'entretien se fit tendre, peu à peu, de plus en plus tendre, mais fut interrompu par des cris dans la maison.
Le Duc se redressa, mit la main à son épée, voulut sortir de la salle, mais la marquise épouvantée s'accrocha à lui, le serrant dans ses bras. Le bruit augmentait, ils entendirent des pas dévaler l'escalier, la porte de la rue s'ouvrir, se refermer.. Ma foi, Vincent, mon camarade, qui se tenait près de la porte de la salle, m'a raconté que le Duc semblait bien trop inquiet pour continuer à donner des marques d'amour à la marquise...
Ils entendirent des pas hésitants qui descendaient, qui se dirigeaient vers leur petit salon. Sur un signe du duc, Vincent ouvrit la porte et ils se récrièrent en me voyant entrer lentement, soutenant Rosette couverte de sang.
Elle était montée préparer la chambre, et je l'avais suivie sans bruit, parce que j'avais du goût pour elle, ce qu'elle savait. Je le lui répétais pourtant, avec toute la galanterie dont je suis capable, et elle me répondait avec une grâce piquante, et, soudain, le rideau remua, la bougie qu'elle tenait s'éteignit, elle se retourna vers la fenêtre et, sans rien comprendre, elle reçut un coup de poignard au dessus du sein (mais ne fut que légèrement blessée grâce à son corps de baleine,… les femmes ont les armes qu'elles peuvent) et comme en entendant nos cris, parce qu'elle hoqueta sa douleur et que je donnais de la voix en battant l'air en cherchant à atteindre son agresseur, un valet accourut avec de la lumière nous reconnûmes le marquis qui, furieux de s'être trompé, donna un second coup de poignard dans la main de mon amie, lui faisant une entaille qui saignait beaucoup, me bouscula et s'échappa.
La marquise et le duc se réjouirent je crois, sans trop le montrer, de la méprise, et malgré les craintes qu'elle avait d'une embuscade de l'époux contre l'amant, il s'en alla, bien escorté par moi et mes trois camarades, et fort décidé à ne plus risquer ce genre d'aventure.
Le marquis se retira dans un château et se fit oublier (on ne sait s'il emmena la couturière, je l'espère pour lui)."
Comme Jasmin prétendait n'avoir plus rien à dire sur la marquise, je suis revenue aux mémoires, pour constater que le duc ne parle plus de ses amours avec elle que pour dire qu'ils ont duré mais avec rareté et en secret, ce qui les rendait charmants, et qu'il eut grand regret lors du départ annoncé.
Car, à peu de temps de là, le roi Jacques tomba malade, gravement, et une fois guéri dût partir pour l'Italie, après avoir tenté Stockholm.

lundi, février 24, 2014

Marché, musique, et rencontre avec Jasmin, laquais du Duc d'Ormond


dans les rues d'Avignon, cheminer en goûtant l'amorce de printemps, la lumière éblouissante sur la place de l'horloge,

la tendresse du ciel, l'impression d'avoir vraiment un peu trop chaud avec la petite parka grande ouverte,

refaire provisions et chercher des nourritures qui ne me fassent pas courir risque de ratage, et respectent un poco ma paresse, pour le passage dans l'antre, lundi, de gentils toulonnais qui font ce détour avant d'aller au palais

rester un moment dans cette douceur, ... regarder vaguement le ballet des représentants des candidats - en saluer une - les musiciens, les acheteurs, les flâneurs, les gens attablés aux terrasses, les touristes (et pardon demandé à la très charmante dont j'ai capté l'image sans le vouloir)

et partir avec belle charge... dans l'après midi sieste, thé, essayer de voir comment installer six personnes dans le cadre de ma solitude, compter verres etc... écouter France Musique en promenant, avec soin, l'aspirateur, et la serpillère... et basta, un peu de repassage et tenter de forcer Jasmin à me dire la suite de l'histoire du duc d'Ormond et de la marquise. Reprendre, en attendant, le début tel qu'il est paru chez les cosaques des frontières http://lecosaquesdesfrontieres.com

Petites histoires avignonnaises – le duc d'Ormond – 2 – la marquise
Donc le duc d'Ormond, remercié par le nouveau pouvoir après la mort de la reine Anne d'Angleterre, le couronnement de Georges, l'électeur de Hanovre, et le retour des wighs, avait rejoint la cour jacobite au moment où la mort de Louis XIV et l'arrivée du Régent changeait l'attitude de la France à l'égard de cette dernière et, après l'échec de l'aventureux débarquement en Ecosse, en 1716, quand le chevalier de Saint Georges ou le roi Jacques dû choisir de s'installer à Avignon, il l'y précéda pour préparer son installation.
Avignon est une Ville remplie de gens de Condition. Le Roi Jacques n'y fut pas plutôt arrivé qu'il eut une Cour assez nombreuse tant des gens du Pays que des Anglais qui l'avaient suivi… Bientôt les plus distingués de cette Ville s'empressèrent à lui témoigner par toutes forces de divertissements, la joie qu'ils ressentaient de sa présence.
Ce fut dans ce Pays que je commençai à me consoler, dans les plaisirs de l'Amour, de la cruelle ingratitude de ma Patrie. Parmi toutes les Dames qui s'empressaient à faire leur Cour au Roi je jetai les yeux sur la Marquise de V…
ooOoo
Cette marquise de V qui était certainement jeune, belle et touchante, j'ai cherché à savoir qui elle était, en longue balade pour le plaisir des noms et des mots dans l'«Histoire héroïque et universelle de la noblesse de Provence», publiée chez la veuve Girard, rue Saint Didier à Avignon (sur Gallica), balade distrayante et sans espoir, d'autant que je n'ai trouvé que le tome 1. Ma foi cela n'a guère d'importance, d'autant que rien ne dit que le Duc, ou celui qui a rédigé en son nom ces mémoires, n'a pas triché sur l'initiale, ou confondu deux noms, puisqu'à la fin de sa vie il y eu bien une marquise de V., avignonnaise, mais qui n'était pas la même.
Pour mettre de la distance entre le texte du Duc et moi, me libérer de ses phrases, je me suis adressée à un de ses laquais, disons Jasmin - puisqu'il intervient sous ce nom dans le récit fait par le Duc - dont je choisis de penser qu'il était témoin aiguisé, et peut-être, parfois, un peu le confident de son maître,
«Oh oui je me souviens de la marquise de V.... Elle était parmi les plus charmantes des dames de la noblesse de votre ville en ce temps, et un léger voile de tristesse, un peu de retenue dans sa gaité, la faisait remarquer. Elle était séparée, depuis peu de temps je crois, de son mari, et le duc, n'ayant plus à intervenir entre les rois et les camps, s'est empressé de tenter un rapprochement. Il en avait fait publiquement le pari. Pour le mari, que l'on voyait peu, je ne sais s'il avait déjà entrepris de le convaincre ce jour où, un après-midi, comme le vice-légat avait ouvert les jardins auprès de la Mirande à une petite société, dont elle était, le duc s'est légèrement écarté avec la marquise de V., jusqu'à s'isoler. Je restais à portée d'appel, et je les ai vu s'entretenir longuement, elle assise sur un banc, tête penchée avec une tristesse touchante, lui, debout, penché respectueusement vers elle, l'écoutant avec attention, et quand ils sont revenus vers les autres dames et gentilshommes, Monsieur d'Ormond avait l'air fort attendri.
Ce soir là, me parlant ou se souvenant à haute-voix, pour mieux se persuader, avant le souper, il redoutait, sincèrement ou non, que toute réconciliation s'avère impossible, le marquis étant un animal de rudes moeurs
  • C'est l'effet de ces mariages que fomentent les familles. Elle avait quinze ans et ne l'avait vu que trois fois avant que cela soit consommé.. et pourtant elle dit qu'elle l'a aimé – c'est vrai que je l'ai trouvé fort beau lorsqu'on me l'a montré – et qu'elle a été heureuse pendant trois ans, et lui a donné deux fils. Mais après la mort de son père, alors qu'elle en portait encore le deuil, il s'est senti libre de se montrer tel qu'il était, il est devenu indifférent, brusque, il la laissait seule, et puis, un triste jour, il a installé chez eux une créature, une jeune femme à qui, à regret, elle reconnaît un certain charme comme ne peuvent en avoir les dames de sa condition, une couturière à ce que j'ai cru comprendre. La marquise a montré sa douleur et sa surprise, il s'est mis en colère et lui a dit que cette femme était son amie bien avant leur mariage, et qu'il n'avait cessé de l'aimer et la voir. Elle a protesté, il la menacée, elle s'est enfermée dans sa chambre pour pleurer.... J'ai tenté de lui dire qu'elle avait toutes les raisons de se plaindre de lui, mais que le pardon était.. mais elle s'est écrié que je ne savais pas tout, qu'il avait fait bien pire, que parce que, ne pouvant supporter cette humiliation, mais encore amoureuse, elle plaidait, le suppliait – oh la faiblesse à laquelle sont réduites les femmes – il l'a injuriée et battue. C'est ce qui l'a poussée à le quitter, à retourner chez sa mère. Que je devais bien voir qu'il ne saurait être question d'une réconciliation, que le marquis ne le voudrait pas, que d'ailleurs elle le méprise maintenant autant qu'elle l'avait aimé... Et elle m'attendrissait, je l'admirais, je crois que je le lui ai laissé voir, car elle m'a dit que rares étaient les âmes comme la mienne, et qu'elle était bien malheureuse que son mari ne me ressemble pas.
Dans les jours qui suivirent, chaque fois qu'ils se rencontraient, leur entente se montrait un peu plus. Et - ma foi je ne suis plus tenu à la discrétion - j'accompagnais le duc certains soirs pour des rencontres qui duraient fort longtemps.
C'est le genre de secret qui ne le reste pas, cela se sut, cela parvint au mari, qui se piqua de regarder sa femme et d'en tomber amoureux.
Comme il ne savait comment la reconquérir, il prit le parti de s'adresser tout simplement au duc, feignant de ne pas savoir ce qui le liait à sa femme, et de le prier de s'entremettre.
Le duc était honnête homme, il en parla, la marquise rit, et refusa de le changer contre tous les maris du monde.
Il répondit donc au mari qu'elle ne voulait rien entendre, et que le mieux était de laisser faire le temps."
Et ce qu'il en advint, Jasmin et moi, nous vous le raconterons une autre fois.

dimanche, février 16, 2014

Avignon d'aujourd'hui et d'antan


départ dans petit vent, dans la ville grise, longer, pantalon de velours et canadienne, des dames en discrètes tenues printanières...

remplir un couffin de denrées diverses, dans les halles sans trop grande foule,
et revenir en errant à la recherche de l'endroit où faire une photocopie d'un papier qui n'est pas le bon...

retrouver l'antre, s'activer, piquer une petite colère idiote, se dire que je suis responsable, faute d'avoir été claire... vaquer encore, lire, faire un peu de courrier, et à l'heure du thé décider, comme l'avais prévu au réveil, de me borner à reproduire un billet paru chez les cosaques des frontières http://lescosaquesdesfrontieres.com un site que je vous recommande pour les billets d'Anna Jouy, Christine Zottele, Françoise Gérard, Jan Doetsd, Lélius, Anh Mat, Serge Bonnery et parfois Dominique Hasselmann.
Parce que j'ai eu envie sur ce blog, et ici, de raconter des petites histoires d'Avignon, et donc, que je continuerai, de temps en temps, ce feuilleton chez les cosaques, ou uniquement ici, dussé-je être seule à m'en amuser, Paumée ne m'en voudra pas, au point où il en est, surtout après le naufrage d'hier, j'introduis Monsieur le Duc d'Ormond

En arrivant à Avignon, j'ai eu envie de connaître un peu le passé de cette ville, et j'ai trouvé un assez gros livre, au charme austère, Evocation du vieil Avignon de Joseph Girard, édité en 1958 par les Editions de Minuit, et m'y suis promenée, pendant les premiers mois (je n'avais pas encore internet), les après-midi de paresse dans ma cour, y trouvant quelques petites histoires comme l'ébauche d'un roman sentimental, que j'ai eu envie de reprendre, avec mes mots, en puisant des éléments en plusieurs endroits, en rêvant, résumant…
ooOoo

C'était au temps où Avignon et le Comtat étaient encore terre étrangère (accusée de contrebande de livres et de sel), mais terre enclavée dans le royaume de France.
C'était en 1733, un an avant que le royaume, grâce au blocus par les fermiers généraux, obtienne qu'il soit interdit de fabriquer des indiennes et de cultiver du tabac dans le comtat, et que le contrôleur des monnaies de Villeneuve ait ses entrées à la Monnaie d'Avignon.
C'était après que le Régent ait exigé, en 1717, le départ de Jacques III Stuart, et des quatre ou cinq cents anglais et écossais de sa suite, qui avaient déjà dû quitter les terres des Lorraine où le traité d'Utrecht les avaient cantonnés, pour l'Italie, comme le prévoyait le traité de Hanovre signé avec le roi Georges.
Etaient restés, de la joyeuse cour d'Angleterre, quelques jacobites comme le comte d'Inverness et surtout le duc d'Ormond, qui recevait, était reçu, achevait de se ruiner, participait à la construction du théâtre (celui dont le fronton en gloire subsiste sur ma place)
Pour rendre la ville plus agréable, j'ai contribué à faire bâtir une salle pour les spectacles qui est assurément la plus jolie de France. Cela excite les troupes de campagne à y venir et nous avons comédie pendant plus de six mois de l'année.
pour remplacer le jeu de paume de la rue des Masses, propriété de la famille de Nicolas Mignard, qui accueillait les comédiens de passage (dont, par deux fois, la troupe de Molière) qui venait de s'effondrer…
ooOoo
Mais voilà que, le rencontrant à la fin de l'histoire que je voulais raconter, j'ai eu envie d'en savoir plus sur ce duc d'Ormond, le deuxième du nom, dont l'épitaphe, maintenant perdue - son corps ayant été transféré en 1746 à Westminster – telle que l'a relevée le marquis de Cambis-Velleron, disait
Jacques Butler, duc, marquis et comte d'Ormond, pair d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, prince palatin de Tipperary dans ce dernier royaume, chevalier de l'ordre de la jarretière et du chardon, gouverneur-général du Royaume d'Irlande sous le regne de la Reine Anne, Lord-lieutenant des cinq ports et des comtés de Sommerset et de Norfolk, chancelier des universités d'Oxford et de Dublin, connétable du château de Douvres, sénéchal des villes de Westminster, Bristol et Exeter, colonel du premier régiment des gardes à pieds, capitaine général et commandant en chef des troupes de S.M. Britannique par terre, capitaine général au service de SM Catholique, mourut dans la ville d'Avignon le sezième novembre de l'Année mil sept cent quarante cinq. Sa fidelité au Roy Jacques III luy avoit fait choisir cette ville pour retraite.
Ce general aussy célèbre par sa fermeté et sa constance dans l'Adversité, que par sa prudence et son intrepidité à la teste des Armées a terminé une carrière de quatre vingt un ans et quelques mois, que son attachement à toute épreuves pour les princes du sang Stuard, ses légitimes souverains, rendra aussi glorieux dans l'histoire, que ses plus fameux exploits.
Une note m'a envoyée vers ses mémoires que j'ai longtemps cherchées sur Gallica - en profitant pour faire des petites incursions chez Saint Simon, et dans diverses autres mémoires -... pour les trouver finalement sur Google-livres.
Me suis plongée dans ce qui est, rédigé avec une distance calme et la touche de sentimentalisme de l'époque, le récit de ses démarches diplomatiques, des péripéties de la cour jacobite, et, tout autant, le récit de ses amours ; le cher Duc ayant un petit côté Casanova... histoires souvent savoureuses, mouvementées, comme celles de la compagne d'un prélat romain ou d'une belle espagnole de Tolède.
Mais je me suis arrêtée à ses amours avignonnaises, en 1716, lors de son premier séjour... un peu du Feydeau, un Feydeau un rien cruel... ma foi ce sera pour la prochaine fois.