vendredi, septembre 03, 2010

A force qu'ils nous entourent, nous repoussent, et puisque nous ne cessions pas de naître, nous nous étions retrouvés à devoir occuper au mieux les lieux qui restaient à notre portée. Quand tous les terrains disponibles eurent été remplis, que nous eûmes monté aussi haut que possible nos gratte-ciels, il ne nous resta plus que la possibilité de nous étendre en nous serrant - l'hypothèse de descendre encore plus bas, sous terre, ayant été rejetée dans une unanimité bruyante, peut-être parce que l'on commençait à craindre confusément d'arriver un jour aux Enfers, à force de gratter la terre. Il fallut donc tasser un peu l'existant, et l'on commença fort naturellement par la vieille ville, la part la plus ancienne, qui était aussi la plus simple, techniquement s'entend, à bouger. Les maisons furent donc déplacées à l'identique, à dire vrai d'ailleurs simplement poussées les unes contre les autres en les rapprochant autant qu'il paraissait censé de le faire sans nuire, d'une part, à la qualité de la vie commune des habitants, personne ne désirant vraiment voir tous les jours les gens d'en face déjeuner quasi à sa table ; d'autre part, aux circulations les plus élémentaires, non pas tant celles des véhicules automobiles bannies depuis longtemps de ces zones centrales que celle, plus essentielle, de l'air.

Bien que l'on craigne que cette concentration nuise à tous, rien ne se passa ou plutôt, tout se passa aussi bien que possible. La grande majorité des citadins, habitués à garder leurs distances en tous lieux, à tout moment, finit ainsi par redécouvrir le plaisir des conversations de portes à portes, de fenêtres à fenêtres, et il faut bien reconnaître que se passer le sel n'avait jamais été aussi simple. Les voisins se redécouvraient, les rires fusaient, et des fêtes de plus en plus nombreuses rassemblaient des gens qui, jusque là, s'étaient soigneusement ignorés alors même qu'ils se croisaient tous les jours.

Evidemment, quelques voix s'élevèrent, qui dénonçaient le fait qu'à présent, on ne voyait plus vraiment le ciel et que la lumière même avait changé, s'était épaissie, semblait être lasse d'elle-même, mais leurs protestations tombèrent à plat, comme cela arrive souvent lorsque quelque visionnaire tente de se faire entendre. Ce n'est que plus tard, bien plus tard, que l'on finit par comprendre à quel point ils avaient raison de nous avertir de ce qui se passait là ou plutôt, ne passait plus.

« Paumée » est tout content de recevoir ce texte de Daniel Bourrion à partir d'une photo de ses archives, et Brigetoun divague à partir d'une de ses photos chez lui http://www.face-terres.fr

« Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

une liste des vases communicants de ce mois, qui s'espère complète, ci-dessous :

8 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

De désespérément urbain à superbes voisins. Très beau texte.

Lautreje a dit…

les visionnaires ne se font pas assez entendre... futur terrifiant ! après avoir craint que le ciel ne nous tombe sur la tête, voilà qu'il disparaît !

micheline a dit…

dans ma petite banlieue autrefois maraîchère...se tasse,se tasse l'habitacle si nécessaire à tant de nouveaux venus..tandis que se referment derrière les clôtures opaques des regards qui ne voient plus.

Muse a dit…

Me voici de retour avec je l'espère une fréquence plus régulière...mes soucis sont loin d'être résolus.Ce texte, nostalgie du passé? peur d'un futur qui changerait le présent trop profondemment?

brigetoun a dit…

contente de me revoir Muse
Ce beau texte n'est pas de moi, moi je suis chez lui et j'ai la chance d'avoir cette histoire/réflexion (la photo elle est avignonnaise)

arlettart a dit…

Le commandant Philippe Tailliez mon voisin ne parlait souvent de "sa ville sous la mer .... une recherche de toute sa longue vie
Arlette

Gérard Méry a dit…

Il faut dons s'arrêter de gratter, l'enfer nous guette

Jean a dit…

Séduisantes écritures pour ces deux textes en correspondance que j'ai lus l'un après l'autre avec un plaisir égal.

:)