lundi, mars 09, 2015

Détour avec Soulages

réveil trop tôt encore samedi matin,
se gratter crâne, prendre deux tasses de café, faire un dernier ménage, bien à fond, et partir vers ce que désirions
Comme je voulais être à Avignon dimanche après-midi, j'avais décidé de ne pas prolonger jusqu'au train du lundi matin et plutôt que de passer la matinée à Saint Germain, plutôt que de regagner directement Vaucluse et Drôme, en accord, avons choisi d'aller découvrir le musée Soulages à Rodez, A. surtout pour renouer avec le plaisir de Conques et de l'union de la lumière, de la clarté translucide et de l'architecture, Brigetoun à cause du souvenir très lointain d'une grande exposition au Musée d'Art Moderne de Paris, il y a excessivement longtemps (1967), de l'exposition de 1979 à Pompidou (et du gamin qui avait compris qu'il fallait se déplacer devant les grands outrenoirs pour que la lumière joue), d'autres oeuvres rencontrées ensuite.

De Rodez n'avons pas vu grand chose, n'avons prêté attention qu'à la recherche des panneaux nous guidant, nos yeux glissant sur le reste, jusqu'à trouver une place pour se garer près de la salle des fêtes sous sa couverture de survie étincelante, et l'esplanade, une vue sur des crêtes enneigées, un salut à la cathédrale et à ses pierres roses, et les cubes de métal corrodé (en apparence) du musée.
Après les trois belles photos de Denis Roche, avancer chacune à son rythme en nous retrouvant parfois,
lire les cartouches parfois juste pour affiner mon regard (date et technique) et ne retenir les renseignements glanés que s'ils ont joué sur ma vision, persuadée de trouver, si le désirais, en sortant un catalogue, si possible succinct, qui, curieusement, n'existe pas... alors dans la mesure où après les oeuvres des années 60 l'accrochage, très sensible, ne suit pas un ordre chronologique rigoureux, mes quelques (enfin quelques..) images (choix trop abondant guidé en partie par la difficulté présumée d'obtenir via mon appareil le regard, l'abord, le jeu, l'accommodation, l'assimilation par mes yeux) viennent un peu comme peuvent, et comme je n'ai pas encore digéré cette visite ni la lecture cette nuit des deux petits livres que j'ai rapportés, celui de Pierre Daix pour les éditions Ides et calendes, et Pierre Soulages trois lumières de Jacques Laurans, cela risque d'être ennuyeux et long (mais c'est pour moi une façon de prendre note)
J'ai pioché un peu - pas avec suffisamment de constance, faudra y revenir - dans une petite mine trouvée, dimanche matin, sur http://fresques.ina.fr/soulages/fresque (et je n'ai pas pu associer avec certitude mes photos aux périodes évoquées). Pour en rester au début
Soulages, interviewé en 1961 dans sa maison de Sète
A mes débuts, pendant une courte période, quelques toiles montrent une expérience du graphisme, l'écriture du mouvement. Ces toiles découlent de mes peintures d'enfant ou d'adolescent dont les thèmes étaient surtout des arbres noirs l'hiver. Le dessin des branches y était compris comme une sorte de mouvement dans l'espace, mais très vite cette inscription du mouvement, cette trace sur la toile du mouvement de la main, qui invitait le spectateur à le retrouver, m'a gêné. La figuration du mouvement est une anecdote… 
C'est en 47 que j'ai commencé à grouper les traces du pinceau, toujours très larges, en un signe se livrant d'un coup, d'une manière abrupte, le temps du récit, celui de la ligne que suit l'oeil.. était ainsi supprimé. .. le temps était immobile dans un signe hiératique. Dans ces formes.. faites de coups de brosse sommaires et directes, le mouvement n'étant plus décrit, il est devenu tension, mouvement en puissance, c'est à dire dynamisme... battement des formes dans l'espace.. découpe de l'espace par le temps. L'espace et le temps.. sont devenus des instruments de la poésie de la toile.
C'est le temps du compagnonnage avec Hartung, lequel a continué dans l'abstraction lyrique, époque qu'il évoquait à la mort d'Hartung en 1989
Et tout au début de la vidéo dont je citais des passages, cette phrase qui concerne l'ensemble de son travail
C'est le temps qui me paraît maintenant au centre de ma démarche de peintre, le temps et ses rapports avec l'espace, jamais la figuration ou son contraire, la négation de la figuration..
Je me suis attardée dans une petite salle regroupant les «brous de noix» pour la jouissance de ces coups de brosse, et de cette couleur,

avant une série de ces splendides lithographies, de ces cuivres, des années 50 et suivantes, certaines oeuvres ayant donné naissance à des bronzes qui sont merveilles, et pensais, en mon petit moi, monumentalité, à rebours de ce qu'elles disent mais c'est ainsi, monumentalité comme de stèles tirées de la pierre, pierre attaquée, sculptée comme la plaque de cuivre est attaquée, rongée,
écouter ce qu'il dit du papier qui vient avec ses blancs, variant selon le travail de morsure de la plaque qui les entourent, blancs résultant d'attaques, de corrosions si puissantes que créent des trous.
C'est exactement ce que Claude Levi-Strauss appelait l'accident au service de l'exécution (Pierre Daix qui voit dans ce travail sur les cuivres la source des grandes toiles noires)
Espace suivi par une petite série de sérigraphies, introduisant une délicatesse
avant de revenir vers les salles en façade, aux grandes oeuvres menant aux noirs purs de 1979, après des tableaux où des zones de couleur sourdent du noir, avec toujours ce côté chercheur, artisan, découvreur dans l'utilisation des matières, (et entre deux tableaux côte à côte dans la première salle en revenant, le long de la façade vers l'entrée, il faut s'approcher, scruter pour distinguer que l'effet, qui est très semblable de l'un à l'autre, résulte pour le premier d'un travail sur les striures de la peinture, dans l'autre d'un collage et de repeints)
bien qu'il ne soit pas facile de lire les relations entre les premières gravures et l'oeuvre peint parce que le travail sur les gravures a duré parfois deux ans, il est certain que l'expérience a apporté à Soulages une ouverture sans précédent sur les possibilités des changements de textures.. Et c'est dans les eaux-fortes noires.. qu'on voit, à côté des griffures initiales, apparaître l'archétype des fines stries qui caractériseront les toiles «noires» d'après 1979. (Pierre Daix)
Pierre Daix toujours, à propos des grands noirs La texture de la pâte n'est plus seule maîtresse de la réception de la peinture : elle s'anime sous la lumière. C'est de la peinture-lumière. Mais du coup... la lumière instaure, par les changements de vision qu'elle appelle, un balayage des formes qui sera vécue par le spectateur comme un dialogue avec elle. Soulages reste fidèle à lui-même : le temps reste inséparable de l'espace du tableau.
Et chez Jacques Laurans Ainsi le noir chez Pierre Soulages ne s'organise qu'autour d'un principe de lumière et de communion. Il ne se fonde si obstinément, si complètement, que pour mieux capter la puissance d'un souffle, une présence seconde, le rayonnement même de l'univers dans sa ronde perpétuelle.
Un peu plus tard (lors d'une soirée dans la maison de Soulages) installé sur la longue terrasse contiguë au salon, et qui surplombe la baie de Sète, j'observais un mince filet de lune glissant à la surface de l'eau. Le noir liquide se couvrait d'une mince pellicule d'argent : la mer se gravait elle-même au rythme d'un léger frémissement, et la matière opaque devenait alors passage de lumière...
lorsqu'on fixe attentivement, sous différents angles, la surface de chaque tableau : toute la matière devient vivante en diffusant une lumière variable qui la constitue tout autant. 
C'est ainsi que les contrastes, leur syntaxe, l'organisation finale de la peinture, au-delà du ton de la pâte colorée, de sa valeur en tant que teinte, se jouent dans le travail qui confèrera aux traces du pinceau (comme à leurs interruptions) leur intensité propre dans la forme ou la surface, leurs pouvoirs.. (Pierre Daix)
Pour la lumière qui ne nait plus de la matière, mais qui la traverse, la salle blanche où sont exposées les grandes maquettes des vitraux de Conques, qui ont laissé si forte impression sur A. après un court séjour dans ces murs, et dont je peinais à imaginer l'effet sur place, sur et entre les pierres, après m'être passionnée pour une vidéo qui expose leur élaboration, les recherches en laboratoire de Soulages – plaisir grand de le voir travailler – le choix du fabricant, l'élaboration, la fabrication, la mise en place des vitraux avec le maître verrier, en ai trouvé une idée à la fin de ce film (c'est long mais si on en prend le temps..)
et je garde ces mots de Jacques Laurans
un verre incolore donc, qui sera le contraire d'un verre plat et lisse, permettant avec le jeu intense de sa granulation, de concentrer les rayons lumineux...
L'ensemble constitue un dessin ferme et doux dont l'aspect rejoint le dépouillement du tracé architectural. Le jeu de lignes de chaque vitrail imprime un dynamisme apaisé, un léger soulèvement d'air, qui, délicatement, se noue dans l'oblique du faisceau lumineux.
Bref je continue à aimer cette oeuvre, sa rigueur, sa sensualité, son mouvement, sa tension, cette invention et cette minutie dont elle procède - peinture sans anecdote, qui laisse le spectateur seul avec lui même et l'oeuvre – et comme avions pris notre temps, ai passé le nez dans une exposition provisoire (gravures de l'atelier d'Aldo Crommelynck) pour constater que je me refusais à la parcourir à grands pas et que cela suffisait ainsi.
Sommes allé manger, avons repris la route, contourné victorieusement Montpellier,
et la voiture m'a laissée devant la porte de l'Oulle.
valise hissée par une jeune femme providentiellement là... vaquer, saluer les fleurs miraculeuses, fin.


11 commentaires:

chri a dit…

Merci à vous pour ce billet là, entre autres.

annajouy a dit…

faudra que je m'attarde à ces videos... mais ce matin j'admire en -l'espace de peu de temps- l'incroyable évolution de cet immense artiste tandis que tant se contentent de refaire toujours les mêmes choses.

brigitte celerier a dit…

Le dossier Inna il faudrait prendre des heures

Dominique Hasselmann a dit…

Une somme, en somme.

Dans la ville où Artaud fut enfermé...

Je relirai plus tard !

arlettart a dit…

Très beau, complet et intéressant parcours ...le tiens et Soulages
N'ayant de lui avec bonheur d'ailleurs ,que des expositions partielles Paris et Montpellier
Merci infiniment , je garde ton billet pour une éventuelle visite

brigitte celerier a dit…

Dominique
oui trop long, mais pour moi une façon de rester hier dans le souvenir de ces tableaux
Quant à Rodez,La pauvre ville ne peut rester marqué éternellement par cet internement (qui aurait pu être n'importe où)

brigitte celerier a dit…

Arlette, je ne comprends pas qu'ils n'aient pas édité un tout petit catalogue (juste date et technique) - n'aurait pas coûté très cher, au point où en étaient..

Laura-Solange a dit…

Je suis allée voir ce musée deux fois et n'en suis pas encore rassasiée ! Merci pour ce parcours et pour les archives ina mises à disposition: je vais regarder tranquillement ...

jeandler a dit…

Visite attentive et aimante de ce beau Musée. le temps serait-il d'un noir-Soulage ? Merci.

mémoire du silence a dit…

Merci ...grand merci
j'en suis arrivée à bout ce matin
J'aime Soulages ... l'homme, son travail... ses mots parlant de son travail...
sa rigueur... sa noblesse... sa générosité dans l'essentiel...
et très touchée car Conques ... Rodez sont pour moi des lieux de pélerinage
Vraiment merci pour ce magnifique travail Brigitte

Claudine a dit…

magnifique article d'un bout à l'autre, vraiment
une telle exposition ça marque une vie
entendu dire que Soulages venait de renoncer au noir, me demande où son génie nous entrainera