vendredi, janvier 01, 2010

Comme chaque premier vendredi de mois, des blogs se transforment en vases communicants (le menu que j'espère exact des lectures hautement recommandables, au moins pour la plupart, j'en suis certaine) figure dans le billet suivant.

Je chemine avec des ratiocinations poussives vers « futiles et graves » (belle destination, non ?) http://futilesetgraves.blogspot.com où je devrais parvenir dans l'après-midi (dur un premier janvier), et Anthony Peraudeau, plus jeune et vif, donne ci-dessous un récit où vous plonger avec passion (Gérard, si tu passes, dédicace spéciale)

P.S. cheminé + vite que prévu (pour retrouver tous ces textes que vous DEVEZ lire) et suis http://futilesetgraves.blogspot.com/2010/01/vases-communicants-un-chiffre-un.html


Les années passent de plus en plus vite, dit-il, comme tout le monde ou à peu près. Mais il précise en formulant une hypothèse biologique, il dit que le vieillissement du corps fait qu'à partir de quarante ans, les années passent de plus en plus vite.

Pour lui, à partir de quarante ans c'est quand il avait pris sa retraite de coureur cycliste professionnel. Et qu'alors il avait fallu trouver un autre travail, une autre façon de gagner sa vie. On avait entrepris des démarches administratives pour émigrer au États-Unis et aller s'installer à Newark, dans le New Jersey, la ville nord-américaine qui compte la plus importante communauté portugaise. C'était possible désormais de faire cette démarche, au début des années 1980, parce que le Portugal dont on a la nationalité n'est plus une dictature depuis 1974, et qu'il autorise mieux dorénavant ses ressortissants à émigrer. En son temps, au milieu des années 1960, pour pouvoir quitter le Portugal et rejoindre légalement la France, il avait fallu qu'un patron d'entreprise française et directeur d'équipe cycliste professionnelle vienne voir s'il n'y avait pas au Portugal dans les compétitions d'amateurs de jeunes coureurs prometteurs. Et près de Lisbonne, la patron directeur a vu Antonio Julio Da Costa, dix-huit ans environ, peintre en bâtiment dans l'entreprise familiale, et qui les dimanches sur les circuits fait des étincelles, peut placer l'accélération qui laissera les autres sur place et sait quand il doit le faire. Proposition est faite à Antonio, ou ordre est donné peut-être, de devenir professionnel en France, dans l'équipe de Pont-à-Mousson, en Lorraine, sponsorisée par les fonderies qui inscrivent partout dans le pays sur les plaques d'égout par milliers le nom de la ville - Pont-à-Mousson. Le patron directeur a des relations et l'habitude de la situation, c'est lui déjà qui a arrangé les choses pour que Joaquim Agostino, la star du cyclisme portugais de l'époque, puisse venir courir en France. De son côté aussi, le père Da Costa a quelques relations, il va de temps à autres chasser avec un colonel en exercice. Antonio partira donc pour Pont-à-Mousson et y deviendra professionnel, pas dans une très grande équipe comme celles qui courent le Tour de France, le Dauphiné libéré ou Paris-Roubaix, mais quand même coureur cycliste professionnel en France, payé pour courir - exercer un métier de vedette et de héros.

Antonio Da Costa passe la fin des années 1960 et le début des années 1970 à courir sur les routes du nord-est de la France, plaines et vallons lorrains, alsaciens, cols vosgiens et franc-comtois. Il en bave les hivers, pas son climat, il est l'été comme un poisson dans l'eau. Il est bon, il grimpe bien, souvent il gagne, il sait aimer cette souffrance de l'effort prolongé et sait plus longtemps que la plupart des autres l'éprouver sans renoncer. Chouchou du public et régulièrement la photo dans les journaux locaux. Il ne sera jamais Eddy Merckx ou Federico Bahamontes, les très grands, mais s'il le voulait il pourrait être parmi leurs co-équipiers, un de leurs occultes porteurs d'eau, dans la masse de leurs hommes de l'ombre. Il préfère rester là où il est, second couteau mais vainqueur, lui en photo dans le journal et chouchou du public ; c'est pour ça qu'on court, pour la grande vie de vedette et de héros. Il refuse de devenir tâcheron à l'ombre de ceux qui ont la très grande vie à la place de la sienne seulement grande, de trimer sous le règne de ceux qui sont plus grandes vedettes et plus grands héros que lui, mais ailleurs et pas sur ses plates-bandes ; refus de ne plus jamais monter sur un podium pour serrer une main de maire ou de député, de ne plus se faire claquer la bise par deux des plus belles demoiselles du coin.

Quand il a vingt-et-un ans, il doit rentrer au Portugal pour faire son service militaire, c'était ainsi prévu dès le départ, la dictature militaire a autorisé le peintre Da Costa à devenir cycliste en France, à condition qu'il revienne s'acquitter de son devoir de conscription au plus tard à l'âge limite. La famille est restée au pays et Antonio ne voudra pas la plonger dans l'embarras qu'est de se trouver en délicatesse avec le régime de Salazar. Mais comme la carrière du jeune Da Costa est sur une bonne pente, on essaie de se faire accorder une année supplémentaire par l'intercession de l'acolyte chasseur et colonel du père. Sursis d'un an accordé, Antonio ne sera pas considéré comme déserteur, sa famille pas inquiétée, mais il devra en contrepartie accomplir quatre ans de service militaire dans les commandos dont la patrie à besoin pour, selon le point de vue, pacifier ou mater ses colonies africaines enclines à l'indépendance. Une année de plus à batailler à vélo sur les routes lorraines, puis quatre années en Angola, à batailler tout autrement sous le soleil écrasant de l'Afrique lusophone, les armes à la main pour qu'on serve à balles réelles, sous le feu réel, sous les drapeaux d'une dictature finissante.

De ces quatre années d'Angola, je ne sais rien de plus. L'évocation furtive de copains qui y sont morts, la chair de poule qui surgit et le passage rapide à un autre sujet de conversation. Il y a le mot "ANGOLA" tatoué sur l'avant-bras gauche d'Antonio Da Costa, tatouage fait maison avec l'aiguille, l'encre verte et le tracé irrégulier des lettres. Sur le bras droit, un autre tatouage ouvragé de même façon : "LAGRIMAS" - larmes.

Le retour au Portugal, une jeune femme devient son épouse, épouse de soldat portugais et de vedette et héros professionnel et lorrain, la soeur de l'épouse de son frère. Après plusieurs mois d'entraînement affamé sur les routes, retour en France avec l'épouse, la reprise de la compétition sous le maillot mussipontain est une victoire à Épinal, préfecture des Vosges - reportage télévisé sur FR3 Lorraine et trophée remis par l'alors député local, gaulliste et rondouillard - futur maire de la ville et futur ministre - Philippe Séguin. Quelques victoires encore, quelques places d'honneur encore et quelques chutes sur l'asphalte hérissée dans les années suivantes, toujours chouchou du public et la notoriété locale, la camaraderie d'entre forçats de la route et l'âge qui commence à émousser, les quarante ans qui approchent après lesquels les années passeront de plus en plus rapidement, mais on ne le sait pas encore. Lent déclin sportif, on ne pourrait plus même en l'acceptant devenir le sous-fifre obscur des nouveaux Merckx et des nouveaux Bahamontes, et peut-être pour prolonger quelques années encore la compagnie des podiums, des poignées de main d'élus et de notables, des bises virginales et des bouquets de fleurs qu'on y reçoit, Antonio Da Costa renonce à la célébrité locale lorraine pour s'en faire une autre ailleurs, dans une autre région où les seconds couteaux professionnels seront peut-être plus tendres, plus prompts à capituler. Ce sera l'Ile-de-France, la Seine-et-Marne pour l'équipe, les courses aux alentours jusqu'aux Yvelines, à l'Yonne et à la Marne, et le logement à Paris, avenue de la Grande Armée, pour continuer la grande vie, les dernières années du métier de vedette et de héros, de petit maître comme on le dit des peintres et des compositeurs, défraîchi sûrement désormais mais toujours confrère de ceux du Panthéon de la Petite Reine, Fausto Coppi, Jacques Anquetil, Louison Bobet - et Joaquim Agostino le plus grand des Portugais après Vasco de Gama et Fernand de Magellan.

Quand il finit par raccrocher vélo, vedettariat et héroïsme, l'envie de rester vivre à Paris finalement, de garder l'appartement qu'il loue avec sa femme avenue de la Grande Armée, de donner à leur petit garçon Johnny une enfance parisienne. Antonio Da Costa ne partira pas en famille à Newark, New-Jersey, il laissera à son frère le soin d'aller y grossir les rangs de la communauté portugaise, le soin d'élever des enfants qui naîtront Américains d'origine portugaise et qui étudieront en langue anglaise à l'école. Antonio Da Costa prend le travail qu'il trouve, dans des sociétés de ménage. Les horaires sont difficiles, tôt le matin ou tard le soir pour que les bureaux soient presque vides et que leur nettoyage ne gêne pas le travail de ceux qui les occupent. Le salaire est nettement inférieur à celui qu'on avait comme cycliste professionnel, même second couteau.. C'est moins dur physiquement qu'un millier de kilomètres de vélo par semaine, mais c'est moins glorieux aussi et plus difficilement compatible avec le montant du loyer avenue de la Grande Armée, pour lequel le salaire de célébrité athlétique locale était avant largement suffisant, sans que Mme Da Costa ait besoin de travailler ; désormais elle-aussi va devoir y passer, au travail salarié. Heureusement qu'on a aussi profité de l'époque cycliste pour acheter une grande maison au Portugal, où on va passer tous les ans le mois d'août et où le petit Johnny trouve la certitude qu'une fois adulte, il viendra s'installer et vivre au Portugal, son vrai pays - d'ailleurs on n'a pas fait les démarches pour qu'il acquière la nationalité française à laquelle il a droit, né en France, par aversion pour la paperasserie et inutilité concrète de la démarche. Portugais, ça demeure la seule nationalité qu'on a, Johnny, Antonio et Madame.

Quelques années passent et Antonio Da Costa devient chef d'équipe dans l'entreprise de ménage, il monte en grade, passe comme au vélo de tâcheron à leader mais ce n'est vraiment pas la même chose - c'est mieux payé mais les horaires sont plus difficiles, c'est maintenant tôt le matin puis tard le soir, chaque jour. Vingt ans champion cycliste lorrain puis semi-champion francilien, quatre ans militaire commando dans une colonie à laquelle la dictature portugaise refuse l'indépendance, et il faut encore faire vingt ans de ménage soir et matin. Quand il approche de la soixantaine, ce travail est devenu plus dur physiquement que vingt ans plus tôt mille kilomètres hebdomadaires à vélo. Chaque jour commencer à six heures trente, rentrer chez soi plusieurs heures, et revenir pour finir la journée à vingt-et-une heures. Le corps qui s'use et avec sa fatigue grandissante, les années qui selon lui passent de plus en plus vite. Et la mémoire qui se fait plus incertaine, des détails qu'on oublie, de plus en plus, des récents et aussi de plus anciens, ceux-ci après l'égarement desquels on enrage le plus. Rien de pathologique, juste la fatigue du corps. Et donc le récit de sa vie, celui qu'il fait certains soirs au réceptionniste de la société dont il assure la propreté, ce récit qui se trouve parfois accidentellement suspendu, la recherche d'un nom ou d'un enchaînement de faits qui peine et l'agacement contre cette peine. Comme si les années qui passent plus vite étaient remplies de moins de matière temporelle, ou plutôt d'un autre type de matière temporelle, cachant moins sa porosité. Pas une matière temporelle moins volumineuse, mais creusée de vides plus visibles.

Les années passent de plus en plus rapidement, mais qu'on les trouve longues quand on l'a devant soi la poignée qui vous reste à tuer encore au travail, tôt le matin et tard le soir. Des années de ménage qu'on regrettera peut-être plus tard, quand on vieillira davantage dans la grande maison portugaise ou l'appartement de l'avenue de la Grande Armée - on les regrettera toujours moins que les années de gloire lorraine, héroïque et cycliste.

© Anthony Poiraudeau - 2009


9 commentaires:

Avignon a dit…

Bonne année !!!

joye a dit…

HAPPY NEW YEAR !!!

jeandler a dit…

Un nouveau chiffre alors bon millésime. Merci de tes voeux et du coup de pouce, chère fée...

Que de beaux mots, les tiens et les siens, pour un début d'année très prometteur.

Il pleut, je crois, chez toi, à verses... Que ta journée s'éclaire.

Anna de Sandre a dit…

Je vais relire ce texte en écoutant du fado.

Mathilde a dit…

Houla, décalquée par un manque de sommeil flagrant, je viendrai à tête reposée lire tout cela quand mes yeux seront redevenus plus grands !
Millésime 2010, année bonne !

Gérard a dit…

Merci pour cette histoire sur Joaquim Agostino qui m'a émerveillé dans mon enfance. Décédé en 82 suite à une chute à vélo causée par un chien. Tu n'es pas sans savoir que je pratique encore le cyclisme...intensément. Belle année à toi !

Thomas a dit…

Superbe, Anthony. Ca me fait penser au "Courir" d'Echenoz (et tu sais combien je le goûte). Sauf qu'il ne s'agit pas d'un champion connu de tous...
Marrant ce que ton emploi t'aura apporté dans ton écriture, sur plusieurs plans.

bravo à vous deux, d'ailleurs, pour cet échange très réussi.

arlettart a dit…

Aie !! dur pour un premier jour de fixer son attention (à relire )
Aujourd'hui tout est neuf !!! c'est toujours la première fois !!! (souvenir d'enfance )
Beau jour d'un premier jour

Anthony Poiraudeau a dit…

Bonne année 2010 à tout le monde, et à Brigitte en particulier.

Gérard : je ne suis pas très connaisseur en cyclisme et j'ignorais l'existence de Joaquim Agostino avant qu'"Antonio Da Costa" m'en parle. Mais c'est une joie pour moi de vous avoir fait plaisir en l'évoquant.

Thomas : merci beaucoup, pour ton très gentil commentaire (que je sais sincère) et pour ta fidélité.