dimanche, juillet 19, 2015

Avignon – jour 15 – en rester à mon seul désir et à fugue dans la nuit

Matin, entre miel et confiture, choisis tous deux, hésiter entre Hope Sebrenica, l'installation de Haris Pasovic sur la recherche des disparus, de Sebrenica dans ce cas, dont c'est le dernier jour, à l'Université (ouille, si loin) et la Tribun(e) William Shakespeare le texte de Hugo lu par Laurent Schuh sous le chapiteau du jardin du théâtre des Halles, à 11 heures touts deux (mais se donne encore deux fois) et puis il y a les lectures de textes organisées par RFI, que j'aimais suivre chaque année, à 11 heures 30, seulement voilà ce n'est plus dans le charme proche du jardin de Mons (la photo du programme est trompeuse que montre justement ce jardin) mais dans celui du gymnase Saint Joseph, agréable, juste un peu moins, et surtout au bout d'une petite trotte jusqu'à la rue des Teinturiers.
En sortant de la douche, envahie d'un besoin de douceur et même de sommeil... décider de continuer à jouer les petites vieilles (si la radio pouvait cesser ses recommandations.. carcasse est influençable), et de rester dans l'antre,.. prendre panier repassage, et après le second tee-shirt le ranger.. déjeuner, grosse sieste et décider, de toute façon je ne saurais hésiter, un peu avant cinq heures de me préparer et m'en aller, oubliant les 33 à 37° (40° ressentis) annoncés par les différents sites météos, 
avançant, un peu tendue, dans une forte odeur d'oeufs pourris, admirant un danseur de hip-hop, cliquant pour m'arrêter, partageant mon brumisateur avec trois sans toit rigolards, voyant avec dépit la longue file d'attente en arrivant à proximité du gymnase du Lycée Saint Joseph (mais en fait il y avait aussi celle d'un théâtre proche) trouvant ma place au premier rang pas trop loin de la porte, pour un éventuel départ, parce que pas bien fiérote, mais en vrai désir et petite obligation morale d'être là, papotant agréablement avec un un peu plus que contemporain (beau comme on peut l'être avec nos années, et de belle culture théâtrale)
pour assister à à mon seul désir parce que le titre était irrésistible, parce que ce que je devinais en lisant le programme m'avait tenté, parce que, aussi, dans la troupe finale je connaissais une lapine et que j'avais suivi de loin ses petites craintes (je la comprenais, il n'est pas évident, une fois qu'on sort du projet et des répétitions, de se retrouver, sans en avoir l'habitude, nue derrière un masque, dansant au milieu d'une petite foule en une chorégraphie très sage au début, plus complexe ensuite)
A mon seul désir donc le court, spirituel, spectacle inspiré à Gaëlle Bourges par la tapisserie de la Dame à la licorne et notamment par la sixième, celle qui ne correspond pas à un des cinq sens, celle où la jeune fille pose (renoncement aux biens de ce monde) ou prend un collier dans un coffret devant une tente grande ouverte qui porte ces mots sur une bannière, sens apparent, même s'il ne l'est pas tant, ou sens caché selon la tradition de l'époque.
Et cela donne un spectacle raffiné, au plaisir de la science malicieuse et des mots, mots du texte de Gaëlle Bourges, qu'elle dit en voix off, pendant que devant un panneau rouge laissant un tout petit espace scénique, quatre jeunes femmes, quatre jeune vierges comme Eve dans le jardin d'Eden, nues parce que Jean-Luc Godard dit dans son dernier film, Adieu au langage : «Il n’y a pas de nudité dans la nature. Les animaux ne sont pas nus parce qu’ils sont nus.» accrochent des fleurs sur ce qui devient la tapisserie.. et puis pendant que la voix dit (mais cela n'a rien de sec, de pédagogique) l'histoire de la découverte de la tapisserie, les suppositions faites à l'époque, ce que l'on a appris, et décrit les panneaux, la présence des animaux qui reviennent sur les panneaux (avec des variantes) – les jeunes femmes s'emparent des beaux masques de Krista Argale – la licorne symbole de vitesse, mais aussi de chasteté, le lion «assez raté», le perroquet symbole de la vie courtoise et le lapin ce symbole de la luxure..
et pendant qu'elles dansent puis se figent pour représenter successivement les cinq premières tapisseries, les cinq sens, le texte décrit la robe de la jeune fille qui est au centre des tableaux (et qui est endossée par l'une des actrices, du moins par devant, le dos restant nu), joue avec l'ambiguité de ces deux présences, licorne et lapin, digresse, parle du singe, du goût, de la pureté, du double sens de certains symboles, et j'aimerais me le procurer parce que c'est délicieusement intelligent et drôle
et puis pour le sixième panneau, à mon seul désir, qu'elle considère comme l'envers de cet univers de raffinement gracieux malgré ses ambiguité, comme le «devenir animal», la tapisserie mille fleurs tombe, dévoile la profondeur bleu sombre du plateau où en lentes files viennent s'accumuler des silhouettes nues à peine discernables, à masques de lapin, de plus en plus nombreuses, qui se déchaînent sur une musique électronique. 
Les deux photos ci-dessus sont de Christophe Raynaud de Lage.
retour sourire aux lèvres, dans une belle chaleur, arrosage etc... tentative de noter ceci, enfiler robe légère (presque trop)
et départ vers les Célestins un rien en attente (j'avoue que ce festival a pour moi manqué d'emballements) pour un spectacle Fugue dont j'avais entendu dire qu'il était drôle, dont le thème m'avait séduite et laissée un peu perplexe (beau, intéressant mais drôle ?) même si les photos de Christophe Raynaud de Lage trouvées le matin m'en donnaient une idée.
À partir d'une forme musicale existante et ancienne, la fugue, le spectacle du même nom en dissèque les principes pour en révéler le squelette. L'histoire évidemment musicale, peut-être même opératique, s'appuie sur la question de l'accord et du tempérament de Pythagore. Son paradoxe : le cycle de quintes qui le fonde est impossible à clore. Un comma manque à la dernière. Le rapport mathématique est parfait et pourtant, dans son application, le cycle se décale en spirale.
Pour incarner cette question, s'en amuser et peut-être en résoudre l'impossible harmonie, les musiciens comédiens chanteurs réunis par Samuel Achache mêlent leurs voix, comme les sujets et les contre-sujets d'une fugue, et se penchent sur les notions d'accord et de malentendu. Si l'homme moderne admet l'infime inharmonie des rapports entre les notes, a-t-il cette même clémence vis-à-vis des rapports humains ? Comment, suivant le code commun, parvenir à une conversation singulière ? Bien s'entendre n'est jamais garanti. Les tentatives renouvelées pour être en accord avec l'autre peuvent conduire certains à s'extraire du monde et de ses conventions ; à fuguer.
Samuel Achache et ses comparses, eux, décident de s'en saisir et de les malmener pour repenser la norme de la justesse. Leurs instruments contemporains bousculent la musique ancienne... Quand le point de vue se décale, le dissonant devient très agréable. 
arrivée avec une demie-heure d'avance alors que la file était déjà si longue que je désespérais d'avoir une place au premier rang, près de l'issue – longue attente en compagnie des arbres sur la place – longue attente au premier rang en compagnie des platanes pendant que les gradins se garnissaient.
Plaisir déjà de retrouver le cloître en son intégrité, et puis ce sol de sable qui est de la glace, ces êtres en tenues improbables, le garçon qui se bat avec un dictaphone et un générateur... les premiers rires
Partant de ce thème théorique Samuel Achache et ses acteurs ont opéré par analogie, en n'oubliant surtout pas de s'amuser, planté un centre de recherches sur la glace du pôle, façon de fuguer hors du monde universitaire et des cités, et à partir de là laissent vernir un monde loufoque, un monde de clowns, une vague trame, avec celui qui a une vocation d'ermite et qui se charge d'apprendre aux autres la singularité de l'être perdu dans le blizzard, la chercheuse/soprano que vient retrouver son ancien compagnon mort, lequel se fabrique un maillot en chatterton pour nager un crawl un rien à l'étroit dans une baignoire (une jeune femme derrière moi gloussait comme tout un poulailler) etc... et tissent cela avec la musique, musique de la fin du moyen âge, musique baroque…
Cette photo comme la précédente est de Christophe Raynayd de Lage
Plaisir des voix (spécialement l'alto de l'époux décédé, qui est également le plus naturellement comique), plaisir de retrouver le thème au détour d'un gag.. Plaisir de la tirade furieuse de la jeune femme qui renie toute envie de fugue, désire une promenade au bord d'un lac suisse avec un petit chien et le grand et gentil belge venu les rejoindre etc... Juste un moment, vers le milieu, où pendant une beuverie qui s'éternise un peu dans l'almanach Vermot, j'ai un tantinet décroché.
Pas mon meilleur, plus émerveillant souvenir des Célestins mais ce mélange thème, loufoquerie, musique, et surtout nos rires faisait un bien fou.
Retour dans la nuit tiède, la place des Corps Saints était en effervescence, défiant toute photo...  

12 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

Vous sentir sourire et rire, nous fait un bien fou ! Merci !!

Francis Royo a dit…

Quel énergique talent Brigitte ! Épaté et admiratif.

brigitte celerier a dit…

euh ! même pas celui de savoir si j'ai apprécié un spectacle autrement que parce que je commençais à en avoir vraiment besoin et envie

Dominique Hasselmann a dit…

"À mon seul désir" est le spectacle que j'aurais choisi, sans hésitation et sans faire tapisserie !
Le charme et le plaisir qui s'en dégagent suffisent à retenir le regard et développer l'envie.

brigitte celerier a dit…

du charme et sans doute au moins autant d'idées que dans tel ou tel spectacle pesamment pensant

Hue Lanlan a dit…

quels beaux spectacles tous les matins, rv du matin merci

Francis Royo a dit…

Le besoin et l'envie... Vous avez tout là, non?

brigitte celerier a dit…

ben peut être qu'en fouillant dans le off … sans ça oui hier c'était agréable, drôle et, pour à mon plaisir esthétique, les voix dans la nuit des Célestins ça faisait écho à de beaux moments, mais pas de vrai grand emballement cette année (est ce que cela tient à moi ? je sais que pour Arnaud Maïsetti c'est la même chose)

arlettart a dit…

Tes images mises à nue ... complètent la vison d'un autre article hermétique ( Monde hier) Merci pour ta vivacité en toute chose

Caroline Gérard a dit…

Merci Brigitte, une fois de plus pour ce compte rendu d'une journée de Festival.
Je t'ai aperçue hier quand tu arrivais au Gymnase Saint Joseph, j'étais dans les loges (salles de classe) et épiais par la fenêtre le public qui arrivait. Ton avis sur "à mon seul désir" me touche, toi qui cours de spectacle en spectacle avec ton oeil critique aiguisé (les oreilles aussi). Gaëlle Bourges est intelligente et drôle, bienveillante aussi avec les lapins que nous sommes. Tu as raison, on peu parler de sujets sérieux avec légèreté et intelligence, et ça, c'est son véritable talent.

brigitte celerier a dit…

et ça fait du bien

jeandler a dit…

Cluny revisité et quelle fraîcheur !
Cela valait de (re)-découvrir ce printemps-là.