lundi, janvier 04, 2010

comme le ciel était moins bleu, mais comme j'étais un peu mieux (passée de comateuse à trébuchante), et comme j'y étais obligée, je m'en suis allée, négligeant ma désapprobation du travail du dimanche, vers Carrefour en quête des produits d'entretien, de la confiture, les yaourts et les ignobles bonbons industriels que je désirais – sans honte.

La rue de la République était un désert, baigné d'un air légèrement frio qui se glissait sous mes vêtements, avec pour mes yeux qui se perdaient dans ce vide froidement lumineux, la compagnie des guirlandes éteintes, des branchages dont les lampadaires avaient tenté de se parer, et un joli petit souvenir des fêtes dans les vitrines.
Je n'avais pas compris que le 3 janvier, n'était pas le dernier jour d'ouverture du marché de Noël, mais le premier du démontage.

J'ai renoncé à faire goûter à de futurs visiteurs le saucisson d'âne qui m'avait interloquée, très légère déception qui s'effaçait devant l'évidente allégresse de ceux qui pliaient boutique.

Et après être arrivée, avec application, à bout des nourritures préparées, après avoir imité les boas, après une danse balayage forcenée à l'efficacité hautement aléatoire pour me réveiller, je me suis embarquée pour une île, luxuriante, mais un peu perdue, un peu à l'écart du courant du monde, dans « insulaires » de Laurent Margantin http://www.publie.net/tnc/spip.php?article296

La mer, les arbres, des marques de richesse comme le chemin de fer pour promener les nantis, et puis «Les rumeurs de décadence qui parvenaient jusqu’à l’île bouleversaient les esprits. On envisageait les pires développements, craignant de se voir à nouveau coupé du reste du monde..."

Des blocs de texte comme des strophes qui nous mènent avec une précision soigneuse et évocatrice dans la beauté de ce monde, et ses envers, en équilibre constant à la limite de l'étrange.

Monde de vieille richesse, qui y fut transplantée, longues années ou siècles auparavant, et d'errants

«On les voyait apparaître au coin d’une rue, la démarche lente et souple, habillés d’un pantalon et d’une chemise sombres, coiffés d’un chapeau noir. Ils étaient également noirs de peau et semblaient, ainsi vêtus, personnifier l’âme véritable du pays, transportant avec eux la connaissance de paysages cachés derrière les montagnes, de mœurs et de rites disparus, de paroles évanouies des mémoires.»

Et en avançant dans les 62 pages, en s'enfonçant dans l'île, on quitte la ville héritière des territoires d'où sont venus les habitants « importants » pour entrer dans une nature exubérante

«On avançait alors avec le sentiment toujours plus fort que d’autres espèces animales et même végétales vous fixaient de la même manière que ces oiseaux adorables, que toute la nature, au lieu d’être une menace potentielle, pouvait être une alliée. Ce songe agréable aidait à marcher pendant les longues heures nocturnes, quand plus aucun chemin ne se dessinait dans l’absence de lune. »

Et il y a ces êtres qu'on côtoie, dont on sait un peu, mais qui gardent leur mystère, le siffloteur qui accompagne une invisible, la fillette silencieuse, le vendeur de cartes dessinées, « les deux jeunes filles mangeant leur sandwich à l’ombre d’un arbre, les jambes étendues sur le goudron, l’homme qui courait des sandales aux pieds sous l’averse, – êtres furtifs, êtres fugitifs souvent, pressés de passer, pressés de rejoindre un point inconnu, de ne plus être là, de disparaître du paysage où ils semblaient trop loin de chez eux, êtres cherchant leur lieu et leur heure aux visages interrogatifs, incertains, instable» et le vieil homme qui récolte des objets du passé et dialogue avec les fantômes.

Les lieux aussi, les maisons dans la nuit - et on ne voit que ce qui se déroule dans les fenêtres éclairées -, la cour d'école derrière un mur, la buvette délabrée et ses clients venus de loin pour les gâteaux et son aspect, la très grande maison délabrée d'un homme qui fut puissant de son vivant vendue à un riche étranger, l'espace dans la nuit avec des lutteurs et des danseuses comme un rite.

Ile de rêve et de déliquescence lente.

« Certains jours, on croyait voir apparaître des formes dans les nuages, des visages, des rues, des villes apparaissaient dans le crépuscule où se mélangeaient toutes les couleurs, à force de descendre cette rue on était comme happé par ce bout du monde sur lequel elle ouvrait, on s’y projetait, on voyait tout ce qu’on désirait voir, ce qui faisait communier un instant l’étranger avec le fou qui, descendant lui aussi la rue, mais plusieurs fois par jour, se mettait à hurler, à tenir des propos insensés, pris par des visions. »

9 commentaires:

Mathilde a dit…

Mais que font les gens le dimanche pour que les rues soient ainsi désertes du matin jusqu'au soir ?
Je comprends ton errance dans ses rues froides et nues quand une envie soudaine de sucreries se fait sentir, que le ventre crie famine alors que les placards sont vides, cela m'arrive souvent aussi.
Mais pourquoi ont-ils déjà démontés les cabanes en bois du marché de Noël ? Noël c'était hier pourtant !
Heureusement que les bombons sont appréciables devant un bon bouquin !

fardoise a dit…

Je ne suis pas sortie dans ce secteur, juste pour le journal, aux Halles il y avait encore un peu d'affluence, il faut croire que la vie continue. J'espère que tu vas mieux.

micheline a dit…

un beau sens de l'organisation des nécessités élémentaires et intellectuelles et petit grain de fantaisie : désir d'un bonbon à quatre sous...
voilà,voilà!j'admire.

JEA a dit…

ces insulaires remettent en mémoire de longs séjours sur l'une ou l'autre île sans eau potable, sans cacophonies de moteurs...

Avignon a dit…

Comateuse ?
J'appelle tout de suite le SAMU.

brigetoun a dit…

c'était samedi -

D. Hasselmann a dit…

Merci pour ces images de démontage et les nouvelles indirectes de Laurent Margantin !

Gérard a dit…

Une spécialité du coin le saucisson d'âne ? pourquoi t'es tu tu ?

Muse a dit…

les fêtes s'éloignent, les squelettes des sapins, jonchent les rues, les crèches se démontent...nous reste la froidure de l'hiver et ses morsures matinales