lundi, janvier 21, 2019

Deux fauteuils

un dimanche entre affairement, lecture, valise faite, si tranquillement que rien n'en dirai
et pour que paumée ne soit pas nu dès aujourd'hui (retour jeudi soir ou vendredi) je recopie un billet, inspiré par un fauteuil, plus beau, plus anciens et plus provençal que le mien, que les cosaques avaient publié http://lescosaquesdesfrontieres.com
En souvenir
Sur le large palier, à côté de la grande porte vitrée toujours ouverte sur la grande pièce et sa cheminée, il y avait ce fauteuil ancien, à l'assise paillée, peint de blanc légèrement grisé, au dos tendrement cintré, aux accoudoirs tapissés d'indienne s'écartant légèrement pour que les grandes jupes s'évasent avec grâce et, montant les dernières marches, il a cru voir fugitivement une femme un peu ronde, aux doux chignon croulant, au tour de cou perlé qui souriait de ses yeux bleus devenus transparents, dans sa robe de soie noire encadrée par les montants.
En posant le pied sur le palier, en s'approchant il a souri de surprise en découvrant sur la paille ce bouquet très défraîchi d'immortelles séchées et de chardons décolorés par l'âge, noué d'un réseau de gros fils de soie verte, et, comme il se penchait pour le prendre, la vieille femme qui s'avançait pour l'accueillir, la mère de son ami, lui a saisi le poignet.
- Il ne faut pas y toucher, il garde la place... nous vous attendions, soyez le bienvenu... ce bouquet c'est un des petits interdits secrets de famille, il y en a d'autres dans la maison, très peu secrets d'ailleurs mais qui demeurent assez vivants pour qu'ils ne soient pas transgressés.
La maison avait peut-être des secrets, mais en retrouvant Jacques, en découvrant son frères et ses soeurs, en tournant sur lui même pour prendre possession de sa chambre, en écoutant, sur une chaise de fer à l'ombre d'une pergola dans le jardin, les projets pour la soirée - disputes rieuses, plaisanteries, et la voix sage, l'autorité de la fille ainée - pendant que la maîtresse de maison, dans un fauteuil d'osier, souriait dans le vague, elle avait surtout un charme qui dépassait la grâce des vieux meubles, des tomettes anciennes, qui teintait de fierté pudique le «tu verras, c'est assez bien, je l'aime» de son ami.
En fin d'après-midi, rentrant d'une petite virée dans un village, chez le frère aîné, au Jas, «la ferme où nous sommes nés... la maison était à ma tante, la maison et une petite faïencerie qui lui venait de notre grand-père, et puis il y a quinze ans, elle se sentait vieille, elle a demandé à mon père, son beau-frère, de venir l'aider puisque de toutes façons il devrait prendre la suite... en fait il était souvent chez elle avant, le Vincent et mon frère tenait la ferme» et une voix de fille «il lui était très dévoué, et au début la maison c'était sacré, on ne pouvait rien bouger quand elle est morte... sauf bien sûr le fauteuil, c'était idiot ce fauteuil vide devant la cheminée...», ont retrouvé la mère qui, en leur souriant, a posé, comme soulagée, le violon dont elle jouait, assise du bout des fesses sur une des deux bergères encadrant désormais la dite cheminée, et s'est levée pour aller à la cuisine voir ce qu'ils ramenaient, en passant sous un grand portrait devant lequel il est resté saisi.
À grands coups de pinceaux énergiques était dressé devant la tonnelle idéalisée, débordant de grosses roses blanches et jaunes, l'image, plaquée sur ce fond, d'une grande femme au visage long et au grand sourire fendu, vêtue d'une longue robe lâche à grandes fleurs exotiques colorées, coiffée d'une paille retenue par un foulard d'indienne, fleurettes sur fond rose. Son ami a expliqué «C'est elle, ma tante, dans une de ses robes favorites, une des mâmâ rû'au que lui envoyait son grand amour, ou qu'il ramenait lors d'un de ses passages, elle avait aussi des cotonnades d'Amérique du Sud, une tunique de brocard cambodgien je crois etc... je crois aussi qu'elle aimait afficher ainsi sa différence... Cela a duré de longues années, ils ne se sont jamais mariés.» Et l'image de la petite vieille en robe de soie noire s'est effacée discrètement.

dimanche, janvier 20, 2019

Ville en hiver

Lumière gelée
qui agrandit l'espace
visage transi.
Des provisions pesantes,
la base indispensable.
Trois litres d'huile, coulommiers, un bloc et un filet de morue, un peu plus d'un kilos de pommes de terre de Camargue pour l'antre,
du chocolat de haut goût pour la valise...

et l'apprivoisement mutuel du petit appareil, pas si mauvais que cela, et de Brigetoun.

samedi, janvier 19, 2019

Un jour d'humeur taquine

Un rien trop taquine. Pour ma petite virée à Toulon j'avais commandé et payé mes billets (trois puisque je ne sais pourquoi l'aller en nécessitait deux, avec même changement le retour n'en demandait qu'un), et suis sortie matin sous un ciel que le bleu ré-investissait, pour aller les retirer à la gare puisque je n'ai pas d'imprimante faute de place, et que les références de dossier me semblaient bizarres.
Pensais à une petite histoire à partir d'une photo, pensais à l'air aigre mais pas vraiment froid, et me gourmandais de le trouver froid, pensais à ne pas oublier de passer à la pharmacie puisque je n'avais plus de granules pour voir la vie avec un calme souriant, pensais à garder malgré cela un calme souriant, pensais que la pagaille tranquille du ciel était bien beau
ai sorti mon appareil, en on l'image ne se formait pas sur l'écran, l'ai prise tout de même, et j'ai voulu ranger l'objet dans mon sac avec bel agacement, si ce n'est qu'en fait je l'ai jeté au sol... et ma foi il n'a vraiment pas aimé (pas le premier heurt, mais là... tout s'était ouvert.
À la gare ai constaté qu'en effet les références pleines de lettres n'étaient pas adaptées aux machines, ai fait une queue un peu longue, me suis accusée d'idiotie, le guichetier a souri avec indulgence et m'a donné le premier billet, mais ne me demandez pas pourquoi il ne pouvait le faire pour les deux autres, me conseillant d'aller dans un cyber-café (n'en connaissais qu'un qui a fermé et pas si facile de trouver temps de le faire samedi... tant pis, le billet Marseille-Toulon je l’achèterai à Marseille, le guichet c'est quand même plus simple Messieurs les modernisateurs, et j'imprimerai le retour à Toulon...
Suis revenue en passant par Monoprix pour racheter un nouveau collant de laine (six c'est pas assez et j'en suis sortie une heure plus tard avec diverses broutilles en plus – pas inutiles), suis passée à la Fnac, ai acheté un tout petit Sony qui tient facilement dans une poche ou dans un sac, mon plus récent appareil étant trop beau et encombrant... et l'achat a pris un certain temps à cause de tous petits ennuis idiots, jusqu'à en rire, j'avais décidément mauvais fluide.
Ai pensé aux granules et j'ai fait une longue queue avec piapia avec une petite vieille comme moi en turban et signe bleu sur le front
et m'en suis revenue, cuisine, déjeuner, ménage avec bien entendu objets tombants, pieds se prenant dans le fil, sans dommages, juste pour rester dans le ton du jour
Tentative abandonnée de mettre des mots sur ma vague idée d'histoire, j'avais perdu le contact, et lecture détachée et plaisante, quarante ans et quelques après ma découverte, des premiers chapitres de Taïpi de Melville qui n'était pas encore Melville.

Les deux premiers essais du pitchoun... pas la même qualité bien entendu, mais bon c'est pas mal, et pouvais vraiment pas mieux.

vendredi, janvier 18, 2019

Ciel blanc et voix

l'adieu aux fêtes
petite fille attardée
blanche comme ciel
Comme pour le reste du jour, après quelques courses matinales, ce fut décision d'un saut à Toulon la semaine prochaine, petit problème de plomberie, plaisir de finir mon trajet dans les aléas souvent cruels du monde souterrain, les voix diverses, l'édition papier d'Accident de personne de Guillaume Vissac, édition qui vient compléter les tweets (que je n'avais pas lus), l'édition électronique chez Publie.net...
(article de Guillaume Vissac avec teasers que je vous conseille et pas parce que ma voix y passe parmi d'autres http://fuirestunepulsion.net/spip.php?article4239 – voir aussi chez Libr-critique https://www.t-pas-net.com/libr-critique/news-news-du-dimanche-286/ et sur l'Humanité https://www.humanite.fr/article-sans-titre-666154
lecture aussi des (assez nombreuses) dernières contributions à l'atelier d'hiver du tiers.livre de François Bon http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article376 ou http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique17, je recopie ma réponse à la 5ème proposition https://youtu.be/mfT-jKsT7Uk

Sous notre écoute sereine du clapotis de la mer endormie, nous entendions, sans y prêter attention, la musique des conversations s'effacer, derrière nous, et des bruits de pas, de talons, de graviers remués, de verres. J'ai senti le jeune photographe se redresser, se lever en suggérant qu'il était temps de regagner les autres invités. La première terrasse était vide. En arrivant au milieu du petit escalier de fer menant à l'entrée dans le fortin central, un pleur de rage enfantin, soprano aigu de petit garçon en détresse auquel répondait une voix féminine, mais non ce n'est pas grave... ta soeur – et, sous ce plaidoyer adulte, un c'est toujours ma faute, perçant, vrillant, image de boucles remuées – ta soeur ne voulait pas, tiens elle te le donne ce gâteau et maintenant... – Le garçon a mis la main sur mon bras pour me retenir. L'autorité paternelle d'un ça suffit les enfants, Caroline vous attend, allez dîner avec les autres... – un bruit de galopade vers une porte latérale, un murmure d'accueil. Nous achevons notre montée, pénétrons sous la voûte de l'entrée. Dans le bourdonnement soyeux des voix venant de la grande salle, pendant que j'accroche sur un fil qui porte une guirlande de chapeaux, turbans et casquettes, ma grande paille, se détache un dialogue dont la passion réfrénée troue le murmure sans doute désiré, comme se détachent les deux grandes et fines silhouettes, à mi-chemin du couloir, sur la lumière rose des piles et voûtes d'arêtes en briques au delà d'une porte cintrée, un dialogue un peu gênant qui nous fige derrière un grand vase de roses, brins de lavande et grandes grappes violettes. Tu lui passe toujours tout. Mon chéri ce sont mes enfants, je sais ce... – tranchant – Ma très chère, quand je t'ai épousée, je les ai épousés. Si tu veux te repentir... C'est idiot – bruits de talons hauts, et la tête là bas qui se détourne, un chignon tombant et fleuri qui se révèle – À moins que tu le désires – elle s'arrête – Quoi ? Que nous nous quittions – un petit rire qui n'en est pas un – Tu dis des bêtises – la voix grave se fait plus aiguë, entre exaspération et inquisition – Que te disait-il de si passionnant, ton ami d'enfance retrouvé, c'est lui l'ancien béguin dont parlait ta soeur ? tu le mangeais des yeux et tu riais... tu riais comme jamais. En tout cas ça prouve qu'il sait me faire rire, et non ce n'est pas mon béguin, c'était un ami de mon frère, un crétin – un peu plus bas, comme pour elle même, oui c'était un crétin alors – comment nous as tu vu ? tu étais sous le charme de la si gentille Marie de-je-ne-sais-plus quoi, et sous ton regard elle remuait doucement ses épaules, sont bien charnues ses épaules, vers toi, en t'offrant son histoire ; sa mère, la vieille Madame Brunet, en souriait de travers, je l'aime bien Madame Brunet, elle a de l'esprit. Et Marie n'a que des épaules, c'est ce que tu veux dire ? allons, paix, on arrête. Pourquoi es-tu aussi idiot, aussi, regarde plutôt sur le plan, je n'ai pas mes lunettes, nous sommes à quelle table ? Avec Marie-je-ne-sais-quoi et son mari, je l'aime bien lui. Juste lui, vraiment ? Ils rient, entrent dans la salle, et je m'approche avec une petite appréhension pour trouver mon nom sur le plan des tables.

jeudi, janvier 17, 2019

passants du matin

Visages roses
des jours d'hiver peints en bleu
Lumière pure
l'olivier fou et le tuyau liés et réchauffés par l'oeuvre de Christine Janney murmurent en français et en anglais il n'y pas d'étranger sur cette terre
un jeune homme est venu me débarrasser de deux rosiers et un aspirateur morts et Patrick Strzoda a dit aux sénateurs que Benalla avait obtenu son second passeport grâce à un faux.

mercredi, janvier 16, 2019

très peu

Juste ça, c'est grand dommage, seulement, s'appliquait tant Brigetoun, pour être calme, fermement efficace, que pour une fois, est sortie sans appareil photo, dans la lumière, un reste de vent, juste assez pour que pleurent les yeux, quant elle s'opposait à lui, juste assez pour chatouiller ses nerfs, et pour faire sourire sa peau, pour emporter aussi sa raison, devant le charme d'une robe...

quant au reste, ma foi, l'actualité, une tentative d'écriture, acharnée, et donc peu satisfaisante.

mardi, janvier 15, 2019

trop énervée

Aux petites heures matinales, au moins pour moi, me suis levée, douchée, habillée, dans l'attente de la livraison de mon nouvel aspirateur... qui n'arrivait pas. Suis vexée et vaguement inquiète parce que, âge, carcasse en mauvaise passe ces jours, ou toute autre raison, je me suis laissée envahir par un énervement sénile que les voix dans la radio accentuaient. Ai sorti le sac de repassage, suis passée sur France Musique, ai curieusement repassé avec plus de soin que d'ordinaire, ai ouvert un fichier pour mettre en mots l'idée qui commençait à se dessiner en réponse à la cinquième proposition (grâce à laquelle j'avais passé deux heures agréables cette nuit en compagnie du Pléiade Sarraute) de l'atelier de François Bon mais l'énervement, – le président primant sur l'aspirateur – occupait toute la place, j'en étouffais...
quand un charmant grand gamin est arrivé avec l'objet attendu... le fait de le monter, le passer à commencé à me calmer (je m'engueulais) mais je n'arrivais toujours pas à renouer avec l'écriture des voix imaginées.
Un salut au tout petit vent, qui remuait avec plus ou moins d'entrain l'ombre des plantes de ma voisine, un salut au ciel bleu... fait cuisine, déjeuné, siesté, lu les dernières contributions publiées (l'ensemble sur http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?rubrique17) dont plusieurs pour la proposition 5 qui m'ont relancée... seulement ce n'était pas le jour et au bout de huit lignes ai arrêté, remis à plus tard – à moins d'une nouvelle entame –, la suite de mon petit texte qui doit s'accrocher à l'un des paragraphes de ma réponse à
que je recopie ci-dessous
C'était ou ce serait l'heure imprécise où s'éteignent les rutilances ; les friselis de l'eau feraient danser à leur surface un souvenir du rose qui s'effaçait au delà, au dessus du Faron et de ses compagnons se détachant, noirs, soulignés par un liseré d'un bleu gris qui se pâmait pour se fondre dans l'absence du ciel. Je reviendrais, en longeant la mince bande de galets qui s'enfonçait, caressée par les petits baisers sans cesse revenus de l'eau sombre chantonnant doucement sous la rumeur des voix, les quelques rires, en longeant la terrasse du fort, dont les douces briques roses s'adouciraient dans la lumière des lanternes et falots, vers la coupure qu'y ferait une pente de béton, les deux mariés cloués par la lumière contre l'imprécision d'un minuscule cap et vers le photographe accroupi qui, son appareil pendant au bout d'un bras, échangerait avec eux des plaisanteries légères et gentiment absurdes. Je m'arrêterais, un peu avant lui, auprès d'un gamin, un presque adolescent, assis sur les galets, jambes allongées, dos éloquemment tourné à la fête, entre rêve et refus boudeur d'entendre son père qui l'appellerait depuis la terrasse pour le dîner des enfants. Quatre ou cinq photos en rafale, petits rires, la jeune femme a bu un reste de champagne dans la flute qui avait fini de poser, le jeune ménage est remonté vers la petite foule, les bouquets, les sourires, les conversations, retrouvailles et rares phrases fielleuses, c'était un mariage empli de grâce bienveillante. Le photographe tournerait la tête dans ma direction, dirait «c'est beau» et je ne répondrais pas, et puis «je n'étais jamais venu à ce fort, depuis sa restauration» et moi «j'aime ces briques» et nous nous tairions, partageant la quiétude qui montait de la rade s'endormant, cet amour fort et mélancolique que les humains ont depuis toujours pour la mer.

Je mélange l'affirmation de l'imparfait et le conditionnel parce que je ne suis plus très certaine des détails de cet instant d'une fête qui s'enfonce dans la brume désordonnée qu'est pour moi le passé. Un peu surprise aussi que ce soit, parmi tant d'autres, ce moment qui me revienne pour y poser le désir latent de la palpitation de la mer dans l'engourdissement, la disparition, du jour. Peut-être à cause de la découverte du fort de l'Eguillette, le quatrième, le plus jeune (achevé en 1680 me dit internet sur lequel je fais tardivement une petite recherche) des quatre forts ayant presque les pieds dans l'eau de la rade de Toulon, après la puissante tour Royale, anciennement grosse tour, ses très épais murs elliptiques et leur parement de pierres aux forts bossages, sur laquelle s'appuie la jetée de la petite passe, après – plus familier, aimé pour cela et redouté parce que les yeux, les jugements vrais ou imaginés du club nautique, soit notre petite caste marine, portait à son comble ma timidité d'adolescente au physique ingrat – le petit frère qu'est à cette puissance le fort Saint Louis, après, plus proche dans le temps de l'Eguillette et, comme lui, sur la presqu'île de Saint Mandrier, face à la vieille tour royale, la tour ronde du fort Balaguier de Louis XIII. L'écrin des formes précisément calculées et imbriquées, des voutes adoucies par l'exotique tendresse rose des briques, de l'Eguillette, le plus jeune des quatre forts mais aussi le premier à ne comporter presque, autour d'une petite tour carrée, que le déploiement des batteries basses, adaptées aux armements et navires de l'époque, cet écrin dont le charme était assez fort pour s'imposer, témoin indifférent, à la fête (première réception organisée dans ses murs depuis sa restauration je crois).

Mais cette hésitation à choisir ce bout du rivage de la rade, il y a quelques années, recouvre un autre début de nuit, sur le sable de la petite plage de ce que nous appelions encore La Pérouse et qui porte le joli nom de Tamentafoust, devant le hangar à bateaux sous la villa familiale, un ou deux ans après l'indépendance, en un temps où, tardivement, je commençais à regarder le monde avec plus d'attention et de liberté d'esprit, un temps de gêne ou petit désarroi quand à l'épicerie du village tous les clients s'écartaient pour que nous soyons servis en premier, comme de notables ou de pestiférés, même s'il y avait aussi le groupe de femmes qui se réunissait autour de ma tante pour parler de l'avenir sous le grand eucalyptus, temps d'affection renforcée par la présence et de désaccord muet. Un soir où je m'étais échappée d'une surprise-partie improvisée, par léger ennui accentué par l'absence du trentenaire qui me tenait lieu pour ces quelques jours de danseur habituel et dont l'attention me flattait vaguement, un soir où assise dans la beauté de la nuit proche,auprès de la petite jetée, dans l'odeur de la mer, je jouais à faire glisser de mes doigts le sable d'un blanc maquillé en gris par le crépuscule, les orteils jouant avec des graviers et coquilles sur la laisse humide, en me récitant silencieusement, presque mot à mot, une lettre, reçue avant ces quinze jours de vacances algéroises, qui suggérait la fin d'une petite histoire à laquelle j'aurais voulu croire, ce soir où, les yeux sur la limite entre le noir de la mer et le bleu cendreux du ciel, je décidais, un peu prématurément, de la fin de ma vie de femme, forçant un peu ma peine pour en sourire. Un soir où, pour parfaire cette petite bulle de souvenir, lui rendre la totalité de sa saveur aigre-douce, il y a eu un appel à mi-voix et ce garçon un peu plus jeune que moi, un majorcain petit et sec, descendant la pente depuis les jardins, s'asseyant à côté de moi, et, comme si c'était normal, sortant d'un petit sac une lampe de poche et un livre, disant «vous vous souvenez, je vous en ai parlé» et commençant à me lire Kaputt de Malaparte, le fermant en arrivant aux chevaux dans la glace.

Arrivée au quatrième paragraphe, je me demande ce qui pourrait bien être fait de cela, peut-être un petit film, un peu trop long, ou délibérément trop long, avec l'image du petit ressac de la mer léchant des galets auprès d'un rocher, et rien de plus.