lundi, mai 20, 2013

Ce serait peut-être un hommage


Ce serait il y a longues années, ce ne serait pas si loin
Ce pourrait être en 1920, environ, ou 19 ou 21, ne veux pas calculer
Ce serait en un pays très éloigné de la presqu'île, de Lyon, du Rhône et de la Saône
Ce serait très loin des mères, grand-mères, femmes aînées et des amies
Ce serait une très jeune femme, avec des douceurs rondes de l'enfance qui se devinent encore
Ce serait une très jeune femme qui serait passée, le temps d'une guerre trop longue, des cahiers et jupes courtes à la paix, les fêtes, les jeunes hommes rescapés, les jupes longues dansant souplement, les grands chemisiers blancs, juste à temps pour que les jambes se montrent sous des jupes raccourcies
Ce seraient ces jambes qui, longues, longues années plus tard, séduiront les passants qui la verraient de dos.
Ce seraient ces chaussures ridicules, petites preuves que veux attendrissantes des légers dérapages d'un bout goût extrême sous l'effet d'une mode passagère
Ce serait cette jeune fille devenue très vite jeune femme, jeune mariée, embarquée à la suite d'un commandant à la belle moustache sur grandes dents
Ce serait un monde de dames inconnues, protectrices mais peut-être juges, un peu, comme le sont des relations
Ce seraient les conseils, la tendresse d'une mère dans des lettres qui mettraient un temps dont n'avons plus conscience entre le confluent et la légation à Pékin
Ce seraient peut être appréhension, solitude, sourire, épanouissement, fierté de montrer à ceux qui sont loin ce petit brugnon en robe brodée
Ce serait l'effarement léger, l'amusement (et cette jolie façon de le raconter) devant les mandarins anciens élèves officiers, le petit vernis, les robes brodées et les rots bruyants
Ce serait regarder, noter, rester profondément la jeune fille de la presqu'île.. Ce serait le début. Ce seraient, cachés encore dans un avenir indécis, des voyages, des guerres, des responsabilités, des épreuves, les maladies des proches, les morts, des amitiés solides, la rencontre de fortes personnalités, certaines plus ou moins célèbres, et les liens qui se créent, souples mais persistants, une grâce mondaine et une sensibilité profonde.
Ce serait une fierté timide.
Ce serait peut-être deviner, dans le petit sourire, le courage et la grâce, qui ne la quitteront pas, peut-être aussi le petit noyau de principes inaltérables dont sa petite fille héritera comme une chose précieuse mais exigeante – un idéal vers lequel tendre sans illusion – refusant seulement, avec révolte, les jugements sur autrui qui peuvent en découler, peut-être un peu trop de confiance dans les formes au risque de l'hypocrisie inconsciente.
Ce serait sur les genoux de la jeune femme un petit être un peu boudeur ou interrogatif, qui ne laisserait pas encore deviner le charme de la femme, la chaleur, la fausse naïveté, l'humour (ni les côtés joyeusement exaspérants), l'accueil et le talent pour la fête simple.
Ce seraient deux guerrières discrètes.
Ce pourraient être, mais ce n'est qu'une re-création, momentanée, approximative, un peu rêvée, les deux femmes qui m'ont précédée, que tant ai admirées, qui tant m'ont exaspérée, contre lesquelles me suis tant et si violemment révoltée, peut-être de savoir que point ne pourrais prendre leur suite et que devais trouver ma voie, ce que n'ai pas réussi, que tant aime.
Ce serait demander pardon d'avoir volé cette photo que n'avais pas, parce que l'aime.
Ce serait demander pardon de ne pas l'avoir gardée pour moi parce que trop ai rêvé devant elle.
Ce serait plaider que c'est si vaguement en rapport avec la réalité, peut-être, que ce pourraient être deux belles étrangères - que, si c'est superficiel et donc trahison, c'est de ne pas avoir osé nous impliquer, elles et moi, telles que vraies.

11 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Deux femmes, une photo, des souvenirs, le rendez-vous en image, vue sépia non séparée.

Gerard a dit…

Ce seraient peut être de la famille très proche

Francis Royo a dit…

Les rêves sont parfois si beaux qu'il faut les partager. Quel magnifique cadeau , pour ces femmes et pour nous. Merci.

jeandler a dit…

Ce serait peut-être l'incipit d'un roman, l'homme presque flou dans l'encadrement de la porte.

joye a dit…

J'-a-d-o-r-e !!!

♥ ♥ ♥

brigitte celerier a dit…

Jeandler je ne crois pas que l'homme sur le seuil soit le bon.. un ami

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Allez, Brigetoun, on t'a reconnue !
:D)

Pierre R. Chantelois a dit…

Évocation énigmatique d'un monde qui nous est inconnu et qui a donné prétexte à une prose tout aussi énigmatique et très belle.

arlettart a dit…

Tout un pan de vie
et tant d'évènements passeront devant les yeux et dans les coeurs de ces belles personnes
Un grand hommage dans tes lignes

tanette2 a dit…

Un beau texte inspiré de cette belle photo ancienne. Ce serait les deux femmes qui t'ont précédée...sinon elles te les ont bien rappelées...
Beau partage avec tes lecteurs. Merci.

DUSZKA a dit…

Beau texte qui va au coeur.