samedi, avril 01, 2017

Ciel voilé et souvenir d'un procès

matin en blanc bleuté, ou bleu très voilé
et sur mon chemin des arbrisseaux en colonies blanches
mon sourire très voilé, frémissant
et départ vers sept heures et demi, le soir, en cherchant, au passage dans la rue Peyrolerie, le tag sur rocher signalé par la Provence et Arnaud Maisetti - mais il n'y en avait plus trace ni du côté du palais ni sur la roche portant l'ancienne maison de la commune - vers le théâtre du Chêne noir et Moi, Gaston Dominici, assassin par défaut, une pièce écrite et mise en scène par André Neyton (production du Théâtre de la Méditerranée ) Toulon), inspirée, entre autres, par Notes sur l'affaire Dominici de Giono (publiées à l'époque en quatre livraisons sur le journal Arts) écrites après avoir assisté au procès suivies dans le petit livre (folio à 2 euros) que j'ai repêché dans ma bibliothèque par un bel Essai sur les personnages. Procès que je retrouve, dans ma mémoire ,à travers la tentative de compréhension troublée de l'adolescente que j'étais, comme une interrogation un peu effrayante et à propos duquel Barthes écrivit Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là.
Une photo prise sur le site du théâtre, comme cette présentation :
Dans la nuit du 4 août 1952 une famille anglaise est assassinée sur le bord d’une route des Alpes de Haute Provence où elle bivouaquait. Gaston Dominici, propriétaire de la Grand Terre à quelques mètres du crime, va être accusé par deux de ses fils d’en être l’auteur. Il sera condamné à mort sans que sa culpabilité ait été prouvée.
« Tout accusé disposant d’un vocabulaire de deux mille mots serait sorti à peu près indemne de ce procès. », écrit Jean Giono qui y assista.
Le spectacle pénètre le drame de ce paysan provençal qui vit cette accusation à travers une confrontation dominée par l’incommunicabilité et le poids des décalages culturels.
Devant l’incapacité de l’enquête à trouver avec certitude le coupable, Gaston Dominici, vieillard quasi illettré, au parler français approximatif, se trouvera tout désigné pour répondre à l’impatience de l’opinion publique dans la plus passionnante affaire criminelle de l’après guerre qui garde encore aujourd’hui son secret.
Du bon, du très bon boulot, avec une économie de moyens qui permet de faire circuler facilement le spectacle – un angle de mur (comme un triangle s'ouvrant vers nous) qui concentre l'action et sert par moments à supporter des vidéos de la montagne et des chèvres, ou de brefs passages d'actualités de l'époque pour résumer la découverte du meurtre, l'ouverture de l'enquête puis l'intervention des fils, l'ouverture du procès), une table et une chaise sur la droite, un banc de pierre sur lequel le vieux trône comme un maître ou un banc de poids pour la prison ou le procès (et pour ce dernier, installée vivement à droite pendant un passage au noir, la façade de l'estrade du président) et quatre bons acteurs.
André Neyton, Gaston Dominici et j'ai retrouvé l'impression que m'avaient faites les photos de l'époque, d'un vieillard encore vert (il avait mon âge), une présence massive, digne, comme une incarnation de sa terre, et les plaisanteries, l'impertinence de ses réponses, et le doute... et puis le décalage, parce que n'ayant jamais appris le provençal, le comprenant vaguement par instinct, j'avais tout de même difficulté pour comprendre les passages où il sort de son français scolaire, naturellement, dans le cours d'une de ses phrases à syntaxe de notre sud, et besoin de lire la traduction projetée sur le mur pendant les dialogues en provençal (patois disent Dominici et Giono) avec le commissaire marseillais voulant le mettre en confiance ou le gardien de prison – Giono, avec sa tendance à magnifier, un peu dit peut-être mufle, goujat et cruel, mais incontestablement courageux, fier et entier. Une hypocrisie très fine, Renaissance italienne...
Christiane Conil, sa femme, «la sardine» qui s'était fait épouser et avait amené à l'enfant sans père, l'ouvrier agricole, un premier enfant tout prêt, qui lui a fait une flopée d'autres garçons, de lui ou d'autres, elle seule le sait, et qui a avec lui une complicité de vieux époux
Sophie Neyton qui joue l'institutrice s'acharnant à faire parler français au petit paysan, une journaliste quasi caricaturale, mais pas tant, et l'abominable expert en physionomie disséquant son visage et les tares qu'il indique
et Jacques Maury endossant les rôle de commissaire enquêteur (le marseillais), de président du tribunal, de gardien de prison qui reçoit la fausse confession, de policier parisien dépêché pour l'interroger après ces faux aveux, et toujours crédible.
Un public qui s'en retournait, heureux de la qualité de ce qu'il avait vu, et bien entendu ignorant toujours  la vérité, ce qui depuis le temps est devenu secondaire.

9 commentaires:

Marie-christine Grimard a dit…

Merci pour cette page d'histoire !

brigitte celerier a dit…

relu cette nuit les deux petits textes de Giono, remarquables

Claudine a dit…

Passionnant

brigitte celerier a dit…

pas certaine que la même ou presque barrière de la langue subsiste entre des parties de la société française actuelle
quoique... la télévision permet de connaître un peu mieux les façons de vivre

Dominique Hasselmann a dit…

Cela donne envie de revoir le film avec Jean Gabin (Claude-Bernard Aubert, 1973) où il campait un Dominici impressionnant de mutisme et de force cachée...

La pièce de théâtre devait être saisissante, elle aussi ! :-)

brigitte celerier a dit…

en fait j'ai relu cette nuit les 112 pages de Giono et la pièce reprend les citations de Dominici notées par lui, rend assez bien ce face à face de deux mondes
passionnante en effet (courte aussi, sans graisse) et de très bons acteurs

Arlette A a dit…

Brûlant souvenir ..et connaissant les voisins....aussi énigmatiques le film était très juste

brigitte celerier a dit…

le petit livre de Giono aussi
oui souvenirs...

jeandler a dit…

Restent les fantasmes des uns et des autres.