Matin, après les préparatifs pagaille habituels, sans oublier de souhaiter l’anniversaire de mon grand petit frère, m’en suis allée protégée par mon long imperméable contre une pluie qui n’était qu’en suspens
vers le marché de la rue Carnot qui est toujours (lassitude, crainte de la pluie ?) assez clairsemé même s’il avait ce matin joyeuse animation à travers laquelle les distributeurs de slogans des candidats se faufilaient sans grand succès
jusqu’à la place des Carmes… ou discrète, distraite, fatiguée… j’ai surtout photographié un de mes doigts chez la fleuriste
avant de revenir, achetant au passage un peu de cuisine vietnamienne pour mes repas du jour, vers les halles
es fleurs en vente devant l’entrée (ai fait petite moisson de photos).
Je suis entrée dans les halles, j’ai fait petite récolte de légumes anciens qui ont rejoint les asperges achetées sur mon trajet.
J’ai pleuré intérieurement en sortant devant ce qui reste des deux grands platanes même si les souches donnent raison aux massacreurs
et suis revenue vers l’antre, achetant au passage un bouquet de tulipes jaunes
installées dans un vase avant de m’intéresser au rangement, à un tour internet, à la cuisine. Ai déjeuné, dormi un peu, le temps a passé…
Un peu avant sept heures et demi me suis vêtue en dadame et suis montée sous une pluie plus réelle vers l'opéra
puis ma très très mauvaise place du troisième balcon, espérant voir un peu de ce qui se passait sur le plateau, et attentive à la musique écrite par Matteo Franceschini par l’opéra « Décaméron » sur un livret de Stefano Simone Pintor (d’après Boccace bien entendu) dont c’était ce soir la première mondiale, présenté ainsi sur le programme de l’Opéra (j’ai fini par me tenir debout derrière les sièges un peu plus près du centre pour avoir meilleure place et auparavant au pire il me restait le musique)
Dix jeunes dans un théâtre abandonné. Dehors, le chaos, mais dedans, un pacte : raconter des histoires, pour se souvenir que la vie continue ; comme autrefois Boccace qui écrivit Le Décaméron pour conjurer la peste et la peur. Alors dans ce huis-clos, peu importent les moyens : seule compte l’urgence de créer.
Chef-d’œuvre du Moyen-âge, Le Décaméron fut le premier grand best-seller populaire, un tourbillon d’histoires grivoises, romanesques, cruelles ou burlesques, un théâtre du monde où se croisent princes et pirates, ruses et désirs, illusions et vérités. Mais ici, pas de reconstitution : juste dix corps pour tout incarner.
Car cette création bouscule les codes de l’opéra. Pas d’orchestre, pas de hiérarchie entre les disciplines : tout d’abord une fête théâtrale, abolissant les frontières entre le chant, la parole et le jeu. Matteo Franceschini et Caroline Leboutte impulsent à leur sujet une énergie de troupe, rythmée par une partition organique qui efface les frontières entre les styles.
Raconter des histoires, c’est déjà résister ; et se retrouver, c’est déjà choisir l’espoir. Le Décaméron ne juge pas, ne tranche pas. Il provoque, amuse, dérange parfois ; il célèbre ce qui nous lie, et défie ce qui nous divise. Et il nous rappelle surtout une chose essentielle : au cœur de la tourmente, c’est bien du collectif que provient le salut.
Ma foi, malgré l’inconfort (la place et ma carcasse) j’ai aimé, j’ai aimé la tendresse et les moments de gouaille populaire, j’ai aimé que, comme le dit Franceschini dans le petit livre qu’on donne dans la salle après le passage rituel au Civid et à ce que nous avons vécu et convenu : La mort rôde, l’odeur de la peste flotte dans l’air, mais rien n’empêche ces conteurs.euses de rêver, de festoyer, de danser et de célébrer la beauté avec une vitalité indestructible (vitalité le mot est faible, nous sommes aux niveaux des fabliaux ou « contes » les plus risqués)… L’espace scénique es conçu comme une partition à part entière, organisée selon une logique musicale où le son structure le mouvement…Oui, j’aime que : La diversité linguistique occupe une place centrale dans ma recherche. Les langues n’y sont pas envisagées uniquement comme des vecteurs de sens, mais comme de véritables matières sonores, dont les rythmes, les textures et les inflexions nourrissent directement l’écriture musicale…
Et J’ai tout spécialement aimé le moment où plus particulièrement, sans qu’il s’agisse d’une copie se glisse le résultat de l’étude approfondie des répertoires du XIVe siècle… (souvenir de Boccace)… Les « parfums musicaux » de la fin du Moyen-Age et de la première Renaissance apparaissent de manière filtrée et transformée, comme des traces ou des réminiscences. Ils génèrent des symboles, des gestes… des références harmoniques appelées à se métamorphoser .. vers un présent en devenir — électronique comprise.


























































