samedi, juillet 20, 2013

Festival – jour 14 – peu et long - s'interroger, continuer - poésie et négritude


Savoir tout ce qui est là disponible, savoir aussi que je lasse avec mon truc, ma pérégrination ou non pérégrination dans le festival

se demander s'il est bien utile de rajouter une heure environ ou plus à en tenir petite chronique insuffisante sur Paumée
se sentir si seule, perdue là dedans, parfois, mais c'est là
et pour Paumée, se souvenir que cette chronique est pour moi surtout, alors avancer, petit, petit, juste noter comme des petites pierres, et là, ce vendredi matin, pendant que mes cheveux sèchent, que mes jambes frictionnées passent du violet au rose, que lentement la plomberie intérieure se remet en marche,
se souvenir de la pluie de feuilles lumineuses dans la chapelle des Pénitents blancs et de la jubilation spirituelle en suivant Nicolas Truong dans le Projet Luciole et de la présence, la voix, l'esprit de Nicolas Bouchaud
se souvenir de la nuit de Boulbon, de la chèvre, de la haute et frêle et courbée et touchante silhouette de Mathieu Montanier (merci Arnaud Maïsetti pour son nom), des deux couples entre lesquels j'étais assise et de la communion, de un somnambule qui glisse le long d'une corde à linge mais jamais ne tombe et jamais ne reste debout.. il glisse sans cesse et son périple est sans fin, de C'est étrange ce que je suis devenu, je me surprends en train de mourir, des cordes autour du cou du gardien, des silhouettes cornues, du disque qui roule, de les gens meurent par fatigue, par habitude c'est tout mais aussi de la danse et de savon de Marseille, ora pro nobis – les cuisses de Monique, ora pro nobis
se souvenir des silhouettes de Cécile Portier et Juliette Mezenc, se souvenir de la fragilité, du courage, de l'intelligence, du charme et de la force
se souvenir de Germinal et du rire qui monte, libre, joyeux, sans aigreur
se souvenir des moments où le soleil se fait tendre sur la peau
se souvenir de la beauté de l'ombre pétrie de lumière
se souvenir de la silhouette mince de Faustin Linyekula et de l'énergie de ses danseurs dans la nuit de Mes Célestins
se souvenir des sujets à vif et de Perlaborer
oublier le public de ce soir là dans la cour, ou d'une partie, se souvenir de ce moment où Jane Balibar nous a perdus dans le dernier monologue mais aussi des corps lançant les mots, de Handke, de Hans/Nordey Ne détourne pas vers le rêve les chères, les bonnes choses durables, montre-les-nous en plein jour, mets-les en plein soleil aussi proches que lointaines et rends-nous parfois libres pour l'arbre, «arbre», le fleuve, «fleuve», pour la plaine d'un vert bienfaisant, pour le dos des montagnes, étincelant siège des dieux, pour les nuages comme avions du matin, pour la fleur comme calice-refuge. Laisse-nous ce soir être ceux que nous sommes – les hommes d'un temps originel, la lune derrière les branchages, les coquilles d'escargots dans la glaise... et de la gardienne du chantier
se souvenir des retours dans la nuit et dans la ville qui résiste encore avec langueur à l'assoupissement
se souvenir de sourires, de gestes fraternels dans la foule, des enfants
se souvenir de la pluie aux Carmes, des comédiens jouant, de leur façon de créer leur monde et nous inviter dans leur village, de la troupe de Jan Lauwers
ne se souvenir que de l'envie de voir les hommes de Christian Rizzo, accepter l'abandon, rêver d'avoir vu «d'après une histoire vraie» et se réjouir de ce qui semble un succès
se souvenir de la musique de Jodlowsky à Saint Martial
se souvenir du courage fatigué et souriant des acteurs-tracteurs et d'avoir croisé un clown harassé dans une rue noire
se souvenir des jardins, des matins avec l'Afrique entre fontaine et souriante façade à Mons, des platanes bien-aimés de Calvet et de Dieudonné Niangouna, André Wilms, d'autres, des jambes allongées sous le cèdre du théâtre des Halles
se souvenir de la miraculeuse et très brève vie des roses et des pieds nus dans la cour au petit matin
se souvenir, un peu moins, d'autres spectacles, lectures, expositions, savoir que c'est peut-être parmi ce magma que se cache ce matin ce qui sera le plus important pour moi
se souvenir de la gentillesse des lecteurs qui m'ont portée, et leur rendre grâce
arrêter, faire la cuisine, coiffer cheveux presque secs

et voilà que je me demande si je garde cela (et tant pis, le fais) parce que :
émerger d'une longue sieste pour partir dans l'air lourd d'une promesse d'orage (qui s'est dissipée comme par miracle dans le cours de l'après-midi)

partir, par les petites rues, petit arrêt rêveur devant le libraire d'ancien, et faire grimace ironique en réponse à une question (à moins que ce ne soit une constatation, peut-être dépitée)

arriver au Centre Européen de Poésie (me demande pourquoi je n'y passe jamais, timidité je crois) pour la seconde des conférences de Daniel Maximin Aimé Césaire, frère volcan 

attendre en regardant une petite exposition d'objets et d'art africain, des photos d'acteurs de Christian Roger (prises avec une lampe de poche dans le noir qui suit immédiatement le spectacle) et puis avec une très sympathique conteuse guadeloupéenne, amie de Maximin, qui fait partie de l'équipe de la Chapelle du Verbe incarné (aller l'écouter lundi si je me réveille assez tôt)

rencontre brève avec Maximin et installation (nous étions douze) dans une petite salle spartiate mais dont j'aime les très hauts bancs de bois

(et s'il est d'une courtoisie charmante, mon appareil photo n'a pu le saisir), deux heures assez passionnantes sur la négritude qui est universalisme et tout sauf un racisme, une intervention qui charriait des retours à Césaire, sa jeunesse, le Cahier du retour au pays natal bien entendu
qu'il suffit que nous nous mettions au pas du monde, mais l'oeuvre de l'homme vient seulement de commencer, et il reste à l'homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l'intelligence, de la force, et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu'a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute du ciel en terre à notre commandement sans limite
à la revue éditée pendant la guerre par lui, par Senghors, Suzane Cézaire, d'autres encore et Léon Gontran Damas
car le rire est nègre
car la joie est nègre
car la paix est nègre
car la vie est nègre

passer par la révolution, l'arrivée de Napoléon et la régression, la Guadeloupe écrasée, mais Haïti... (et les soldats envoyés à Haïti, hongrois et polonais devenus haïtiens), arriver à Jacques Roumain
Sur les rails du Congo-Océan
mais je sais
des suaires de silence aux branches des cyprès
des pétales de noirs caillots aux ronces
de ce bois où lynché mon frère de Géorgie
et berger d'Abyssinie
les haïtiens et autres, présents dans la guerre d'Espagne, parce que nègre veut dire homme, (et avec eux Wilfredo Lam... sourire de Brigetoun en entendant le nom de ce peintre qu'elle aime et dont on ne parle plus guère)
apprendre aux maîtres d'esclaves qui nient leur propre humanité à redevenir homme....
revenir à la Guadeloupe, faire un détour par la Nouvelle Calédonie, et l'Algérie de Fanon..

Nous étions si bien que, pour laisser la place à un spectacle, nous nous sommes retirés, un temps, dans la cour baptisée jardin (et quand suis partie, tentant une photo, freinée par petite honte, Maximin bien entendu a de nouveau disparu)

La directrice du Centre a eu l'intelligence de poser sur la table un livre édité par la réunion des musées nationaux à l'occasion d'une exposition de Lam au Grand-Palais, sous la direction de Daniel Maximin Césaire & Lam insolites bâtisseurs et je n'ai pu résister à la tentation de me l'offrir (un dialogue entre les Cahiers et la Jungle de Lam – des textes dédiés à Lam ou à propos de lui par Pierre Loeb, et Breton, bien sûr, Aimé et Suzanne Césaire, Benjamin Péret, Pierre Mabille etc...) 

et une série de poèmes écrits par Césaire sur des eaux-fortes de Lam comme sur nouvelle bonté de 1969 un poème de Moi laminaire (1982)
des oiseaux vampires tout bec allumé
se jouant des apparences
mais aussi des seins qui allaitent les rivières
et les calebasses douces au ceux des mains d'offrande

retour sous ciel bleu, à petits nuages doux,

suis passée à l'opéra, j'ai essayé d'avoir une place pour le spectacle de Pippo Delbono, n'ai pas pu,
suis rentrée arroser, faire cuisine, pondre ce billet ridiculement long, voir que la nuit est là, entrer dedans tout doux avec des poètes
se préparer à une nouvelle salve de spectacles, ne pas oublier que dois en émerger aussi fraîche que possible, prête, pour la fête familiale à Sancerre.

10 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

D'abord une rétrospective thématique fort bien structurée qui résume assez bien les sentiers des arts parcourus. Pui8s cet hommage à l'art nègre que n'auraient pas renié Senghor et Césaire. J'ose le croire.

Dominique Hasselmann a dit…

Oui, déjà la cohorte des souvenirs engrangés, qui prolongent vos instants de ravissement...

J'avais vu à Paris cette expo de Wifredo Lam (au musée Rodin, je crois), je n'ai donc pas tout manqué !

Marie a dit…

ah bonjour chère Brigitte, que c'est magnifique ta présentation-l'art pendant que tu attende les rues de festival ah ici dans les rues de festival mon préfèré c'était lhomme du piano roulant comme tu as photographié alors tu devrais aimer ca aussi.
et les lignes de pièces ca entre dans les veines du festival dans ton journal.
cet été je fais un peu de poésie dans ma ville mais c'est un microphone ouvert et actuellement c'est basé en l'afrique et je pense a ca quand je lis le theme sur les negres. mais c'est étrange Brigitte la force de la cause diminue en notre pays multiculturelle.

merci c'est magnifique!!!!! je retourne au festival de OFF ici!
belle journée magique.

Chri a dit…

Et si vous ne lassiez pas?

Laura- Solange a dit…

Merci pour tous ces billets qui font souffler un air d'Avignon à ceux qui n'y sont pas...

Anonyme a dit…

et surtout, vous ne lassez pas! nous attendons vos billets avec impatience. une anonyme timide et nulle en informatique, mais qui vous suit acec passion

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Merci pour la rue déserte et sans affiches qui me répond !
Et, pour quelques hommes bleus aussi...
:D)

arlettart a dit…

Te sentir seule ? Ah!! j'aime ce paradoxe souvent éprouvé devant tant de sollicitations
Ton charme de conteuse est enchanteur

Lavande a dit…

Merci de votre chronique que j'apprécie beaucoup.
Retour de festival pour nous, hier, après une semaine très riche.
Dans le Off quelques très bons spectacles: "la Palatine", "les liaisons dangereuses", mention particulière à "Docteur Glas" qui nous emmène dans la Suède puritaine avec d'excellents comédiens et surtout l'extraordinaire "Mouette", mise en scène par Hélène Zidi-Chéruy, qui rejoue cette année après le très grand succès de l'an dernier où elle avait été mise en valeur par la comparaison avec la triste mouette du Palais des Papes.
Le hasard ne nous a pas fait nous rencontrer dans les rues d'Avignon. Dommage.
Bonne continuation dans cette épuisante canicule.

Gérard Méry a dit…

Intéressant les photos d'acteurs de Christian Roger