mardi, septembre 14, 2010


lui, avec sa force rassurante et sa gentillesse, demande à ceux qui s'égarent ici indulgence (et conseille de zapper) - avec sa bienveillance grave m'encourage à peupler mon vide du jour, passant outre à mes yeux et crâne rétrécis, à la conscience que j'ai d'être incapable d'une critique fouillée, intelligente, comme j'en lis en prenant soin le plus souvent de le faire après avoir terminé texte ou roman, ne notant qu'une impression, fausse ou non, évanescente, influencée par l'état du ciel, de mon agacement plus ou moins grand devant l'état du monde, allant d'une indifférence choisie à une détresse infructueuse, des interventions de carcasse, m'encourage donc puisque l'idée m'en est venue sous la douche, à me remémorer mes lectures de ces derniers temps (hors internet) – et par solution de facilité, je reprends un passage des pages 68 à cause de mon âge, même si cela tombe dans une respiration, un neutre, un détour du texte (quitte à tricher en ajoutant la p 168 ou 268) etc... Donc ce sera long, pas pertinent, petit exercice à usage intime.
«signes cliniques» de Christine Jeanney dont j'ai parlé, sans en parler, fort, indépendamment de ce que cela a fait remonter en moi
mais il n'y a pas 68 pages, alors je prends l'entrée
«C’est une question de volonté qui s’est perdue, ne peut plus s’exercer, une question de dépossession, de marge rétrécie d’un coup, l’obligation de se tenir en un lieu et un seul, d’y limiter son corps, de constater que son esprit s’y tient, là, clos, et que le reste, paysage extérieur, passants, informations, s’est mué en entité virtuelle, non pas effacé ou perdu ni formellement inaccessible, mais comme retenu derrière une paroi vitrée, sons amortis, gestes déformés au point de les rendre inconsistants, distants, et peut-être même incompréhensibles.»
J'ai aimé le rythme qu'elle donne à ses phrases, cette relation distanciée, mais habitée, sans pathos comme le dit François Bon.
Justesse extrême, les sensations fugitives prises dans une construction impeccable, notations de ces petits faits matériels : la montre que l'on regarde, bien inutilement, le livre qui tombe et qu'il faut rattraper en se penchant - mais sans sonner, surtout -, le sol qui se dérobe, le plafond qui défile au dessus du brancard et la façon d'être présente/absente, prise dans tout cela, dans la géométrie de la chambre, des forces qui s'y jouent.

«CosmoZ» de Claro
Je ne sais pourquoi j'essaie de mettre quelques mots sur ma lecture. Tendance à penser que «CosmoZ» charrie trop de choses, a trop d'aspects, pour me le permettre, même si plus habiles que moi s'y risquent.
Un livre-monde (expression interdite, je m'en moque). Quatre ans de recherches qui ne sont pas étalées, sauf en quelques passages renouant avec l'histoire du livre, de ses représentations (toujours en relations implicites avec leurs époques) mais qui sont sous-jacentes au texte, le nourrissent, dont on ne prend conscience qu'en se sentant pris dans un univers, familier un peu avec notre connaissance du siècle dont nous n'avons vécu que la fin, ce que nous croyons savoir de la façon dont il a été vécu, ce que nous croyons savoir de ce que nous vivons, de ce qui nous meut, régit notre entourage, les images, mais univers qui n'explique rien, qui est juste un peu à coté de notre ressenti. Le grotesque, la douleur, l'inutilité, et le compagnonnage, la tendresse. Un an d'écriture (même si Claro ne s'est sans doute pas consacré uniquement à cela), et une langue merveilleuse de justesse, de souplesse, sans que, là encore, cela soit ostensible.
Beau, simplement. Mais sur Internet fleurissent des billets intelligents, ou moins, qui savent mettre en relief des lectures plus pertinentes, sans doute, plus sensibles, plus savantes, vraies critiques, et je renonce aux liens que je pourraient mettre qui seraient plus nombreux même après un tri sévère.
«Pourtant, quand Dorothy avait débarqué dans nos vies à bord de son étrange vaisseau en rondins, écrabouillant d'un coup d'un seul la Méchante Sorcière de l'Est, notre joie légendaire avait éclaté sans retenue, comme si nous avions répété depuis des lustres, dans le secret de nos lits-berceaux, cette bouffée de liesse... Notre émerveillement, notre stupeur, notre effroi, tout cela paraissait jaillir d'une boite à musique dissimulée dans nos gosiers, comme sous l'effet d'un ressort actionné par d'autres mains que les nôtres...»
p 168 «..Nick entendait bourdonner doucement des voix, des voix qui s'ébattaient et se frôlaient dans le dédale de son corps-caisson, disant et répétant qu'il n'était pas seul, que le congé de ses membres et organes avait libéré tout un peuple d'idées zélées...»
p 268 «Leurs volontés gisaient au fond d'un tube à essai qu'un fou, ni Dieu ni Baum, s'amusait à remuer. Un fou qui n'était rien de plus que leur reflet dans l'histoire dédoublée, diffractée, le rêve inviolé de leurs vies.»
p 368 blanc avant «les désanimés», le séjour dans l'hôpital psychiatrique en perdition dans la guerre
p 468 «... enfin Judith Garland reprend le flambeau, elle t'accompagne dans cette toute dernière errance au fin fond du désert de la vie, rythme tes derniers pas de poupée révélée à elle-même sur la route de briques radioactives» et c'est la bombe, avec de belles pages.

«Chaque oeuvre cherche après ce qui la fonde» de de Philippe Agostini (peintures) et Jérémy Lyron (textes)
Des huiles, des gouaches sur papier, deux ou trois vues de l'atelier d'Agostini en 2010 (voir son site- des oeuvres que j'aime, pour le mouvement de peindre, l'équilibre fragile des formes et couleurs dont il dit dans une petite post-face : «Les peintures ici retenues pourront, à n’en pas douter, pour ceux qui connaissait mes images précédentes, sembler plus confuses, plus dissonantes, plus abstraites peut-être.... Et puisqu'elles venaient de loin, avec insistance, disons alors que, cette fois, je les ai laissées venir.»
Et un texte assez bref et dense de Jérémy Liron, peintre lui-même, et écrivain, qui à partir du souvenir de phrases prononcées par Agostini, et de son regard sur les oeuvres, s'interroge.
Et comme le texte est trop court, le début :
«Comme des visions hallucinées enfermant au fond d’elles des scènes semble-t-il assez semblables
mais illisibles ou lointaines. Le retour entêtant, obstiné d'une scène indéchiffrable, enfouie.

«Que font les rennes après Noël ?» d'Olivia Rosenthal
Tressage, alternance entre des documents, directives, articles, concernant les animaux, leur élevage en captivité, les domestiques, leur mort, (rapide résumé) à la troisième personne, et «vous» souvenirs de l'éducation, des règles, de la mère, de l'amour pour elle, de la lutte pour se libérer, de la reproduction des règles, de la rupture (ce que j'ai préféré), sensible, intelligent, mais que j'ai moins aimé que le précédent, pour la régularité, l'impression un peu trop formaté de ce tressage, malgré l'intrusion irrégulière du «je» : interviews de professionnels divers, soigneurs, bouchers, etc..., impression qui s'est effacée peu à peu au fil de la lecture, jusqu'à y trouver grand goût dans toute la seconde moitié.
«Si le respect que l'on accorde aux êtres vivants n'est plus fonction de la raison mais de la sensibilité, et par extension de la capacité à souffrir - puisqu'il est toujours plus facile de lire sur un visage quelconque la peine que le plaisir -, il devient urgent de changer de changer de point de vue sur les bêtes. La question n'est pas : les animaux peuvent-ils parler, mais : les animaux peuvent-ils souffrir ?»

«Nagasaki» d'Éric Faye
Trouvé d'intelligentes lectures sur internet. Mais sur Babelio, avant moi, quelqu'un se disait gêné par une langue trop «chargée», en décalage avec ce qu'il connaissait de la littérature japonaise, ce qui ne m'a pas paru d'une évidence totale et j'ai réagi : Je n'ai pas pour ma part été gênée par le style qui est sobre, mesuré, pesé, chaque mot en place pour créer cette impression d'étrangeté, pour camper cet homme un peu étriqué, juste un peu, méticuleux, un peu craintif, sa solitude et sa façon de nier qu'elle lui pèse, son côté obsessionnel (et qui se révèle en l'occurrence avoir raison), et son remords immédiat
J'ai aimé la légère distorsion avec la reprise par la femme, sa façon de le juger, son mélange de culpabilité (non pour l'acte mais pour son effet sur lui) et son audace tranquille et simple. 
Les deux dernières pages (juste elles) sont en effet en rupture.
«démonter la caméra fut un jeu d'enfant. Savoir ce que j'allais en faire le fut moins.... Quand je l'ai eue en main, je me suis surpris à la serrer très fort, comme si je voulais la broyer. Si quelqu'un était derrière les barreaux en ce moment, c'était de la faute de cet oeil ! Comprenant que je cherchais à me défausser sur un objet, je suis entré en colère contre moi-même, à haute voix.»

«Le livre de Dave» de Will Self
Un autre livre-monde – lu avec passion, ou délice, ou, au tout début, difficulté à assimiler la langue des habitants de Ham, mélange d'argot déformé et de style et orthographe SMS, qui se fait d'ailleurs plus rare en avançant (beau travail de traduction). En contraste, ou avers, les passages de la vie de Dave, sont en belle langue, allant jusqu'au lyrisme dans les déroutes de l'homme, faux monstre pour lequel on se prend de tendresse (comme pour les deux Carl, et surtout celui de Ham, et les motos, à des titres divers). Une langue sensible, de très beaux paysages, un jeu avec les mots, les tons, les noms, le rythme dans l'alternance entre les deux époques (à la temporalité bousculée), la critique acerbe de notre société et de celle qui pourrait en découler, qui en reprend le pire, une belle fable, des références devinées ou ignorées mais cela n'a pas si grande importance, et une lecture que l'on n'a pas envie d'interrompre.
«Des hémorroïdes – voilà ce que vous gagnez à passer tout ce temps assis... des hémorroïdes... voilà pourquoi ce sont des trous du cul. Les chauffeurs de taxi ne sont pas grand chose de toute façon – ils se prennent pour des professionnels, mais ils ne le sont pas.»
p 168 - «Elle était devenue un genre d'oiselle héleuse de taxis – elle avait l'argent, elle avait l'aile gym-tonifiée prompte à s'élancer en l'air, elle était même vêtue pour cela d'un imper à la mode ressemblant à une tente conique d'un rouge brillant.»
p 268 - «Puis ils s'allongèrent sur une plaque de beuton, encadrés par Sweetë et Hunné. Les mamelles pendantes et les bidons affaissés des motos enveloppèrent les deux humains et la chaleur afflua d'eux.» (dans le glossaire final : moto : «gros mammifère vivipare et omnivore natif de Ham et que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Les motos ont l'intelligence fonctionnelle d'un enfant de deux ans et demi»)
p 368 - «Il les achetait à des éventaires en bordure de rue, de grandes gerbes de lis et de roses pompon, couvertes d'épines, comme autant de Michelle par procuration qu'il étendait tendrement sur la plage arrière du taxi.»
p 468 - «À l'aube, le soleil bas révélait des dépressions en forme de cosse que quelque village perdu avait laissées derrière lui dans le chaume trempé par la rosée. Des rosiers grimpaient par dessus le verre en cul de bouteille des carreaux de la fenêtre, des étourneaux nichant dans la cheminée grattaient et pépiaient.»

«Kill that marquise» de Michel Brosseau
reprise d'un feuilleton que nous sommes nombreux à avoir suivi sur internet. Un plaisir, une jubilation.
Cela part dans tous les sens, critique, jeu sur les mots, onirisme, jeu avec les livres, interventions des lecteurs, et il est formidable de vérifier à la relecture avec quel fermeté Michel Brosseau tient le tout en main, et en fait une vraie intrigue policière, un rien foutraque, mais vraie.
«C’est mon temps de méditation, comme j’appelle ça. Et c’est à ce moment-là qu’on m’a attaqué par derrière. Malheureusement, j’ai rien vu de mes agresseurs : les volets de la cuisine étaient clos et comme j’aime bien méditer dans l’obscurité... Une chose est sûre, c’est que je devais avoir l’intention de me servir un coup à boire quand ils m’ont surpris, vu qu’on a retrouvé la bouteille de bourbon brisée...»

«L'art du contresens» de Vincent Eggericx (aimé de lui, chez Publie.net «Paradis violent» et plus encore «la position de l'observateur»)
Lecture qui m'a longtemps laissée un peu perplexe. J'ai butté parfois, au début, dans un certain agacement devant ce que je trouvais un rien alambiqué dans les réflexions du héros, dans ses remémorations, alors que j'aimais beaucoup ce qui tenait (sens et plus encore la souplesse des phrases) à la description du tir à l'arc et de Kyoto. Réaction en partie causée par une antipathie instinctive et bizarre pour lui, en grande partie par le fait que, comme le livre d'Olivia Rosenthal, je l'ai acheté en numérique mais avec un blocage qui m'amenait à le lire sur mon ordinateur, avec une tentation perpétuelle à interrompre ma lecture pour des incursions dans les différents onglets ouverts (même si, en fait, pour Publie.net aussi, je lis souvent les textes sur le streaming sans télécharger, sans cet inconvénient le plus souvent). Après une interruption, l'ai repris, et suis entrée vraiment dans cette mosaïque, cette quête, dans l'étude du geste, d'équilibre, cette lutte contre les démons occidentaux ou orientaux, compagnons de Yuki et de lui-même (en savourant au passage l'humour léger, en dégustant les phrases fluides)
«Rétrospectivement, il est naturel que je me sois enfui de chez moi en jetant à la face de ma mère le nom de mon amour de collège. Je la revois sur le pas de la porte de notre maison de poupées, les yeux révulsés, la mâchoire serrée, le visage figé dans cette terrible figure de Méduse qu'elle avait adoptée depuis que nous étions déclaré la guerre – une guerre méthodique, rythmée par des tranchées de silences et des assauts de hurlements imprévisibles»

«La lettre volée» précédé de «Double assassinat dans la rue Morgue» - Edgar Allan Poe, traduction de Charles Baudelaire
pur régal de cette association (téléchargement gratuit)
«Si maintenant, – subsidiairement, – vous avez convenablement réfléchi au désordre bizarre de la chambre, nous sommes allés assez avant pour combiner les idées d’une agilité merveilleuse, d’une férocité bestiale, d’une boucherie sans motif, d’une grotesquerie dans l’horrible absolument étrangère à l’humanité, et d’une voix dont l’accent est inconnu à l’oreille d’hommes de plusieurs nations, d’une voix dénuée de toute syllabisation distincte et intelligible. Or, pour vous, qu'en ressort-il ? Quelle impression ai-je faite sur votre imagination ?»


enfin, pour ceux que je n'aurais pas encore fait fuir (perplexe étais devant cette journée, et j'ai employé ce que le vent et l'écoute plus ou moins attentive des débats à l'Assemblée me laissait de «cellules grises») - ma lecture en cours : «Franck» d'Anne Savelli (on peut voir photos et l'écouter lire le début sur dans la ville haute)
et je goûte son écriture précise, pudique, dans cette recherche de Franck à travers les lieux de son errance, les lieux de l'attente de la narratrice, les trajets vers les prisons pour les visites, écriture qui se moule sur la pensée, les sentiments de celle qui parle.
«parler du permis de visite pour dire quelque chose (et tu t'indignes des chaussures), ne pas savoir quoi dire quand tu me demandes des nouvelles, gens que je ne connais pas, gens qui ne t'écrivent plus, tu me regardes moi pas (ou alors les tatouages, en douce, les nouveaux), la demi-heure passe comme elle passerait dehors et ce sera bien la seule fois.»

11 commentaires:

joye a dit…

Heureusement qu'il y a toi, brige. Je ne lis pas assez rapidement, moi-même, je profite donc de tes vastes connaissances.

Pierre R. Chantelois a dit…

Après un tel périple dans le monde culturel, y a-t-il encore place pour des choses triviales, telles la bouffe et un peu de sommeil? Un horaire bien garni et riche de variétés, il me semble ;-)

koukistories a dit…

pfff
tu m'épates!

Lautreje a dit…

et moi je suis sciée !

D. Hasselmann a dit…

Il y a trop à lire, à dire, à écrire, à rire ou à pleurer.

Avignon a dit…

Quelle capacité de lecture !!!

Michel Benoit a dit…

Dans quelle rue est la tête de pierre ?

brigetoun a dit…

c'est idiot - elle m'est si familière qu'elle est certainement près de chez moi, mais ne sais plus où - je dirais rue de la petite Fustrerie mais le rayon de soleil me trouble

Avignon a dit…

C'est pas rue Petite Fusterie
C'est pas rue Grande Fusterie
C'est pas rue du Limas
C'est pas place Crillon
C'est pas rue Folco de Baroncelli
C'est pas rue St-Étienne
C'est pas rue du Pont
C'est pas dans le premier tiers de la rue Joseph-Vernet
C'est où ???

brigetoun a dit…

ben je ne sais pas - pour mon quartier j'ai vu que oui, ce n'était pas là, ce matin.
Je me demande si ce ne serait pas rue du Four ?

Gérard Méry a dit…

Vincent Eggericx ...je lisais Vercingétorix ..je sais ce n'est pas glorieux