mercredi, octobre 20, 2010


Honte à moi – entre ma forme physique, et peut-être à cause de mon moral qui creuse le fonds en ce moment (tentée d'arrêter paumée, et internet en général), j'ai résisté une petite demi-heure, de plus en plus rétrécie et branlante, puis me suis assise sur la terre dans le vent, ai regardé la manifestation qui me semble-t-il avait diminuée à cause de ce sacré temps (ça s'est confirmée semble-t-il), et suis rentrée, presque debout. Ai trembloté, ai eu le moral absurdement miné par mon inexistence réelle et virtuelle. Ai décidé de mettre en ligne mes pauvre photos en les alternant avec des citations du dernier texte de Joachim Séné «Sans» http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503687/ sans (j'avais parlé de «la crise» le 4 février 2010 http://brigetoun.blogspot.com/2010/02/encephalogramme-plat-et-paresse-grande.html )
Texte vraiment remarquable, qui passe par l'écriture, souple, travaillée, vraiment «littéraire» pour rendre avec une justesse étonnante la vie des bureaux (quels qu'ils soient, et même si l'acuité des souffrances ou simplement problèmes, aliénations, n'est pas toujours aussi grande), de l'intérieur.

«armée des soldats en costume, uniforme classe moyenne, neuf heures du matin après les deuxièmes classes de sept heures sous l’esplanade dans le RER et les troisièmes classes de six heures, tous vers plus loin les chantiers ou ailleurs le port, manutentionnaires et bâtiments, mobilisation de tous pour l’emploi et la consommation, le ménage dans les bureaux vides quand le soleil déjà parti ou pas encore là, heureusement que moi, nous ici, avec le temps de venir le matin, la chemise, la veste, ces signes, tranquilles dans les bureaux,»

«cartons et nouvelles fenêtres, pas de lieu ménagé à soi, jamais, à chaque instant l’attention sur les glissements, les chuchotements, les plans d’openspace, les arrivées, les départs, ceux d’en-haut, ceux des hautes fréquences sismique, l’édifice sur ses bases et nous sur ses arêtes, « adaptés » au marché,»
.
«Homophobie, racisme, pédophilie, humour noir, moqueries, mépris, le grave, le sérieux, tout en dérision, mais sans homophobie, ni racisme, ni méchanceté ni rien car au fond second degré bien sûr, bien sûr le mépris des autres propulsé ou repropulsé en téléréalité, ses mises en scènes aux castings codés, son montage-fiction, ses moqueries, tout ça pour de rire ; et pour, dans la machine, tout ça catalyseur de tenir.»

«du soleil et du bonheur à chaque spot, à chaque nouveau jeu télé, du sourire et du bonheur voilà la recette, la roue, l’abondance, l’heureux gagnant et l’heureux présentateur dans le poste directement en dialogue avec la noire tumeur au chômage dans son clic-clac aux draps sales, la table basse sous les chips et le carton de pizza, trois canettes de bières vidées la veille, mal rasé, puant mais heureux dans son bonheur de cliché sale du célibataire chômeur aux chips-ketchup, repu du spectacle dans le cube de verre, meilleur ampoule de la maison avec le soir à 20 heures la lumière sombre des "actualités"»

«Sortie d’entretien corps vidé. Sang en tambour et glace de sueur sur la peau. Sortie d’entretien sans les jambes. Dehors, un nœud à la poitrine, un nœud indénouable, insécable, mais inflammable. Sortie d’entretien et retour boulot (entretiens entre midi) dehors poumons vidés, aspiration par la clope»
...
«le poids de tout ça sur les épaules, mal de dos, mal des bureaux, mal sans paroles, et combien pire alors en usine ? À pas y penser. À crever à la retraite ou même avant vu les lois qui, les lois qui, les lois qui s’enchaînent, toutes naturelles, toutes de bon sens, toutes ifo et qui moi là-dedans ? Personne, caillou au bulletin de vote trop lourd pour lui, brume de l’instant ignorante du déluge de l’histoire passée et future, incapable de télépathie comme de prescience, pauvre moi face aux lumières doxatiles des médias»

ai descendu un peu plus ma pente, dormi, pleuré, me suis abrutie en écoutant le Sénat, suis revenue à l'intelligence en écoutant le Sénat, le vent est mort, j'ai pris des résolutions que je ne tiendrai pas, me suis arcboutée au dessus de mon radiateur, ai mis une robe de laine et un manteau et suis partie, âme et oreilles en attente, vers Saint Pierre pour écouter «le remède de fortune» de Guillaume de Machaut

(J'ai trouvé via France Musique une vidéo avec quasiment la même interprétation : Pierre Hamon jouait de la flute, de la cornemuse, du tambour et Angélique Mauillon de la harpe gothique – mais étaient même chanteur : Marc Mauillon, et même viêliste : Vivabiancaluna Biffi)
déclamation, assez incompréhensible sans le livret, au début, tant qu'on n'est pas rentré dans cette langue. Et puis le chant presque purement monodique du lay, la variété que donne la voix, les différences de rythmes de strophe en strophe, le jeu des rimes
"Mais quand je voy
Le très bel arroy
Simple et quoy
Sans desroy
De son corps, le gay
Et que je l'oye...»
Et les petites polyphonies instrumentales intercalées comme des répétitions

La longue complainte, la ligne simple, l'écriture savante
«Tieus rit au main qui au soir pleure 

......
Car Fortune tout ce deveure, 

Quant elle tourne, 

Qui n'atent mie qu'il ajourne
Pour tourner, qu'elle ne sejourne, 

Eins tourne, retourne et bestourne,»
Le chant s'interrompant par moment, pour des strophes parlées, en dit rythmé, sur un air de la flute
«C'est souffrance la rigoureuse
C'est souffisance convoiteuse
C'est paix dolente et rioteuse
C'est vanité
C'est pacience dangereuse
C'est diligence peresseuse..»
Le chant royal, orné, et la balladelle chantés par l'Espoir (c'est à dire Vivabiancaluna Biffi s'accompagnant à la viêle)
La ballade en duo polyphonique – le virelay chanté, lancé par l'Amant avec un refrain repris en coeur – l'adieu pâmé.

et m'en suis allée, marchant bien vite, presque sautant sur les galets.

11 commentaires:

joye a dit…

La preuve que tout est bien qui finit bien.

Sauf que si c'est ton blog qui finit, parce que ce serait mal !

Anonyme a dit…

on a tous des velléités d'arrêter le blog, parce que on est censé le faire trop souvent, ou alors pour qui ? pour quoi faire ? Moi aussi. Ce n'est pas de l'addiction, ni une sorte de rituel, ou un pli, une mauvaise habitude, un vice. C'est une façon de voir le monde et d'en rendre compte. A qui ? Aux autres qui vous lisent. Puisque nous sommes là. Je suis venu par hasard, Christine Genin sur Facebook répercute un lien. Je lis, j'ai lu, j'ai même entendu (pas entièrement) la chanson (vous le saurez, j'aime les chansons), et voilà, s'il faut du courage, ce commentaire vous en apportera, j'espère. PdB

Lautreje a dit…

Est-ce l'automne qui te malmène ainsi ? Pourquoi prendre des résolutions douloureuses ? Chaque jour est à se vivre. Bien à toi.

jeandler a dit…

Une complainte par les rues...
Ah! Quel arroy!
Quelle oreille finira par comprendre ces voix?

brigetoun a dit…

bravo ! Pierre

JB a dit…

La tentation d'arrêter je la connais bien, j'y ai cédé plusieurs fois, mais ça ne tient pas...

Parfois un peu de silence aide. Et ensuite ça repart...

Au creux de la vague on ne voit plus l'horizon. Et puis on remonte, et là on voit plus loin... Ne reste plus qu'à tenir le cap.

L'automne est toujours un moment difficile pour les âmes sensibles...

Salut et fraternité.

Avignon a dit…

Des journées d'un bel équilibre de manifestation en recueillement !

Thème pour un livre d'images : "Slogans populaires dans les manifestations au XXIe siècle".

P.S. : mon mot de vérification est "siest" !!!

Florence_Trocmé a dit…

Ce site est une manière de résister, je l'entends souvent comme cela, résister à ce qui vous mine, vous personnellement et c'est déjà un enseignement pour chacun, résister aussi à ce qui mine notre monde, donc il y a différentes manières de manifester ! Et les plus efficaces ne sont pas toujours celles qu'on croit ! Continuez Brigetoun s'il vous plait, vous nous êtes nécessaire

brigetoun a dit…

merci à tous - cela plus magnésium, plus froid calme - is good hasta la proxima

Gérard Méry a dit…

Douce musique en ces jours de manif , pas incompatible. Requinques toi vite..

Pierre R.Chantelois a dit…

Il reste et restera toujours l'amour courtois de Machaut pour réchauffer les coeurs endoloris. Sortir de la rue pour se réfugier dans la poésie musicale de Machaut est un baume si profond qu'il réconcilie parfois avec les affres de la rue, loin du bruit et des fureurs