lundi, juillet 20, 2015

Avignon – jour 16 – Esperanza (Lampedusa), pas de cuando vuelva a casa, mais matin et soir


Dimanche, un 19° inespéré à 8 heures du matin et quelques petits nuages comme des grumeaux dans un coin du ciel au dessus de la cour
partir dans la chaleur montante (peut-être deux degrés de moins que les derniers jours ?), voir des troupeaux investir la ville en passant par ma porte de l'Oulle, avancer dans l'éblouissement, d'un pas tranquille, 
saluer une sagesse canine, la rue des Teinturiers avant l'hystérie... et attendre longuement, rouspétant en coeur mais en douceur, devant la porte fermée du jardin du gymnase Saint Joseph
traîner une chaise de place en place, trouver l'ombre la plus douce, et feuilleter quelques pages d'Esperanza (Lampedusa), en vente sur place, la pièce d'Aziz Chouaki dont une lecture condensée va être donnée, et puis écouter les échanges entre Rachid, le propriétaire de l'Esperanza qui entreprend la traversée de la mare nostrum depuis l'Algérie, et certains des passagers, Kader, la vedette, grande gueule, qui dresse un tableau riche en images et sexualité de cet éden qu'est l'Europe et l'accueil des bénévoles italiens (si outré qu'il ne le croit certainement pas) pour la plus grande joie des autres, l'handicapé à l'égoïsme sans doute explicable, l'ingénieur – un précieux passager qui trouve calmement explications et solutions, presque tout le temps – accompagné de son amie dont le déguisement en homme est rapidement découvert et Socrate, qui au début ponctue les discussions de versets du Coran et se laisse emporter peu à peu par un lyrisme un rien délirant mais de belle vigueur – texte qui refuse tout bon sentiment, sauf quand ils percent sous les propos violents, texte de colère contre les gouvernements des pays quittés, texte ironique envers l'occident, texte trivial, pratique, philosophique, selon les interlocuteurs, en un mélange qui surprend au premier abord.
Peu à peu j'ai reculé, hors de l'assemblée, voyant mal mais entendant fort bien, pour fuir certains éventails maniés avec inexpérience et violence...
Comme j'ai envie de plonger un peu dans ce texte pour en vérifier la saveur ou non-saveur, dans l'après-midi de l'antre, après un renoncement, je l'ouvre au moment où, entre autres péripéties, ils se sont cachés sous la bâche lors de la rencontre avec des garde-côtes algériens, et je garde un échantillon des voix, celle de Socrate qui ne s'est pas caché et dont la harangue semble avoir fait fuir les garde-côtes, c'est du moins ce que prétendent les autres
De même que l'Ulysse sandale brava l'airain du glaive d'Hera, nous le peuple des heures, car vivant quelques heures, venons à vous visages, haillons de légendes antiques, avec le miel et la myrrhe. Oyez gens du Nord, je sais les mots de votre tribu, ma musette en regorge, les poèmes de varech, des digues et des môles, des brisants en fracas, des noeuds de cabestan. En vérité je vous le dis, c'est dans le corail de sa voix, la mer, que tout ça se raconte...
et Kader qui proclame son soulagement et renoue avec ses discours
Star, normal, mon destin, face à face, moi. Regarde, beau gosse, gentleman, Fred Astaire, fly me to the moon, dans le quartier, tout le monde : Kader, Kader, tu passes quand à la télé ?.. Comment on devient star, Kader ? Tu vois, de naissance, frère, l'étoile sur ma tête, de naissance... Rock, blues, arabe, c'est à la carte mon canard. Oui, ou animateur télé, si tu veux, le peps, le zwing zwag, la tchatche, le niqué de la tête, c'est qui, hein, c'est moi. Avant les criquets, bien sûr, oui l'invasion, les criquets nucléaires arabo islamoïdes, tout bouffé, tout rongé, c'est gang city, maintenant, voleurs de poules, Coran et costume Prada et tout, se la pètent monde arabe, justice sociale, mais va te laver le cul mon frère...
et quand cela s'arrête, après la rencontre d'une baleine qui est un dauphin, le trou dans la coque, la tempête, la perte de Kader-Lampedusa, m'en suis allée
d'un pas plus ferme que ces jours ci vers l'antre. Mais quand après lourde sieste me suis préparée à partir vers la FabricA, comme en fait, une distance se faisant avec ce qui nous est parfois proposé dans le in, je n'avais plus franchement envie, sans doute à tort, d'aller assister à Cuando vuelva a casa voy a ser autro (pourtant l'idée de cette histoire retrouvée dormant dans les objets oubliés m'avait plue http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2015/cuando-vuelva-a-casa-voy-a-ser-otro) d'autant que ne me sentais pas le courage du trajet à pied et que n'étais pas certaine qu'il y ait un bus la desservant le dimanche... après avoir envisagé de prendre un taxi, ai pondu cette longue tartine,
avant de partir vers la rue de l'escalier Sainte Anne, les Hauts Plateaux, pour voir Matin et soir, adaptation d'un roman de Jon Fosse, par Christine Koetzel (compagnie Echo), récit de deux journées de la vie de Johannes, celle de la naissance, celle, des années plus tard, de l'approche de sa mort 
présentation par Christine Koetzel sur Théâtre contemporain
L’écriture de Jon Fosse est une véritable partition musicale, ciselée, répétitive avec d’infimes variations et peu de ponctuation. Elle passe subrepticement de la narration à la personnification, glisse d’un personnage à l’autre et accomplit la prouesse de nous embarquer dans un lointain voyage dans le temps et l’espace. J’ai lu Matin et Soir d’une seule traite, avec l’envie de dire à haute voix, d’un souffle et de partager cette histoire. Il ne s’agit pas de théâtre mais il n’est pas loin : la sensation d’un réel qui n’est pas réel, l’extra-ordinaire de la banalité du quotidien, l’étrangeté du rêve, le mystère de la présence et de l’absence, l’adresse au lecteur/spectateur. Tout pourrait se passer dans un lit puisque Johannes naît et meurt dans son alcôve. Et pourtant tout s’ouvre sur l’infini. Du néant vers le matin de sa vie le petit Johannes flotte dans l’eau du liquide amniotique, traverse le rouge et la chaleur du ventre de sa mère ; de plusieurs il devient un, séparé des autres. Au soir de sa vie, il accomplit le mouvement inverse et se dissout dans l’immensité de la mer confondue avec le ciel.
De l’eau et encore de l’eau, du début à la fin, un mouvement qui se renouvèle sans cesse. Car il est aussi question de continuité dans cette histoire, de transmissions, de celle d’un père à son fils puis de celui-ci à sa fille Signe, la seule vivante du récit. Le passé devient présent, les morts parlent et traversent les vivants....
une photo de Françoise Goffier (datant de l'hiver 2013, le chandail était ce soir une blouse blanche)
elle joue tous les personnages, ou dit ce qu'ils pensent, ce qu'ils font, parfois ce qu'ils disent, passant d'un état à l'autre, d'un personnage à l'autre, d'une même voix tranquille, un peu absente (sauf dans la première partie où elle crie avec Marta la mère, où elle accompagne la musique, chargée de faire exister le monde de l'entre-deux entre notre langage et la mémoire intérieure, pour nous faire entendre l'univers de cris, de voix forte, de vacarme où tombe le nouveau-né) sans marquer de césure, de différenciations nettes (mais on devine facilement) – ne pas identifier mais traverser les personnages et les sensations, nous faire vivre dans cet entre-deux mondes, comme Joannes dans ses rencontres ce jour où il se lève léger, sans ses douleurs, où il rencontre son ami, sa femme, s'étonne à peine de leur présence, davantage de les traverser, comme sa fille le traverse en le croisant sur le chemin de la maison, prise soudain d'une sensation de froid. C'est humain, profondément et étrange... avec un juste un petit défaut, ces sacrés norvégiens se complaisent juste un peu trop de temps, puisque c'est doux, dans cette mort rêveuse, non admise. 
Retour en flânant un peu, avec l'impression d'avoir fait l'école buissonnière.
Ecouté sur France Culture la diffusion de l'amour et les forêts de Frédéric Reinhardt, avec une musique de Feu ! Chatterton, dans les jardins de Calvet, pour laquelle il était quasi impossible d'obtenir un billet.. et ce n'était pas plus mal.

10 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

"Matin et soir" : comme un résumé de vos activités festivalières ininterrompues !

brigitte celerier a dit…

avec grosse sieste entre les deux, pas suffisante si j'en juge par les fautes (mais au moins je ne titube plus, même intérieurement, dans la rue)

Louise Imagine a dit…

Y être avec vous, grâce à vous... Merci Brigitte.

brigitte celerier a dit…

grand merci pour votre passage
le festival lasse à l'extérieur comme à l'intérieur
et pourtant nous allons regretter les quatre jours de moins...

jeandler a dit…

Un peu de fraîcheur ne messied point!
Une montée en puissance des dits
à l'ombre des mots.

brigitte celerier a dit…

très très relative la fraîcheur - pas plus de 37°

arlettart a dit…

Surprise de l'ombre ...comme un oiseau posé dans le va et vient incessant

tanette2 a dit…

J'ai aimé ton ombre d'une grande classe comparée à la mienne publiée il y a peu...

brigitte celerier a dit…

une simple question d'heure Tanette, juste l'heure où je peux croire que je suis grande, moi qui vis tête levée vers autrui

ana nb a dit…



oh ! une copine de Nancy ! Christine Koetzel ...