mardi, novembre 12, 2013

Un 11 novembre


ciel bleu du vent de la nuit – je baille sur le bord du jour, je lis les billets du matin, quelques indifférents, plus d'admirés ou émouvants, j'écoute France Culture. On parle de la grande guerre, et nous devons bien ça à ce suicide de l'Europe et à ces morts.

Je boucle le sac de linge, je prépare un paquet et deux enveloppes et puis je réalise que le teinturier et la poste doivent être fermés. Le vent se réveille, et discours, avec force mais sans violence. Je reste dans l'antre, m'active tranquillement, à demi-éveillée. Je me borne à sortir dans la cour toutes les deux ou trois heures pour ramasser les feuilles mortes, plumes, sacs de papier que le vent m'amène (presque 30 litres). J'engraisse un peu, somnole beaucoup ces jours ci.


Les amaryllis sont en gloire. Je change leur eau, je reste un moment debout, les yeux sur eux, pense aux teintes de ma délicieuse tante C., son charme, son esprit, sa douceur sans faiblesse, et l'ombre de son mari qui a été repoussée dans l'absence, l'oncle que n'avons presque pas connu, ses deux fils, les jeunes cousins de ma mère et encore moins nous, notre génération, jusqu'à avoir oublié son prénom qu'on ne prononçait pas, lui qui avait survécu aux gaz que peu de temps après leur naissance.

Samedi, après avoir tâtonné pour obtenir le regard souriant de Perec, je me suis promenée longuement avec google.map, aux premières heures de la nuit, autour de Verdun, plus émue encore par tous ces trous que la végétation a repeuplée sans les effacer, cette terre définitivement marquée, remodelée, que par les monuments ou cimetières, et à Craonne, où la guerre, les guerres, se font presque invisibles, comme une honte, ou un refus, si ce n'est bien entendu la mort du village, son déplacement. (et maintenant on en parle et c'est à Craonne est passé devant la Madelon)
Et puis j'ai attrapé pour accompagner mon dîner, et repousser l'endormissement presque jusqu'à l'aube, comme un tribut, les paroles de poilus, puisque dans cette guerre de masse chacun de ces inconnus que sont parfois restés les soldats est un moi, une chair, un esprit qui tente de ne pas se perdre.

Et sans sabre, ni goupillon, mais parce que pour beaucoup c'était évident, qu'ils n'avaient pas le choix, et qu'ils étaient vivants, trouver traces, traces sans doute maquillées souvent par le désir de «porter beau» ou de rassurer leurs correspondants, mais qui crient parfois révolte, parfois exaltation, religiosité, parfois philosophie, mépris etc... 
de Maurice Maréchal engagé à 22 ans en 1915, qui fit toute la guerre comme agent de liaison, avec son violoncelle bricolé, aujourd'hui au musée de la Musique - d'Henri Lange engagé volontaire à 17 ans qui a demandé à être exposé en tant que juif et naturalisé, mort à 20 ans le 10 septembre 1918 - d'Alphonse X dont je ne sais que sa mort le 16 mai 1915 – de Richard Hoffmann artilleur dans l'armée allemande qui avait trente et un ans en 1914 – d'Henri Jacquelin de Quimper qui avait trente ans en 1914, engagé comme simple soldat comme ses trois frères, marié, un enfant, blessé, soigné, renvoyé au front, mort le 26 septembre 1918 – de Léon Hugon mort le 22 septembre 1914 comme Alain-Fournier, mais de tétanos à l'hôpital après avoir été blessé le 9 septembre, une femme, un bébé -
de X qui écrivait le 2 juin 1915 Quand papa fera sa bouillie bordelaise, qu'il n'oublie pas de faire un bon lait de chaux dans un grand cuvier sans y ajouter de l'eau.. il vaut mieux le faire fort dès la première fois et en avoir de reste.. il me dira les résultats sur votre prochaine lettre

de Martin Vaillargues, entrepreneur (maçonnerie), admirateur de Jaurès et poète pour lui même, mort à 40 ans en 1915... son fils Maurice, orphelin, auquel il s'adresse, a dû travailler dans une entreprise de produits chimiques et il est mort d'une leucémie à 14 ans en 1918
"Pour le casque Prussien, ce n'est pas sûr. Ce n'est pas maintenant le moment d'aller les décoiffer. Il fait trop froid, ils pourraient attraper la grippe. Et puis mon pauvre Maurice, il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous. Vois-tu qu'un garçon prussien écrive à son père la même chose que toi et qu'il lui demande un képi de Français, et si ce papa prussien rapportait un képi de Français à son petit garçon et que ce képi fut celui de ton papa ? Qu'est-ce que tu en penses ?...

d'Ernst Wittefield qui avait 34 ans en 1914, allemand, grenadier de la garde impériale, agriculteur et fils d'agriculteur
le 31 octobre 1914
je ne peux vous décrire tout le malheur, tous les ravages et la famine dont sont victimes les jeunes enfants et les femmes que nous avons rencontrés. Des hommes, ll n'y en a presque plus, on ne voit que des vieillards... j'ai mon content de misère et de désolation. Toute la récolte est pour partie dehors, pour partie moissonnée, pour partie en gerbes, pour partie éparpillée. C'est bien triste tous ces beaux champs de blé laissés à l'abandon.

de René Jacob, boulanger, père de trois enfants dont l'aîné avait huit ans, mort à Verdun en 1916 – de René Pigeard, imprimeur, qui avait vingt ans en 1914, blessé à Verdun, fait prisonnier en 1917 et mort électrocuté en essayant de s'évader le 17 octobre 1917 – de tant d'autres,
d'Etienne Tanty, recalé à l'oral de l'Ecole Normale en 13, appelé en 14 avant la mobilisation (24 ans), sera fait prisonnier en mars 1918 et démobilisé seulement en août 1919
20 novembre 1914
je revois l'horrible boucherie, la route de Montmirail à Reims, je respire encore la puanteur des champs couverts de débris et de charogne, je vois les faces noires, charbonnées, des cadavres amoncelés dans toutes les positions, au pied de Montmirail, et près desquels on se couchait en tirailleur, sans savoir, sur lesquels on butait dans la rue, cavalant sous les balles prussiennes - A chaque obus que j'entends éclater, j'éprouve malgré moi une impression de terreur religieuse.

de Christian Bordeching de Brême, étudiant en architecture, lieutenant, mort à 24 ans le 20 avril 1917 - de tant d'autres - de Gervais Morillon, engagé avec son frère Georges qui fut tué à vingt et un ans en mai 1915, employés tous deux dans la même pépinière que leur père - de Gustave Berthier, instituteur à Souse, né à Chalon, jeune marié, tué à 28 ans le 7 juin 1915 – de tant d'autres qui sont revenus – de Jean Blanchard le très catholique, fusillé avec 5 autres accusés à tort d'abandon de poste, le 4 décembre 1914 à Vingré comme le caporal Henry Floch et Léonard Leymarie – de Marcel Garrigues, électricien, trente et un ans en 1914, qui n'eut pas une permission en dix-sept mois de guerre, tué le 12 décembre 1915 par une balle perdue en servant le repas de sa compagnie, deux jours avant sa première permission – etc...
de René Duval engagé en maquillant ses papiers à seize ans, zouave, mort le 5 octobre 1915
Village nègre, le 4 octobre 1915
... je m'endors de fatigue dans mon trou. Quand je me réveille le jour est là. Impossible de lever la tête ou les jambes car les Boches nous guettent. On est accroupi, plié en six et on souffre atrocement de la faim et de la soif. Vers midi, Delamare lève un peu la tête - tac - il reçoit une balle dans la tête. Il retombe sur moi. Je lui fais un pansement et pendant deux heures il agonise, criant : "Brancardiers, brancardiers.. au revoir... je meurs". Tout d'un coup il a des coliques, les excréments se mêlent à son sang. C'est horrible. Je vomis tellement ça sent mauvais. Et toute la journée, je dois rester ainsi dans une mare de sang. Tantôt c'est à droite, tantôt c'est à gauche qu'un camarade est tué...

et parmi tous ceux qui sont restés muets, d'un qui écrit, simple, stoïque, pas insensible, qui signe Jacque et dont on ne dit rien de plus
.. je vou di que vou a vé mal qompri malettre qar je ne sui pa blésé les autre on eu du mal mais mais moi jais pas eu du mal cher feme je vais vou dire que mon camarade Bilien Sébatien ai more il ai tué par un cou de canon il ai tisi toupré de moi a 4 metres cous pou vé dir a sais paran sai triste sais son tour au joudui et a d'autre demin nou some tous les jour au feu de pui 10 jours sans dormire... cher feme la gaire est trite j'ai fini an vou an brasan de loin a vec mais deupeti anfan ne vou faitpa tro de bil a vec moi toujour plin du Courage.
Pardon demandé.... et écoutant le vent, râlant contre les feuilles, pense avec honte aux sinistrés du vrai grand gros vent d'ouragan des Philippines et du Viet-Nam.

8 commentaires:

Pierre R Chantelois a dit…

Des témoignages fort émouvants. Je ne suis pas né dans un pays en guerre et je n'ai pas connu la guerre. Mais je fais l'effort de comprendre ces souffrances venues d'ailleurs. De si lointain.

Dominique Hasselmann@wanadoo.fr a dit…

Il faut savoir entendre ces témoignages et non tout rejeter en bloc (facile de dire après coup : "j'aurais mis crosse en l'air"...).

brigitte celerier a dit…

et c'est sans doute idiot, mais je ne suis pas certaine que j'aurais adoré être allemande - rien contre eux mais

Anthropia a dit…

Merci pour ce beau texte, l'avais pas vu hier. Emouvant.

Relire la belle page de Thomas Mann dans Docteur Faustus, celle où il parle de la langue allemande. A pleurer.

cjeanney a dit…

Merci Brigitte (et " il faut réfléchir que les Prussiens sont comme nous" là au milieu), on est quand même bien petits, et la guerre a de grosse semelles :-(

Françoise Dumon a dit…

Témoignages émouvants et que l'on entend aujourd'hui mieux qu'hier, c'est à dire que l'on prend le temps de les entendre. On croit avoir tout lu, tout entendu de l'enfer des tranchées, mais il nous manque les voix. Et pour ce qui est de ne pas vivre dans un pays en guerre, c'est beaucoup dire, car nous ne la faisons pas sur notre sol, mais ailleurs.

Gérard Méry a dit…

ton dernier mot "Vietnam " moi demain c'est le premier

brigitte celerier a dit…

annonce d'un beau portrait ?