jeudi, août 16, 2018

Paix ensoleillée et atelier d'été – 31 - les morts


ce qu'il faut d'activité minimale avant de m'installer pour mettre en mots le premier quart de ma réponse à la vidéo 34 de François Bon pour son atelier d'été sur tiers.livre https://youtu.be/XojG3u1ziOg pensant y consacrer environ vingt minutes et pulvériser avec application et conviction ce délai
profiter du soleil qui accepte encore de me clouer au mur (mais n'atteint plus que mes genoux...) en fermant les yeux, en rêvant que je suis couchée contre la pierre et que la rumeur venant du flot des voitures le long du fleuve est le ressac de la mer...
et reprendre ma contribution (ai aimé l'écrire, quel que soit le résultat) à la proposition 31
étant entendu que toute ressemblance avec des lieux existants serait – euh – éventuellement un hasard
Comme, en marchant dans les rues de cette ville croissait son désir de se sentir partie de ses murs, de ses rues, des vierges et macarons et des jardins à demi-cachés, cousin lointain de ceux qui les avaient arpentées, regardées, qui en avaient accepté, refusé, ou constaté avec indifférence les modifications à travers le temps, pour ceux du moins qui avaient eu accès à la mémoire des lieux, mais qu'il était bien incapable d'une recherche approfondie, il se plongea, avec un plaisir grandissant au fil de sa lecture, dans la réédition d'un gros livre, entre thèse et vulgarisation, publié dans les années cinquante, qui lui avait été conseillé, séduit dans le survol de l'histoire de la ville par lequel l'auteur introduisait la description détaillée de l'évolution de tel ou tel quartier par ce qui s'infiltrait de vie, au détour d'une citation, ou par le choix d'un mot désuet, dans le style neutre, un peu professoral. Et bien vite, peut-être parce que rien ne parle mieux de la vie d'une communauté que ses morts, il pista de page en page les cimetières qui, ici, comme souvent, étaient anciennement dans la ville, autour des nombreuses églises, si familièrement inclus que parfois une tombe s'échappait de l'espace réservé aux morts pour se retrouver, un peu plus loin, entre deux maisons, et que tel cimetière avait longtemps servi également de marché aux bestiaux... et puis il en arriva à l'époque où, sortant d'une de ses périodes d'affaiblissement, la ville redevenue riche et puissante, s'était transformée, organisée, quand les hôtels des nobles et riches bourgeois avaient remplacé ce qui restait des livrées cardinalices et des couvents, quand l'on avait tracé la rue des façades aux coquilles rouges, planté de plusieurs rangées d'arbres, ormeaux ou autre essences, les promenades créées autour des remparts, là où maintenant un flot de voitures et camions s'écoulait, et après avoir détruit les cimetières proches des églises et le cimetière des juifs, regroupé les sépultures dans une plaine un peu trop inondable ou entre les restes de constructions sur le rocher qui dominait la ville... avant, près d'un siècle plus tard, de tracer une allée de muriers vers le très grand terrain laissé par un ancien couvent, et de faire de celui-ci, à distance de la ville – et même si maintenant elle l'avait rejointe, sa taille et le mur de clôture lui laissait son caractère d'île paisible – un des plus beaux cimetières qui soit, «plein d'oiseaux, de soleil, d'ombrages épais, de profondes verdures...» selon un pseudo poète célèbre en son temps. Arrivé là, il a redressé la tête, lui l'ancien habitué des après-midi de paresse au Père Lachaise, lui qui aimait flâner avec juste un petit arrière-goût de mélancolie en avançant entre les tombes de frères humains inconnus, ce petit goût qui ralentit le pas, qui lui donne saveur tendrement amère, mais n'allait jamais visiter les tombes familiales qui d'ailleurs étaient hors d'accès, auraient nécessité un voyage plus ou moins compliqué, comme pour vérifier que les aimés étaient là rangés, ne gardant d'ailleurs des enterrements que les quelques souvenirs poignants de la peine maîtrisée des survivants – la vision d'une jeune femme et de cinq enfants se tenant par la main devant une tombe et le sanglot étranglé de son voisin, le mort n'étant plus pour un temps que l'absence planant sur leur groupe. Et dès qu'il l'a pu, a fait le court trajet en bus, est descendu là où la rue, qui n'était plus depuis longtemps bordée de muriers, dessinait une ébauche de place arrondie, entre trois bureaux et hangars de pompes funèbres (avec devant l'un d'eux quelques échantillons de sculptures) et la porte qui s'ouvrait dans la longue muraille, sous une profusion, en effet, de branches, est entré avec un mélange de respect et de curiosité, pour être saisi, au bout de quelques pas, par le plaisir de circuler sans but sous les arbres, le mélange de tons, de formes des feuillages, les yeux errants sur les chapelles orgueilleuses – refoulant d'un sourire l'ironie qui pointait parfois – avec leurs colonnes aux ordres improbables et les pleureurs ou anges si merveilleusement lisses, convenus et émouvants (tant et tant que ne l'étaient plus, émouvants, sauf légèrement quand la pierre portait usure ou lichens) entre les concessions qui, ici, étaient découpées à angles droits, de tailles assez égalitaires, si ce n'est que les tombes les plus simples – et parmi les plébéiennes dalles de pierre ou de marbre rouge sombre, l'émotion d'une simple butte de terre où s'alignaient, plantées dans le sol, de minuscules plaques ex-voto et des fleurs en fil métallique, et il était resté là gorge nouée murmurant, ou le croyant, des noms qui n'avaient sens que pour lui et renvoyaient à d'autres lieux, d'autres simplicités, ou pour certains à d'injurieuses opulences imposées. Mais ce qui dominait ici c'étaient les arbres, les merveilleux arbres, leur vieillesse robuste, les troncs multipliés comme en faisceaux des énormes cyprès, l'infinie variété de cette vie végétale regroupée là, protégeant les morts et semblant en tirer force, se les assimiler pour que l'essence des corps abandonnant le ciment du caveau, se hissant au dessus de l'humus sur lequel les visiteurs glissaient, au dessus des énormes racines contre lesquelles se tordaient les chevilles, se balancent dans le mistral, boivent les pluies d'orage, se baignent dans le bleu et se libèrent de cette dalle que l'on fleurit pour eux ou abandonne, s'en moquent bien les morts... stupidités qui le faisaient sourire, un peu, auxquelles il aimait croire un instant, pris d'un besoin de se sentir frère de ces morts inconnus, dans la navrance résignée de constater leur abandon, ou le sourire attendri d'un objet, d'un bouquet frais, en circulant sans rencontrer personne dans les allées, avec le plaisir aussi de se sentir aussi merveilleusement vivant que le vent qui se levait et faisait danser lentement les hautes branches des conifères.  

mercredi, août 15, 2018

Bref circuit dans la ville, et l'atelier d'été vivement (30 – répéter)

Pour un peu d'huile d'olive presque ordinaire, pour des bonbons et un journal, pour vérifier la force que m'a donné le repos - aidé de vitamines -, pour profiter d'un ciel bleu sombre et d'une tiédeur fouettée de vent, ai fait un petit tour dans la ville paresseuse… ma foi c'est encore un rien languissant physiquement.
Vivre tout doux en profitant de ce qui s'offrait, et pour continuer sur ma lancée reprendre ma réponse à la vidéeo 30 de François Bon pour l'atelier d'été du tiers livre
(n'étant pas, loin de là, James Joyce, ai cherché le plus bref événement fédérateur qui me vienne à l'esprit)
pour mémoire, l'ensemble des contributions : http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article211

Il n'avait pas pu, bien entendu, y assister en direct.. mais dès le lendemain matin – et tant pis s'il connaissait le résultat, d'ailleurs prévisible, ce n'était pas ce qui comptait – décidant que ce délai, tout comme la distance, pouvait être négligé – était, se voulait, capable de participer, au moins autant qu'un spectateur un peu assommé par la fatigue et installé sur un gradin un peu trop éloigné du coin de stade où se déroulait ce summum, ce point aigu des jeux Olympiques – ... il a allumé son ordinateur, cherché la vidéo, bu une gorgée de Bourbon – ce qu'il n'aurait pu faire sur place – regardé le coin de piste bleue, la rangée de plots rouges devant le panneau vert qui, au ras du sol, annonçait, à côté des anneaux, Rio 2016, et puis les huit corps allignés un genou en terre devant les plots blancs, les bras musclueux et les têtes penchées entre les fortes épaules, et, sans prendre le temps de vérifier qui était qui, il a pointé sa souris sur le petit triangle blanc, appuyé... l'image est restée fixe pendant qu'un bruissement de voix témoignait qu'il était devant la vie, les corps ont basculé vers l'avant, et quasi simultanément il y a eu le coup de révolver, des clameurs, un estomac qui se crispe, une très brève confusion, un jaillissement noir et jaune et c'était fini... ses muscles se sont relachés, il a baissé le menton, repris son souffle, content d'avoir sacrifié à ce qui était Son rite (quasi unique) de spectateur sportif. Et même si le résultat était prévisible, l'émotion était la même que quatre ans, que huit ans, auparavant, la même que, pour ses spectateurs, chaque finale de la course des courses depuis la nuit des temps. Et il a repassé la vidéo en apuyant frénétiquement sur sa souris pour la lancer, l'arrêter, la relancer et d'arrêts en arrêts, déguster la beauté de ces corps en mouvement.

mardi, août 14, 2018

Quelques pas dans la ville et, pour l'atelier d'été de tiers livre, rencontrer 2

Après deux jours de bel été, passés à dormir beaucoup, repasser deux heures et lire un peu davantage, après avoir tremblé en entendant passer dans la nuit l'orage annoncé, sans dégât, voyant que les nuages présentaient de grands trous bleus au dessus de ma cour, m'en suis allée dans la ville, qui démentait les annonces d'orages répétés dans le jour,
admirant le ciel, constatant très vite que mes jambes ne suivaient pas vraiment mon moral réveillé et méditant la dernière vidéo de François Bon pour l'atelier d'été (33 transactions) https://youtu.be/9q3MuntuvSI,
Bien sûr les interactions, les liens, les échanges n'étaient, en ce lundi matin coincé au milieu de l'été, entre un week-end et une fête, guère présents – de liens ne se voyaient guère que les câbles – mais ce n'était que passager et j'ai entrepris, en rentrant, d'y répondre, découvrant devant mon fichier vierge que, malgré ma préparation, ou à cause d'elle, c'était beaucoup moins aisé que le pensais... d'où un résultat qui, malgré relecture, retouches, reprise d'un passage, pue un tantinet l'effort à mon avis.

Et je reprends ma seconde réponse à la proposition n°29 : rencontrer (viidéo sur le billet précédent, et l'ensemble des contributions sur http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article211)
Une fête d'anniversaire dans un village cossu, au delà du fleuve. La douceur d'un jardin où s'installait la nuit, des voix joyeuses, sans excès, des rires sur une terrasse, quelques errants dans les allées, entre les buissons, sous les arbres, dont lui, qui s'ennuyait agréablement. Il a vu la maîtresse de maison se diriger vers lui, accompagnée d'une femme qui, émergeant de la pénombre, lui a paru un peu déplacée dans cette assemblée, un peu trop âgée, ou pas assez pour prendre rang dans le clan des duègnes plus ou moins joyeuses, un peu trop blonde, un peu trop lourde pour les ramages violents de sa robe et la profondeur du décolleté voilé en partie par une veste de dentelle, les yeux un peu trop petits dans une débauche de couleur– de près ils se sont montrés à la fois brillants, interrogatifs et peut-être légèrement craintifs, faisant regretter la vulgarité qui les enchâssait. Une femme que son amie ou hôtesse d'un soir voulait lui présenter «parce qu'elle vous a reconnu» et la surprise de la voix grave, harmonieuse, où l'accent se faisait léger, mettait quelques notes chantantes. «oh je suis désolée, ça m'a échappé. Je ne voulais pas vous déranger. Simplement j'ai été surprise. C'est aujourd'hui, vous savez, avant l'orage, je décrochais des vieux rideaux – la maison de ma tante, en vente – et vous étiez là, seule présence dans le sentier du Tourbillon, juste sous moi, vous regardiez la maison d'en face, celle envahie par les feuilles, et puis vous avez avancé dans la rue, vous sembliez hésiter, chercher quelque chose, une idée, ou un souvenir, peut être simplement une adresse, ça m'a intriguée, vaguement... après, il y a eu la pluie et vous êtes parti, oublions cela». L’hôtesse insistait, s'il s'agit de vendre une maison, pourquoi ne pas s'adresser à lui,.. alors, bien obligés, ils ont commencé à en parler de cette vente, aussi réticents l'un que l'autre. «Oui c'est bien la maison aux rideaux volants, celle dont on disait... mais c'était des ragots, des histoires sans aucun sens, des rumeurs imprécises, et puis c'est oublié depuis longtemps». Oui elle en savait ce que lui racontait son père, mais ce n'était pas chose à retenir et encore moins à répéter. Et pour la vente, oui, elle aurait aimé.., mais bien entendu ce n'était pas si facile comme le lui a dit son cousin géomètre – oui elle avait fait relever les plans – elle est grande mais sans le confort que demanderaient des acheteurs capables d'envisager de payer un tel prix – quel prix ? elle ne savait pas exactement, tout de même le quartier est calme, pas à la mode mais calme – , elle est vieille mais pas ancienne, juste de la fin du dix-neuvième siècle, il y a un jardin mais s'ils veulent une piscine il ne leur restera plus guère de terrain, et puis tout de même le quartier n'a pas la vogue des villages... alors la diviser en appartements, peut-être, et l'hôtesse intervenant, «mais qu'en dit ton frère ?» «je ne sais pas, je ne crois pas qu'il soit d'accord pour vendre, il voudrait.. oh je ne sais pas» «mais alors pourquoi en parler ? Tu ne changera jamais». Se sont retrouvés seuls, face à face... elle avait brusquement l'air d'une vieille petite fille grondée par une amie brillante, alors pour ça, pour sa voix, pour la retenue de ses attitudes, le choix de ses mots, tout ce qui faisait un si plaisant contraste avec son apparence, il lui pris la main, ils se sont assis sur un banc et ils ont cherché à trouver des souvenirs communs pour faire revivre le sentier du Tourbillon.

samedi, août 11, 2018

Un marché pas trop lourd et rencontrer 1 (atelier d'été du tiers.livre – 29)

Matin hésiter un peu et puis prendre couffin et partir, pour l'amour des pommes de terre de Camargue (bon parce que n'en avais plus qu'une petiote) dans les rues de la ville sous un ciel qui innocemment nous offrait toute sa force
chercher en vain des traces de l'orage, constater rapidement que j'étais bien plus fatiguée que le pensais, mais sans rien d'impossible, et me soutenir par le plaisir de rencontrer en chemin, après les troupeaux des gens de trop d'années, un nombre inhabituel de petites familles, de poussettes et de petites filles aux nez levés et yeux scrutateurs
ramener des halles, qui ont encore leur aspect «vacances» -- notant en passant que merveille les travaux de l'opéra ont commencé (peut-être la fermeture ne sera-t-elle en effet dépassée que d'un an par rapport aux prévisions et le verrai-je rouvrir de mon vivant) une charge de belles et bonnes choses sans trop de poids... d'autant que je suis presque grasse
je dois avoir surtout une fatigue de la volonté – je pense que je devrais fermer mon ordinateur un court moment (disons jusqu'à mardi ou mercredi)
en attendant je recopie la première des mes deux contributions en réponse à la vidéo 29 de François Bon
Il y avait dans l'air ce matin là une petite alacrité, ou était-ce encore les bienfaits de sa profonde absence au monde dans la nuit, il avait retrouvé son pas de l'ancienne ville, mais peu à peu, parce qu'il croisait des marcheurs paisibles, ou songeurs, ou las, parce qu'il était en avance, ses jambes ont retrouvé, insensiblement, le plaisir de l'avance freinée, du pied glissé un peu en dehors, de l'ébauche de danse, et ses yeux leur errance, juste à la limite de l'attention, et c'est ainsi qu'il l'a vu, cette silhouette à la sveltesse jeune, ou encore jeune, dont la netteté, la fermeté, discrètement évocatrice d'une idée d'autorité, juste une ébauche d'autorité qui ne s'affirmait guère parce que persuadée d'être incontestable, s'adoucissait d'une souplesse légère ou de traces d'une possible souplesse et agilité, un peu comme... il a pensé : comme un prince de l'église, porteur de souvenirs guerriers, quelque chose comme un templier, ou un prieur dominicain, habile en controverses, joutes d'idées et de verbe, peut-être à cause de la haute muraille lisse de grandes pierres nobles – reste du temps où la ville s'était constituée de livrées et couvents – sur laquelle cet homme, à l'arrêt, projetait une partie de son ombre, silhouette qui l'a retenu, le temps de déplorer la coupe du petit olivier d'ornement qui aurait pu le dissimuler, une des dernières victimes des aménagements en cours, qui l'a retenu à la recherche d'un souvenir fugitif, de l'idée d'un souvenir, d'une familiarité ancienne qui se refusait à sortir du flou depuis lequel elle lui avait fait signe. De toutes façons, l'autre ne le voyait pas, qui a repris sa marche, qu'il a suivi, qui a été abordé par un gars vaguement inquiétant, sortant de l'arrière boutique du boucher, renvoyé d'un mot jeté, sans que lui, compte tenu de la distance et de la façon dont cet échange avait été marmonné, en coin de lèvres tordues, comprenne un mot de ce qui s'était dit... l'autre, cet homme, cette silhouette qui se précisait un peu – complet de bonne coupe, aux fentes dansant dans le petit vent, un peu usé cependant, seconde peau pour jour ordinaire, et nuque rasée à la mode des quartiers – pendant qu'involontairement il gagnait sur lui, homme-silhouette qui a été interpelé par un ouvrier, le chef d'équipe sans doute, sortant souplement de la tranchée de terre rouge rejoignant la rue des ferronniers, dans laquelle s'engloutissaient, penchés sur leur tâche, ses compagnons. Un échange de questions, une phrase au ton tranchant, et l'homme s'est penché au dessus du trou, a semblé observer mais sans que soit perceptible une trace d'attention précise aux travaux, pendant que l'autre plaidait, plutôt que protestait, à mots rapides, calmes et insistants, assez pour que le regard se reporte vers lui, le regard et l'écoute... une hésitation, une ébauche de réflexion, une question, une décision en trois mots et un sourire, un départ un peu raide, plein de la fierté de s'être affirmé, pendant que le chef d'équipe redescendait avec un petit sourire triomphal dans sa tranchée. Il a salué muettement cet apparent triomphe de la raison. Un passant, croisé, a dit «tiens Moussouni qui inspecte» et il a su que sa première impression furtive était trompeuse, cet homme n'avait aucun rapport avec celui qui émergeait lentement de sa mémoire, ce Cartier qui était si ambitieux et dont personne ne semblait savoir ce qu'il était devenu.


vendredi, août 10, 2018

journée à effacer ou éponger

La pluie qui nous était annoncée depuis dimanche et qui nous dédaignait est venue, toute doucette, dans la cour, rafraîchissant l'air encore un peu trop chaud de la nuit.
Me suis lavé les cheveux... ai remis à l'après-midi l'attaque des deux tas à repasser, et, parce qu'en avais trop envie, ai mis une petite heure à rassembler les éléments épars notés au dîner et pendant la nuit, pour répondre à la vidéo 23 de François Bon (en essayant de ne pas trop me citer parce que, avec les halles, le ciel est un de mes sujets de prédilection... suis âme simple) https://youtu.be/i7_kWi0ww_M en écoutant avec un peu d'ironie la radio parler d'une alerte orage.
Pendant qu'épluchais une courgette l'est arrivé l'orage que je narguais, l'ai toisé, le trouvais pas bien fort, il s'est fait déluge, ai fermé volet et porte fenêtre, ai fait confiance à la petite protection que le couvreur et le propriétaire m'avait certifié comme suffisante... me suis assise devant mon assiette et ce fut une ruée preste, brusque, se dirigeant immédiatement vers la marche menant à ma chambre, et, pendant que me précipitais pour sortir housses de vêtement d'hiver sous le lit (pas le courage de les hisser à bout de bras debout sur une chaise) de poser sur une étagère une barette de prises, la petite marre avait près de deux centimètres si j'en juge par la trace sur mon sac
Alors... une Brigetoun pendant plus d'une heure et demi, épongeant, pateaugeant, pieds nus parce que même ainsi j'avais peur de me casser la figure, pour vider dix ou douze cuvettes pleines... et quand ce fut fini un nouveau déluge s'abattant, puis s'éloignant, puis revenant… je n'ai plus pensé repassage.

Alors je passerai sur cette journée de crâne vide, bec ouvert et yeux dardés sur le bas de la porte. Normalement je dois être quitte de ce genre d'ennui pour six ou sept ans... oublions. 

jeudi, août 09, 2018

Marcher en guettant le ciel et se déplacer dans l'atelier d'été du tiers.livre (28)

Un nuage benin, et puis d'autres légèrement plus sombres, glissant les uns sur les autres, m'ont fait croire en début de matinée que peut-être la promesse de pluie qui nous était faite depuis dimanche serait tenue ce mercredi
Mais au fil de mes pas dans la ville les rayons jouant les spots sur des plantes ou des détails se sont multipliés et le bleu a gagné (nous avons tout de même eu une nuit légèrement plus fraîche et la température de l'après-midi n'a pas dépassé les 33 et 34°.
Brigetoun s'est tout de même un tantinet traînée, a repassé une jupe et trouvé cela suffisant, promené un faubert mouillé et pensé basta, fait une longue sieste délicieuse, tenté de tenir un petit peu dans ce qui reste de soleil contre le mur de la cour jusqu'à se faire petit tas de terre fondante... tenté un petit texte pour les cosaques
et recopié sa contribution à la vidéo 28 de François Bon
(les pages de tous les contributeurs se trouvent sous http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article211)

Et puis, dans la ville, le plaisir immédiat, et qui s'était accentué, les forces lui revenant, de la marche, plaisir si longuement entravé, gêné depuis une dizaine d'années dans la capitale, plaisir de la marche rêveuse, distraite, pour le seul bonheur des muscles et de leur mouvement freiné – l'amusement secret qu'il avait à esquisser de temps à autre un pas de danse dont lui seul était conscient, le pied lentement lancé un peu en dehors, l'autre glissant juste au dessus du sol pour le rejoindre, les yeux frôlant, avec une fausse indifférence qui était contact à distance, les pierres ensoleillées et les taches d'ombre. Marche rêveuse et marche gourmande aux yeux ouverts, effleurement du cadre mouvant au gré de son avancée, rencontre soudaine d'une géométrie saisissante, d'une éloquence, ou brusque remord – la tête retournée vers l'arrière pour cueillir une sensation fugitive. Savourer la superposition de pignons, le coude brusque d'une rue et le pan coupé empli par une porte cochère discrètement opulente avec les sculptures grasses de son bois fauve, un chef d'oeuvre de menuisier derrière un tas de sacs à ordures transparents, la découpe d'un ciel bleu si intense que sombre entre les façades qui filent en se rapprochant et un petit nuage rond flottant au centre, dans le lointain, la bigarrure d'une calade que ses yeux cueillent juste au moment où les plantes de ses pieds dans des sandales épousent la rondeur irrégulière des galets, une branche de figuier s'élançant miraculeusement vers la rue en émergeant d'un mur au dessus d'une fenêtre, la perfection simple des percements d'une façade et de celles, légèrement différentes, qui suivent, un haut cactus en paille tressée dans une vitrine et, en levant les yeux, deux aigles qui s'affrontent, bec contre bec, sur un fronton. Et même quand la fatigue venait, quand il trébuchait, le soutien de la présence, le frôlant, des murs amicaux. Bien entendu, puisqu'il avait pris un travail à mi-temps, en attendant sa retraite, il y avait la nécessité, parfois, pour sortir des remparts, d'emprunter le scooter commun du cabinet, et la vision moins précise, plus vive, des villas ou paquets d'immeubles, mais si cela aurait pu représenter un changement, la nécessité de ce déplacement effaçait tout le goût qu'il aurait pu y prendre, gommait tout le paysage sauf les indications essentielles. D'ailleurs ses trajets réguliers de piéton lui offraient toujours des aspects variés, et puis il y avait encore tant d'endroits dans l'enclos de la vieille ville où se cachaient des surprises ou le plaisir calme d'avancer dans une neutralité ennuyeuse. Quant à la campagne, dont il avait depuis longtemps oublié les jouissances qu'elle aurait pu lui donner, il y avait les jardins, les images contemplées paresseusement chez lui, ou la vision fouettée, griffée qu'il en avait à travers les vitres plus ou moins propres des trains qu'il prenait parfois, rarement, pour aller à la rencontre d'une des petites villes des environs, retrouvant alors la vieille gare de ses souvenirs adolescents.

mercredi, août 08, 2018

plantes diverses et atelier d'été du tiers livre – 27 – arriver

journée humeur variable d'une femme à multiples petites catastrophes – oublier – garder plantes diverses sur mon chemin ce matin (ou leur ombre)
et recopier-utiliser ma contribution en réponse à la vidéo 27 de François Bon

Peut-être pour lui rendre sensible le fait que, même pour lui, la ville avait un passé, lui est revenu son étonnement, son désarroi fugitif lors de son arrivée, de son retour, même si bien sûr il savait que... mais ne l'avait pas réalisé – vrai qu'il flottait un peu à la surface de la vie, alors, ne retenant que l'indispensable – en mettant les pieds sur le ciment lisse, net, de ce quai très légèrement courbe, entre une sorte de palissade qui supportait le bleu fort du ciel et un mur de verre sous un auvent... l'impression d'arriver il ne savait où, très loin de la ville, très loin des voutes soutenues par jambages de fonte, de la longue façade ocre, des quais écornés entre les voies, du souvenir, chaque fois, d'un tableau de Monet enfumé, et des annonces tonitruantes dont on ne saisissait que l'accent qui étaient autrefois le signe de son entrée imminente dans le paysage de la ville. Impression qui s'est renforcée, le mur de verre franchi, presque sans s'en rendre compte, en suivant les autres valises à roulettes, en se trouvant au centre de cette claire et gigantesque tranche de citron ou plutôt de melon d'eau, en longeant les poufs de faux cuir noir parfaitement proportionnés qui s'appuyaient aux vitres, en suivant les lattes de bois délavées du sol, dignes d'une galerie d'exposition, qui descendaient en pente douce jusqu'à la dégringolade, la bande de béton rêche qui, revenant sur ce premier cheminement, l'a emporté vers le rez-de-chaussée, pendant qu'il prenait conscience de cette évidence, les bruits, roulements et heurts des bagages, conversations rebondissant sous la voute, voix enregistrées – même si ces dernières manquaient de l'accent qui lui aurait souhaité bienvenue, et ajoutaient chaque fois une traduction en anglais, retrouvant alors un accent mais qui avait, cette fois, une saveur un peu trop locale –, étaient bien d'une gare, quelques affiches aussi, le long du mur extérieur, mais elles étaient si conformes à l'esthétique la plus récente, si discrètement évasives, qu'elles ramenaient fugitivement l'idée d'une galerie. Et là, parvenu en bas, en regardant la grande esplanade sur laquelle s'ouvraient des portes, face à un couloir qui conduisait à d'autres portes vitrées sur des taches de verdure, il s'était demandé vaguement où diable était passée la ville, de quel côté la chercher, puisque, bien sûr il le savait, elle n'était pas là, ou plutôt elle avait chassée la gare loin d'elle, elle qui pourtant un siècle et demi plus tôt, ou davantage, avait été si folle d'enthousiasme pour le rail qu'elle avait pensé lui faire l'honneur d'une gare sur le fleuve, en lui sacrifiant ses remparts. Il a entendu des annonces qui, comme dans toute gare était presque complètement incompréhensible, il a retrouvé, pendus à mi hauteur les petits panneaux indiquant taxis, toilettes, parkings, il s'est senti découragé, absurdement, flottant... et puis comme il y avait, sous la galerie, les mêmes cubes vitrés avec les mêmes enseignes diversement colorées que dans toutes les gares, pour proposer souvenirs – curieusement cela semblait consister surtout en calissons et petits savons dits de Marseille, quelques bouteilles aussi – lectures et tabac ou buvette, il s'est assis sur un tabouret tournant au cuir aimablement usé, pour attendre que s'intéresse à lui une jeune femme juste assez distraite par sa conversation pour qu'il reprenne pied dans le réel, a obtenu un café trop chaud et parfaitement nul, s'est senti rassuré par ce retour du familier, à écouté vaguement ce que disaient les groupes qui passaient contre lui, a demandé comment rejoindre la ville, a emprunté le couloir, longeant autre librairie, autre bar, vers la sortie qui semblait être sortie de derrière, un peu d'herbe sous le soleil, quelques marches, un groupe de voyageurs qui attendaient un car.