vendredi, mars 16, 2012

Revenir (en recyclage)... et monarchie républicaine


Dans le train, l'homme se demandait combien de temps le séparait de son adieu à la ville. C'était si vieux, et il avait si peu, et de moins en moins, le sens du temps. L'homme regardait le paysage déformé par la vitesse, il le voyait, saluait parfois d'une seconde d'attention un arbre, un pan de mur, une route qui s'éloignait brusquement. Et continuaient, comme depuis deux jours - le coup de téléphone, l'achat du billet, le rangement soigneux du nécessaire dans une valise - les images pâlies, hésitantes ou péremptoires, de lui venir en désordre, de cheminer en lui, quelque part sous son attention distraite à ce qui l'entourait.

Flux d'images brouillées avec d'étonnants sourires, des éclairs de tendresse confrontés au ressentiment qui avait tout effacé.

L'homme est sorti de la gare, il a traversé la place, descendu une avenue jusqu'à l'hôtel. Étranger dans la ville – elle avait vieilli sans lui, juste un peu mais avec la brutalité d'un changement d'époque. Ou c'est ce qu'il pensait. D'ailleurs il ne venait que très rarement dans ce quartier central quand il vivait là.

Neutralité, joliesses, et ce ressentiment.

L'homme a téléphoné. Il a pris un taxi. Il est entré dans la chambre et, par dessus une massive épaule, il a regardé ce que recouvrait le drap et ce visage, a trouvé les yeux, a vu la vie y revenir, un retrait et puis un adoucissement, jusqu'à une supplique d'animal en détresse. L'épaule s'est déployée en une grande carcasse, une voix a dit «te voilà.. il t'attendait», une pression l'a assis dans le fauteuil. Il regardait avec étonnement ces yeux, il cherchait en lui... Une main a glissé sur le drap et il l'a prise, l'a tenue, comme distrait - il a senti que la sienne répondait à la très faible pression des doigts sans qu'il l'ait voulu. Il a levé la tête vers son frère, et a dit «je ne t'aurais pas reconnu». Il y a eu quelques mots, des entrées, des soins, le soir approchait et ça été la fin.

Images en fuite auxquelles tenter de s'accrocher, ressentiment, tendresse ancienne.

En attendant l'heure de l'enterrement, dans le bureau de la vieille maison, son frère a pris un livre dans le rayonnage et a demandé «Pourquoi as-tu écrit ça ?» - et puis «oui il l'a lu, mais nous n'en avons pas parlé». L'homme n'a pas répondu, il a parlé maison, renoncement, droit du demeuré, ils ont un peu discuté, son frère a accepté, de mauvaise grâce. Devant la tombe l'homme a serré des mains, embrassé, écouté les «c'est fou ce que tu lui ressembles», les «que deviens-tu ?», les mots sans sens, les «il vous aimait tant», quelques banalités et une ou deux petites perfidies.

Images en fouillis bougeant lentement, sidération.

Dans son ancienne chambre, l'homme a trouvé le journal de son adolescence. Il est reparti. Dans le train, il ne regardait rien, juste ce cahier et puis ce livre. Il a cherché un peu, décidé qu'il n'y avait pas de vérité.

Il a refermé le passé. 

J'ai reçu un beau texte pour les vases communicants d'avril, et regarde d'un oeil suspicieux les lignes que j'avais notées... en attendant je reprends, ci-dessus, le texte que Justine Neubach avait abrité chez elle http://justineneubach.fr, en pendant de ses «témoignages de rien» http://brigetoun.blogspot.com/2012/03/temoignages-de-rien.html

Ce jeudi, ai rencontré un oiseau étrange, 

en allant, vers huit heures, au restaurant «chez Françoise», assister au café-politique animé par Romano Marc autour du caractère monarchique ou non de la Vème République 

rien appris vraiment (rien appris du tout à vrai dire), mais m'intéresse de rencontrer des avignonnais (éventail assez ouvert je crois d'ailleurs, enfin assez) et voulais soutenir cette tentative d'animation.

Si ce n'est qu'un peu (ou très) impatientée par l'incapacité à sortir des manifestations accessoires (signes extérieurs) pour parler de l'exercice du pouvoir que permet cette constitution, aggravée par ses remaniements successifs, et surtout la façon de l'interpréter en la détournant (me moque un peu des palais, ils sont là autant les entretenir en les utilisant, si le pouvoir est partagé), et la parole donnée un tantinet trop longuement à un admirateur béat, 

je suis partie en cours de route, un peu avant dix heures, en tentant une difficile discrétion.

8 commentaires:

Gael O'SCANLAN a dit…

Comme elle est juste cette phrase au sujet d'une ville qui a vieilli "sans nous".

Un souvenir doux amer.

Texte très émouvant.

Dominique Hasselmann a dit…

Tous les cafés sont politiques, heureusement on y tient parfois d'autres propos que de comptoir.

JEA a dit…

T. Tranströmer :
- "C'était un enterrement
Et je sentais que la mort
Devinait mes pensées mieux que moi-même..."

lesbeautesdemontreal.com a dit…

Texte introductif magnifique. Les trains sont des sources d'inspiration qui ont jalonné les grandes œuvres littéraires. Je n'avais pas lu ce texte et je le découvre avec ravissement.

jeandler a dit…

Un beau texte sur les choses ordinaires de la vie.
Je trouve au contraire que les villes - certaines au moins - rajeunissent sans nous... Une illusion parmi d'autres.

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Refermer le passé.
Se peut-il ?

arlettart a dit…

"Soutenir cette tentative d'animation" Merveille de ton intime conviction

Gérard Méry a dit…

moi aussi mardi je suis allé à un enterrement...le village lui ne change pas