vendredi, août 03, 2012

On part (…) pour ne pas s'appeler Médor.... Vase communicant avec Samuel Dixneuf-Mocozet


On part (…) pour ne pas s'appeler Médor.
Nicolas Bouvier, L'échappée Belle, éloge de quelques pérégrins.

Premiers pas, premières contractions. Corps pataud, renâclant, presque. Partir, à son corps défendant.
Effort, premiers gestes. Un début. Recommencement. Apprendre, encore. Ebranler. Partir, à rebours de la fuite.

Tu pourrais aller à travers champs, jambes nues, droit dans l'idéal, irrésistible.
Tu pourrais aller à travers bois, tête nue, sentir battre le sol, au secret.

Ce sera le bitume. Granulé, lisse, bouillant, glacial, torturé, dessiné, délimité, sécurisé. Indifférent. La route des hommes. Cartographiée, répertoriée, étiquetée. Pour s'inventer sous la contrainte.

Tu connais le feulement des automobiles, leurs passagers prisonniers, bulles d'acier imperméables.
Tu connais le hurlement des motocyclettes. Les motards sont un peu plus vivants.
Tu seras le glissement du vélocipède, le cantique de la roue libre, le concerto discret de ton souffle sur celui du monde.

(Leslie Stephen a décidé que les Alpes seraient un terrain de jeu. Hannibal, lui, s'était-il amusé ?)

Le col de montagne est l'intersection entre une ligne de crête et un talweg, c'est-à-dire le point le plus bas entre deux sommets appartenant à la même arête.

Une montée, une descente. Immuable. Et l'entre-deux, les femmes en chiffons qui rient aux éclats dans l'air frais, les pas prudents du voyageur endolori, les vieux side-cars vert mat de la deuxième guerre (tu cherches les officiers en uniforme), comme une petite excitation, comme un brin d'aventure, une brève communion et le passage, la virgule, la bascule, l'ici et l'ailleurs.

Au milieu du tumulte, tu réinventes la solitude. Ce moment où plus rien n'existe : que ton souffle sur l'asphalte vide.

Tu parles avec tes peurs. Tu les caresses, tu les regardes dans les yeux, enfin. Et tu te trouves bien lâche.

Dans ton cabas, quelques livres. Tu les hisses en haut des routes, fardeau inutile et nécessaire. Tu ne les ouvres pas. Dans ton carnet, quelques mots, gribouillés à la peine. Tu ne les comprends pas. Seule compte la route. Et l'expérience de la route. Le reste est évanoui.

Il y a ceux qui se promènent en meute, qui consentent à goûter à l'effort avec le réconfort tout proche. La voiture suit, et tout le reste. Il y a cet homme désargenté, sur une antique machine, qui monte les cols pour faire quelques globules. Je suis malade, ça me fera du bien, tu vois ce que je veux dire...Peut-être...

Un jour, oublier les raisons, les questions les réponses, oublier les heures, les secondes, les battements de cœur, et continuer d'aller, irrésistible.

La route se fait étroite. Au pied d'un arbre, des fraises sauvages. Les fraises d'une petite fille. Tu l'imagines, gisant, dans le tréfonds de l'écorce. Sève. Doucement, tu prends une fraise puis la porte à la bouche, religieusement.

Col après col, tu vois le passé s'obstiner, alors que tu glisses vers la mer. Tu vois le futur aussi, déjà prisonnier. Et tu te laisses aller vers l'horizon.


texte et photos de Samuel Dixneuf-Mocozet, que je découvre en les posant sur Paumée où ils veulent bien s'installer pour ce vendredi de vases communicants, avec pour moi petite navrance de mon assez piètre contribution chez lui http://samdixneuf.wordpress.com/
quoique cela fait contrepoint, mise en valeur, petite ombre portée qui fait ressortir..
Rappel :
Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre."
La liste des participants, que j'espère correcte se trouve ci-dessous, et sur un blog dédié à ce seul usage http://rendezvousdesvases.blogspot.fr/

8 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Belle pérégrination en mots et en lieux d'un pérégrin des temps modernes

arlettart a dit…

Aime beaucoup cette errance d'un vase à l'autre Merci du partage

brigitte celerier a dit…

sauf que là tu ne peux aller sur mon vase

Anonyme a dit…

Ca y est, le contrepoint de Brigitte est enfin en ligne. Mille excuses ! http://samdixneuf.wordpress.com/2012/08/03/plantee-sans-racine/
S.

brigitte celerier a dit…

félicitations et gratitude ! comment avez-vous fait ?

32 Octobre a dit…

quel voyage !!!

brigitte celerier a dit…

oui, admiration, et bien évoqué

Gérard a dit…

..et pourtant que la montagne est belle