vendredi, novembre 02, 2012

un coin de table


Dans le cadre des vases communicants de novembre, Brigitte Celerier et moi-même nous sommes appuyées sur un coin de table, afin d’en débattre…En toute harmonie !

et dédions nos textes et cet échange

à Maryse Hache la merveilleuse qui tant nous manque,

et qui participe tout de même comme prévu aux vases communicants de ce mois 



Un coin de table



Lorsque, venant du jardin embrumé, j’ai franchi la porte de la cuisine, il m’attendait et m’a semblé sourire.

- Approche, ai-je cru l’entendre murmurer, et donne-moi donc ton bagage.

Sur lui, compagnon de planches aux quatre pieds raidis j’ai bruyamment posé mes tonnes de souvenirs pour recouvrer mon innocence.

Tirant l’unique chaise paillée paternelle je me suis assis contre lui, et j’ai arrimé mes coudes à sa peau bistre et coriace éraillée d’heures blanches, lissée de cotonneux brouillons insipides, lustrée de désinences clinquantes, parcourue de veinules encrées, témoignage de lancers de ligne, de pêche miraculeuse de lettres, de ratures exaspérées.
Tant d’idées débattues et de poings écrasés, sur le bois, sur les os, une histoire de famille, un vrai champ de bataille que l’on virginisait chaque soir d’un coup d’éponge, mais les rainures se rappellent, qui m’échardent encore la paume lorsque je m’attarde sur son plateau.
Je me posais juste là, au bout, au coin, dos au mur, à gauche de la porte, prêt à m’échapper, déjà…

Ici, décolorée, je retrouve trace de la pâte à tarte boulée-roulée et aplatie à la bouteille ;
La Bouteille dont on discerne encore les stigmates arrondis de son cul vinasse, telle une margelle de puits sans fond. Bras d’honneur. Mais l’honneur a fui, n’est restée que l’horreur.
Là, gravé en larmes ambrées, subsiste le marc d’un café tenu au chaud nuit et jour, pour dessouler le salopard. Mes narines en perçoivent encore les effluves, seul réconfort de ce temps d’avant. Est-ce vraiment du café ? Le porc que l’on saigna éclaboussait tout autour, jusqu’aux moindres interstices.

Sur ce coin de table, j’ai rasé le passé.


Mais je ne me mettrai plus à table, je n’ai plus rien à avouer. Pas même le poker. Menteur.

Il est à bonne hauteur, ce coin de table, ma tête s’égare et pèse lourdement entre mes mains jointes, en

prière
réflexion
abattement
épuisement
exaspération
furiosité

A bonne hauteur pour l’empoigner férocement jusqu’aux jointures livides et se river à lui pour un voyage tumultueux,

A bon auteur, ce coin de table, pour que le mot colérique incrusté à la lame du stylo dans sa chair de noyer tente encore d’émerger de la faille ouverte,

Alors

Remonte dans mes doigts sa sève nourricière qui répand furtivement la magie de sa mémoire, hydrate les bourgeons en éclosion, délie l’inspir engourdi. Dans une dernière poussée déferlent soudainement flots de vers, ressac de triolets, houle de lyrisme, nébuleux sonnets, vagues de rimes, ondulantes lexies, lames de sentences, adages en rouleaux, remous d’expressions, ruée d’écrits, le spleen du terme, à terme

Re naissance

Sur ce coin de table.


Eve de Laudec 14 octobre 2012 


et ma foi, quand Eve dit en toute harmonie, c'est une harmonie légèrement dissonante, faite de contrastes, parce que suis allée installer ma table chez elle  et vous verrez (si vous y passer) qu'elle est bien ordinaire et un peu bétassou.http://www.evedelaudec.fr/cooperations/les-vases-communicants/index.php 

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre."
La liste des participants, que j'espère correcte se trouve sur un blog dédié à ce seul usage http://rendezvousdesvases.blogspot.fr/  et ci-dessous si vous préférez.

7 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Bonjour Eve.

j'aime les mots qui vous servent de vase communicant. J'aime votre sens de l'image poétique. Une lecture délectable : Remonte dans mes doigts sa sève nourricière qui répand furtivement la magie de sa mémoire...

Pierre R. Chantelois

Dominique Hasselmann a dit…

On passe quand même à table, ici, avec plaisir.

arlettart a dit…

Oui!! rendez-vous délectable pour le coeur et l'esprit hors du quotidien de chacun
Merci en sympathie

DUSZKA a dit…

Echange d'esprits qui se sollicitent et se croisent à ravir. J'aime.

Eve de Laudec a dit…

Merci infiniment à tous,pour vos lectures, et merci également à Brigitte Celerier pour le bonheur d'échanger avec elle qui, quoiqu'elle en dise,a posé sur ma table de bois brut un vase d'époque brigetoun, empli d'attente délicate et réaliste.

brigitte celerier a dit…

merci pour cet échange Eve

Ferocias a dit…

Merci pour ce récapitulatif.