vendredi, octobre 22, 2010

Avant le sommeil aux petites heures de la nuit entre mercredi et jeudi

«Anna s'est entendue. Toute son ambivalence est là. «Fais-le pas» ou «Fais le pas». De l'importance du tiret et de l'inconscient.» - Hervé Le Tellier – Assez parlé d'amour (pointu, charmant)

Journée neutre, bobo, tri vêtements, housses haussées à bout de bras et sur pointe de pieds sur chaise, valises sous lit, corbeille repassage plus qu'effleurée et grand sac pour éventuel trajet vers teinturier, poids pris, vertige, nausées, s'activer sans brutalité mais avec semblant de constance, et puis le Sénat, et lecture yeux écarquillés et attention fouettée de billets.

Alors, pour meubler mon vide, un paragraphe d'un ancien convoi des glossolales (celui de jeudi comptait six paragraphes ! et beaux en leur variété, j'y suis, devinez où ? http://leconvoidesglossolales.blogspot.com/2010/10/343-mercredi-20-octobre-2010.html)

Longé par la rocade, dans l'angle très large entre elle et la rue pénétrant sous les remparts, il était là, notre café, avec ses tables et chaises métalliques sur la terre battue, l'espace pour le jeu de boules animé, bosselé par les racines de l'énorme platane. Il avait de grandes vitres un peu branlantes dans leurs encadrements métalliques, des banquettes couvertes de moleskine avec rustines, un sol en opus incertum, et, au dessus de la porte, un fronton en bois peint sur lequel le nom variait au gré des faillites, renoncements, reprises. Et chaque fois qu'on annonçait sa mort, le quartier s'émouvait, les protestations roulaient, et il y avait toujours un vieux, ou presque vieux, un de ceux de la société de boules, pour rire et dire «j'y crois pas, vous verrez..», et au bout de quelques semaines, en effet, il renaissait. Il était tout de même resté fermé plusieurs mois, mais ceux du coin venaient tout de même jouer, et puis là où il y avait les tables normalement, les minots garaient leurs machines, et appuyés au mur, ils regardaient les voitures, les joueurs, ils faisaient des projets, se chamaillaient, fumaient. Quand le bar a rouvert, les mobylettes se sont garées derrière, et les jeunes sont entrés dans le bar. Le nouveau patron a installé un jukebox récupéré dans une vente, et il se frottait les mains parce que la salle était toujours pleine, il y avait des rires, des éclats de voix, des défis pour la galerie, et les vieux moquaient les jeunes, et les jeunes apostrophaient, avec juste un peu de retenue, les vieux. Seulement, bien sûr, tous ceux là, qui se considéraient comme les co-propriétaires, ou presque, qui le traitaient amicalement, consommaient fort peu.

Et puis, et toute la journée était attente de cela, le soir à l'opéra le splendide «voyage d'hiver» de Schubert par Barbara Hendricks, le piano de Love Derwinger et les lumières subtiles de Ulf Englund.

Grand espace en fond de scène entre des rideaux blancs, avec des lumières bleutées, très froides, un peu de rose parfois ou un doré discret – sur le panneau de fond rien ou des vidéos pâles de branchages nus, d'arbres dans des paysages enneigés, de rangées de tombes sous la neige, d'un homme en noir de dos au fond d'un espace neigeux, devant un boqueteau (et le gag : pendant l'Ave Maria donné en bis – un peu dommage à mon goût comme trop évident, et complaisant pour le public – un fichier fugitif et intempestif)

Barbara Hendricks, en longue jupe et corsage de dentelle bleu nuit, s'enveloppant à la mi-temps d'un grand châle noir, a dit, fort bien, certains des lieds en français pour permettre au public d'être dans le poème – Love Derwinger a superbement joué, et il y avait ce cycle que j'aime tout spécialement.

Et Barbare Hendricks qui, d'entrée, dans « Bonne nuit » m'a un peu déçue par un chant assez monocorde. Cela s'est arrangé par la suite.

La si belle déploration, le désert

.....

«J'ai trébuché sur chaque pierre,

Tant je me presse de quitter la ville;

Les corbeaux jettent des boules de neige et des grêlons

De chaque maison sur mon chapeau.»

.....

«C'est seulement dans le calme que tu sens le ver

Qui, avec une brûlante piqûre , se met à remuer.»

.....

«Je vais mon chemin

En traînant les pieds,

Au long d'une vie lumineuse et gaie,

Seul et sans salutations.»

...

«Entrez joyeusement dans le monde

Contre vents et marées!

S'il n'y a pas de dieu sur terre.

Nous sommes nous-mêmes les dieux!» Müller (me demande ce qui a présidé à mon choix, le hasard je crois)

Ceci dit, est-ce l'embellissement du souvenir, j'avais regret de l'incarnation, autrement ample et souple, par Jessye Norman (il y a des années au Châtelet lors d'un superbe concert)

et, en rédigeant et mettant en ligne ceci, j'écoute au casque l'interprétation de Ian Bostridge pour retrouver l'inouï. (ceci dit une belle soirée, un peu gênée et cela a dû jouer pour cette légère déception, par des retardataires velléitaires et d'autant plus perturbateurs)

P.S. Et puis, avant de dîner, j'ai lu les contributions d'Elonex et Christine Jeanney aux nocturnes de la BU d'Angers, où François Bon menait un atelier autour de Nathalie Sarraute http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2299 et, pour rendre un petit hommage à cette dame, j'y ai ajouté quelques lignes beaucoup plus plates.

9 commentaires:

Lautreje a dit…

je pense que ta contribution est le dernier paragraphe, tu nous diras ? le choix de Müller, hasard ou pas, est une invitation au recueillement.

brigetoun a dit…

raté

Lautreje a dit…

flûte, mais je garde l'invitation !

cjeanney a dit…

ai cherché des vidéos de Ian Bostridge que je ne connaissais pas, sous son étrange charme je suis. Mais "ce n'est pas grave" :-)

brigetoun a dit…

étrange charme, lui convient bien - et convient bien au voyage d'hiver - j'aime beaucoup Barbara Heindrick mais là elle manquait un petit peu d'intériorité (mot affreux, tant pis)

D. Hasselmann a dit…

Ce Le Tellier-là, je l'ai lu, et j'espère qu'un jour ses petits billets matinaux du monde.fr (pour les abonnés) seront édités - évidemment il manquerait peut-être le contexte.

Schubert : pas besoin donc d'aller au Châtelet pour entendre la cantatrice.

Lied it be !

jeandler a dit…

Winterreise! j'en possède bien quatre ou cinq enregistrement.
Pas tout à fait pour une voix de femme mais Normann ou Hendricks, c'est du bon... Dieskau reste la référence, distillant les cailloux du chemin...

arlettart a dit…

L'intonation ou le tiret et la phrase est tout autre je pensais à Nathalie Sarraute "pour un oui pour un non " ...............et vous la nommez en fin de billet la boucle est bouclée
Parfois difficile de réentendre ce qui nous a charmé une fois

Pierre R. Chantelois a dit…

Quelle alternance : du bar à la salle de concert. Et le dénominateur commun : la musique. Parsemée de lectures. De livres et de mots. C'est nous offrir beaucoup en un si petit espace ;-)