mercredi, mars 28, 2012

Rides et traces


Ô toi que je trouve le plus beau, le plus cher à mes yeux, parmi les quelques survivants de la seconde partie de l'allée, entre le portail et les petits troncs juvéniles qui portent étiquettes de leurs donateurs, je ne sais quel est ton âge.
Mais me plaît de te croire immémorial, antérieur à tout et même aux bâtiments, ce que tu n'es certes pas, antérieur à l'idée d'allée, ce qui est très certainement idiot. Comme un Nérée échoué là, qui aurait fui par le fleuve la mer que l'oubliait et serait venu se métamorphoser sur le coteau, comme un éléphant ancêtre de tous les troupeaux d'éléphants, comme une roche fruit de plissements anarchiques au cours des siècles.

Et je regarde ma main, guette les tendons, les pâleurs, les veines qui la boursouflent, mais même en l'opposant à la jeunesse d'une terre, n'y trouve pas l'énergie des sillons qui te parcourent, ni la beauté du jeu des bruns et violets qui font de toi un gigantesque bijou baroque.

Ces plis innombrables, ces ocres, ces douceurs et ces noirs, cet entre-choc de vagues gelées, qui sont rompues et se prolongent, tout cette vie figée qui pourtant continue à courir en toi, sous ton épaisse peau torturée, ces boursouflures, souvenir du jaillissement de banches mortes et effacées.


Le respect que tu inspire, simplement, sans le vouloir – et ma vieille paume, durcie plus encore qu'elle ne le paraît, avec ses lignes si ramifiées qu'elles me semblent illisibles, s'est tendue vers toi, n'a pas osé se marier à tes mouvements immobiles, même si aucune paire d'yeux n'était là pour justifier ma réserve. Mais, au delà de nos dissemblances, qui ne sont que de degré, mes mains, mon corps sont frères de ta massivité antique

n'aurai pas pourtant la jeunesse qui va te revenir, sortir de toi, se montrer comme ces fleurs sans grand caractère qui, pour être les premières en quatre ans que porte la plante inconnue de ma cour, et même sans cela, me sont un petit émerveillement lorsque j'ouvre les volets bleus sur le monde, et tout spécialement ce mercredi matin (n'ont pas réussi pourtant à me faire oublier la douleur, et avec honte j'ai encore renoncé, pour prendre calmant et eau, une fois encore à la prise de sang demandée depuis si longtemps, alors que j'arrivais enfin à assumer les dix heures de jeune – me demande comment je faisais il y a six ans quand c'était chose ordinaire).

9 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Paul Eluard écrivait : On transforme sa main en la mettant dans une autre.

Dominique Hasselmann a dit…

Les doigts de la main sont des branches, sans doute.

jeandler a dit…

La Nature modèle tout ce qu'elle touche: elle n'a pas d'âge.

arlettart a dit…

Et sur ces mots qui coulent en espérance j'ajoute une feuille
Par" le soleil qui s'avance sur les éboulis intérieurs"
Pensées vers toi comme la première fleur

Danielle Carlès a dit…

Juste pour dire une chose (inutile) : je me rêve souvent en éléphante (moi qui suis toute petite), et les arbres comme des frères, oui.

JEA a dit…

Une main avec une ligne de vraie vie
et non comme l'ont dit : une ligne de chemin de fer ou une ligne de coke...

versus a dit…

Émouvant... et vos mains-racines ne manquent pas d'air, elles se meuvent sans terre et sans reproche.Le monde est leur terreau.

Gérard Méry a dit…

les dix heures de jeune....pour le rester ?

mémoire du silence a dit…

La paume, les paumes... nos plus fidèles amies,,, nos amantes de toujours...
j'aime.