vendredi, novembre 20, 2009

Me suis jouée, intérieurement, pour qu'elle soit imaginative, riche, complexe et débarrassée de mon incapacité à émettre note juste, une petite musique avec tout plein de friselis, bien solidement cantonnés dans leur liberté allègre, claire mais nourrie d'ombres, de matité, sur un sostenuto lumineux et mouvementé, en regardant une image de l'extérieur où je renonçais à me risquer jeudi matin.

doliprane, chocolat, et pourquoi j'aime lire Bertrand Redonnet.

Je l'avais découvert via publie.net et « Chez Bonclou » http://www.publie.net/tnc/spip.php?article107 et la présentation de François Bon

« Bertrand Redonnet est d’ouest aussi, mais vit en Pologne. Comme s’il lui avait fallu l’écart pour revenir sur les lieux en partage, ces noms dont nous sommes collectivement dépositaires.

Ainsi, dans ce texte, le Port des Gueux dans l’île d’Oléron croise des ossements inconnus découverts en Pologne. Ainsi, Damvix, pays de Gaston Chaissac ou de mes grands-parents maternels, ou la symbolique du loup en Deux-Sèvres comme en Pologne. »

et puis j'avais goûté ce style ferme, poétique, d'une simplicité apparente, l'érudition détachée à en paraître inventée, la réflexion sans insistance sur le monde, l'attachement au passé, qui n'est pas réaction mais tri http://brigetoun.blogspot.com/search/label/bertrand%20redonnet (à la fin ou au milieu des billets)

une parenté - ou cousinage plein de curiosité, étrangère que je suis aux paysages de l'Atlantique (même si les connais, les goûte, mais sans les porter) et encore davantage à ceux des campagnes polonaises (je me découvre de plus en plus profondément, mythiquement et charnellement méditerranéenne, alors que finalement je n'y ai peu vécu et seulement dans le Var, à Alger et aux alentours et, le temps de naître et de faire quelque pas, en Corse)

En vrac :

« De lourds dictionnaires ayant été consultés derechef au détriment des minces actes notariés, on en vint à dire que l’endroit avait été travaillé jadis par deux ancêtres peu scrupuleux, l’un ayant fait reculer le bois des Essarts et l’autre, au contraire, l’ayant laissé gagner sur Les Renfermis. »

...

« Cet accent sur le n fait notre « gn.». La bourgade et sa basiliquee eussent-elles vécu sous nos climats que Kode se serait sans doute fait appeler Kodègne et que nous aurions eu bien du mal à vouloir pénétrer ses secrets patronymiques.

Mais nous sommes dans une lecture slave et To de en lituanien, signifie « Il fait jour.» Il faut dire que par l’union de Lublin, scellée en mille cinq cent quarante neuf, la Pologne et la Lituanie constituaient un seul royaume. «

Je le suis sur son blog « l'exil des mots », http://lexildesmots.hautetfort.com/ goûtant les passages repris de « le silence des chrysanthèmes », cette évocation de l'enfance et l'adolescence dans les campagnes de l'ouest, en des temps de transition entre le monde actuel et la civilisation de ma propre enfance, quelques années plus tôt, je pense, avec une netteté dénuée de nostalgie qui me baigne pourtant dans la saveur de cette époque, qu'il faut avoir vécue pour que nos corps se souviennent de la ressentir.

«Quand, fraîchement retourné et fumé, on abandonnait le potager aux pluies et aux gels, les grands migrateurs traversaient en direction du Sud le ciel en déclin, la rivière réapparaissait plus limpide et plus cristalline que jamais, les feuilles des bois prenaient leurs tenues d'adieu et les brouillards s'attardaient plus longuement sur les champs.


Le décor du grand mouvement des choses était ainsi dressé pour que la lame d'un implacable couteau s'enfonçât dans la gorge graisseuse du cochon, tranchât l'artère et fît jaillir le sang dans de larges poêles vinaigrées que des femmes remuaient énergiquement pour en interdire la coagulation. »

entremêlés de réflexion sur notre histoire, vue de Pologne et des pays de l'Est, avec des retours vers l'ouest de l'origine, d'une chronique de sa vie actuelle, et d'un regard un peu distant sur nous.

et il y eut, ces jours-ci, la lecture de « Polska B dzisiaj », http://www.publie.net/tnc/spip.php?article279 voyage en Pologne, découverte des pans d'histoire souvent cruelle qui se superposent, et nourrissent toujours les campagnes à côté de la ruée dans notre modernité consommatrice, et la vie lente dans son village perdu à l'Est du pays, où il est accueilli mais comme étrange étranger.

Les paysages et les gens, écrits sobrement, et la réflexion qui colore tout et sourt de tout. Le charme (au sens entier) et la découverte de ce que nous (je) connaissons si mal que presque pas.

« L’automne flamboie. Le jaune des bouleaux, le vert des pins et le rouge des chênes se disputent la vedette. Une huile au couteau. Une palette épaisse et si rude qu’il faut prendre du recul, sortir un peu de soi pour en goûter tout le langage. Pas comme cette aquarelle subtile de nos rivages où les vapeurs océanes diluent les couleurs et liquéfient la lumière qui ruisselle dans l’espace vide d’entre les choses, mais aussi sur ces choses elles-mêmes et sur nous-mêmes. Les paysages des bords de mer fusionnent le spectateur et le spectacle dans un même flux réfléchissant le monde.

Les paysages continentaux, eux, sont plus extérieurs, modelés par la terre et par une intelligence rustique entre les arbres. »

... »J’ai souvent dit qu’ayant marché à l’envers, d’ouest en est, je goûtais ici les charmes succulents d’un retard accumulé sans avoir eu à en souffrir les désagréments, le pays bouclé derrière le rideau de fer et fermement bâillonné, les étalages quasiment vides, juste pourvus du strict nécessaire,.. »

et, après la visite d'un haras et l'histoire de ses vicissitudes à travers les dominations, occupations, régimes :

« J’imagine l’humiliation transmise de générations en générations, nous qui n’avons pas tout pardonné des guerres de cent ans aux Anglais ! En plus, les Polonais ne sont pas comme ça. Ils sont ailleurs. Il me semble que les exigences du monde moderne ne pèsent pas lourd sur leurs épaules. Ça les rend inciviques, tricheurs impénitents, la désobéissance érigée quasiment en devoir moral. Car elle fut longtemps liée à la survie, la désobéissance. »

«J’étais sûr que oui, ça me plaisait d’en être sûr et je le regardais décliner ses phrases et ses mots nostalgiques et je me disais que l’histoire, les luttes, les trahisons, les échecs, les vérités, les morts, les prisonniers, les réussites, les idéaux, les tactiques, les alliances, les buts, les systèmes, tout ça, c’était les hasards du réel, les leurres d’un prisme déformant et que les hommes n’entendaient rien, absolument rien à la mise en scène de leur propre destin. Ils étaient des ombres. Des balbutiements. »

Il y a le calme du village, un peu rude : « L’air ce matin-là était figé à moins vingt. L’orme gigantesque sur ma gauche touchait le ciel de ses grands moignons gelés, tout ruisselants de lune. Il était quatre et demi. »

et puis de belles pages, un peu comme une peine dans une brume déserte, une peine indicible du rare visiteur, sur un trajet vers les restes du camp de Sobidor, la rencontre, dans les bois, des rails, de la gare.

Pardon, je vais d'un extrème à l'autre

6 commentaires:

JEA a dit…

Quand vous évoquez la
- "modernité consommatrice"
me revient cette image.
Les véhicules d'une auto-école circulant tant bien que mal dans des "allées" de Birkenau...

jeandler a dit…

Tu ne vas pas d'un extrême à l'autre: c'est la trame du tissu qui te conduit dans cette traversée "à l'envers"!
merci, Brigitte de cette lecture européenne qui donne des envies de lire encore plus...

arlettart a dit…

Belles pages à parcourir
Le temps manque ....

joye a dit…

Nononon, pas pardon !

C'est grisant à souhait les tournées que tu nous paies !

Merci brige !

Gérard a dit…

On peut trouver le "Bonclou" dans les quincailleries ?

brigetoun a dit…

deviennent rares