jeudi, juillet 22, 2010

Avignon – marché – corps hostile aux corbeaux – Richard II

et je me refuse à renoncer, aussi, à ce journal, même si c'est uniquement pour la satisfaction de le tenir, bien ou mal, bâclé ou non

de moins en moins de parades (mais il était encore trop tôt), teinturier pour déposer et récupérer ce qui était disponible

les rues sont à peine plus animées qu'elles ne le seront après le festival, et l'on rencontre surtout des groupes cornaqués du 3ème âge (mes semblables ? ne le veux) – ce qui m'a permis d'être servie très rapidement, par chance

M'en suis revenue brinquebalante, intérieurement. La place de l'horloge était quasi vide, et les terrasses aussi, à 11 heures.

sous un ciel qui commençait, et j'en grimaçais, à se couvrir (un semblant de vent l'a nettoyé)

Mais, plus l'après-midi avançait, plus carcasse refusait et j'ai eu beau lui faire du charme, lui présenter jupe courte et sympa, étudier une possibilité de taxi ou, mieux, évoquer la navette des remparts, elle répondait nausée, nuque et mains raides, migraine, ventre douloureux, yeux qui se referment, et j'ai, entre résignation, honte, remords anticipé, rage, renoncé à aller voir Nadj et ses corbeaux (j'essaie de me dire que j'en avais si grande envie que j'aurais été déçue, mais j'en doute un rien)

et j'ai essayé de dormir pour être d'attaque pour Richard II, qui joue en voisin, dans la cour d'honneur, refusant d'écouter je ne sais quel critique qui parlait d'ennui (les spectateurs cette année semblent craindre toute lenteur, tout passage plat, même quand cela contribue à la musicalité du spectacle – et disant cela je semble oublier que j'ai reproché à Cassiers de m'avoir un peu, un gros peu je crois, ennuyée, mais c'était par didactisme et perfection glacée)

Et dans mon attente ai survolé un éreintement sur le Figaro par Armelle Heliot (ce qui serait plutôt en faveur du spectacle) que je me suis dépêchée d'oublier, de non-comprendre pour rester page blanche mais qui m'a fourni une photo (l'autre, du roi seul, provient du site du festival) – et idiotement, me sentais triste comme le vieux monde, et me disais que j'étais digne de lui, en chemin vers la tour.

J'ai paré carcasse, l'ai prié de se faire discrète et l'ai emmené vers ma bonne place dans la cour, lui faisant monter orgueilleusement droite mais près du mur l'escalier, ce qui est toujours une petite fête, idiote, d'espoir.

J'ai aimé que le mur, dans sa verticalité pure (à part un bandeau noir : sons ?) soit respecté sous le maquillage d'une projection qui le rendait plus rude, plus barbare mais sans en détruire la structure, et que le décor se borne à un très long banc ou bas-flanc de bois frustre, en biais sur les 2/3 environ du plateau, du coté gauche, et, à droite, à une longue (moins) table derrière laquelle était assis le mannequin d'une enfant, et un très rude fauteuil de bois.

Et pendant que le public, qui avait plus de parcours à accomplir que moi ,s'installait,

me suis plongé dans la lecture de l'entretien donné par Jean-Baptiste Sastre et Frédric Boyer, et dans les fragments des «guerres civiles» d'après Samuel Daniel, retrouvant l'ambiguïté de Richard, qui est roi, et pour certains dure sera la transgression-trahison, mais roi non sans défauts, même si le texte est un plaidoyer pour la mini-révolution qui accompagne la prise de pouvoir de Bullingbrook

«Oui c'est l'histoire d'un roi débridé et sans peur qui use de sa liberté avec sauvagerie. Ni la crainte ni le respect n'apprivoisent sa puissance. C'est l'histoire d'un roi qui viole toutes les lois. Rien ne l'arrête, il fait main basse sur tout...»

et pendant ce temps là, peu à peu tous les acteurs entraient en scène, s'alignaient sur le banc (mes photos sont catastrophiques, mais je les aime bien).

Et oui il y a eu pas mal de sorties et dans les groupes qui partaient avec moi j'ai entendu des jugements sévères. Et oui, je n'ai pas vraiment aimé le jeu de quelques acteurs (actrices surtout : la reine et la jeune femme qui joue avec un peu trop de grandiloquence Norfolk, même si l'ambiguïté de son amour pour le roi n'est pas sans intérêt). Et oui, je n'ai vraiment apprécié qu'à partir de la scène d'adieu entre John de Gaunt et son fils, leur complicité retenue, et la réaction du fils aux consolations «Pour tenir un feu dans tes mains, pense aux glaciers du Caucase..»

Mais j'ai aimé : la traduction à la fois directe et poétique.

Le jeu de Denis Podalydès, même au début où il se déplace un peu courbé, à petits pas glissés comme un vieux, encombré par le sceptre et le globe, bras ouverts, comme une marionnette, une marionnette aux sourires froids et aux regards de coté.

Beaucoup Pascal Bongard, Boolingbrook un peu jeune loup, plein de sincérité affichée, de fougue et de charme, et sa métamorphose, juste indiquée, quand il revient et a le dessus.

John de Gaunt belle silhouette massive, et la façon dont il s'anime, avec une passion très théâtrale (trop ?)

J'ai bien aimé les ruptures d'une franchise brutale, d'une efficacité affichée, de tons, comme lorsque Richard et les siens arrivent dansant sur une musique de music-hall auprès de Lancaster mourant, avec la désinvolture des prédateurs et John de Gaunt prophétisant mourant très droit.

J'ai assez aimé la façon dont York négocie, avec une raideur due au rôle, et peut-être à l'acteur, son renoncement-ralliement-mais-pas-tout-à-fait.

J'ai aimé qu'un peu des jeux de mots de Shakespeare passe à travers la traduction.

J'ai aimé la montée des passions, le jeu du pouvoir, l'intensification du jeu et bien entendu toute la fin, ce qui m'avait fait aimer cette pièce, à onze ans, en la lisant.

J"ai aimé que l'on sente, un peu, que Richard est mu aussi par l'amour, le besoin de paix, quand il impose l'exil aux candidats au jugement de Dieu, et que ce soit, avec la main mise, ensuite, sur les biens, ce qui cause sa chute

J'ai aimé que Richard déchu, émouvant, garde mélange de dignité, dignité de sa fonction perdue, et de bouffonnerie qui est défense, et nature.

J'aime cette pièce et tout ce qui est dit sur le pouvoir, sur la popularité.

Impressions à chaud, résumées, très. Et pour résumer encore davantage : je n'ai pas compris l'indignation ou l'ennui d'une bonne partie du public, semble-t-il - je ne crois pas que je garderai un grand souvenir de cette représentation.


P.S. Et suis toute contente ce matin de trouver sur le site du Mondehttp://www.lemonde.fr/culture/article/2010/07/21/et-richard-ii-illumina-avignon_1390576_3246.html un très bel article, plus enthousiaste que je ne l'étais dans mes notes de cette nuit, mais il fut compter avec la douleur et la fatigue qui faisait filtre, - et j'y découvre que, désolée, Vincent Dissez est le Bullingbrooke que j'ai tant apprécié en remplacement de Pascal Bongard. Pas d'accord sur tous les éloges adressés aux comédiens, mais contente de me sentir moins splendidement isolée

10 commentaires:

fardoise a dit…

Trop classique ? Je ne sais pas, je ne l'ai pas encore vu.

micheline a dit…

Richard II
Le spectacle sera diffusé en direct sur France 2 le 23 juillet.

Arnaud M. a dit…

Moi aussi, je ne comprends pas comment/pourquoi l'ennui devrait être un critère de qualité d'un spectacle — personnellement, suis rarement sorti d'une pièce sans ennui, et ça n'a rien à voir avec l'évaluation que je pourrais en tirer.

Simplement, face à un plateau, le loisir de s'enfoncer dans le charme de la convention, de voir les choses se dérouler comme de l'intérieur, avec dilatation du temps, enfoncement dans l'espace, esprit vaguement qui passe d'une silhouette à l'autre, d'une partie décor au mouvement d'un acteur (et quand l'ennui cesse, ce qui se produit alors…)

en tout cas, impressions à chaud très belles - d'autres spectacles en perspective ?

brigetoun a dit…

un ou deux par jour dans le in si carcasse permet, mais j'ai tendance à m'effondrer, et beaucoup de regrets pour le off, les lectures, films, expos etc...

tanette2 a dit…

Comment ta carcasse a pu résister à ton charme et à ta jupe courte ?.. heureusement elle s'est rattrapée pour te permettre d'assister à "Richard II".

brigetoun a dit…

mais Richard c'était le soir, mon meilleur moment, et à ma porte, et en fait à la fin il était temps j'avais mal.
Là mon programme est limité et je crois que je vais le réduire au maximum. Ai encore maigri. Côte d'alerte

Gérard Méry a dit…

Denis Podalydès on ne parle que de lui à la télé je suppose que c'est à la hauteur de l'événement, j'ai vu des extraits il me semble que oui.

Mathilde a dit…

Bon, si tu vas sur mon blog en réponse à tes commentaires, tu sauras une fois de plus que je n'ai pas vu Richard et les raisons invoquées !!! Et ce n'est pas parce-que je n'avais pas envie d'y aller ! Je ne sais pas si j'aurais aimé et autant que toi, pour cela il faut voir le spectacle ! En tout cas merci, c'était l'intention qui comptait !

Avignon a dit…

Mais le soir, la nuit, la foule est bien là : à la fraîche !

D. Hasselmann a dit…

Jean-Baptiste Sastre n'est pas vraiment ici un astre de la mise en scène. La démesure et la poésie de Shakespeare sont rabotées (mais c'est à la mode).

Les pauses musicales sont ridicules et insupportables. L'article de René Solis dans "Libé" a dit tout ça aussi, mieux que Fabienne Darge dans "Le Monde", complaisante (Brigitte Salino aurait été plus clairvoyante).

Podalydès sauve heureusement le spectacle à lui tout seul. Il devrait faire aussi de la danse, il torrée fabuleusement avec les mots.