mercredi, décembre 18, 2013

Aliments, un peu de ciel,et rien d'autre


intérêt plus que relatif
Me restaient une pomme, deux pots de tapenade, un pot de rouille, deux sortes de moutarde, une provision de pâtes, du café, du thé, et trop de fromage, des pots de sauces tomates et de coulis, des joues et un petit bloc de morue, quelques Pompadours et six bintjes
m'est venue, portée par je ne sais quoi, ma grand-mère peut-être et Lyon, une envie de crosnes, ai pris un couffin, m'en suis allée

dans les rues, dans une douceur un peu aigrie, une fraîcheur revenant, les yeux dans les bruns et roses des arbres qui buvaient la lumière splendide et roide, le bleu ardent, y noyant les petits soucis, les incompréhensions, toute velléité de penser

suis tombée sous le charme, au moins visuel, de petites pommes de terre rondes joliment naïves (ai appris ensuite qu'elles avaient nom Miss Blush, que leur variété était originaire de Hollande, qu'elles avaient chair drue et ferme de demoiselle) – ai rempli inconsidérément mon couffin et un sac de légumes de saison, de morue, d'un bidon d'huile d'un litre, légèrement sophistiquée, à défaut de mon huile habituelle qui manquait cette semaine, 

et m'en suis revenue, avec de petits arrêts pour bailler aux feuilles volantes et reposer mes mains - un petit salut navré aux arbres fraîchement taillés en haut de la rue Saint Etienne.

ai déballé morue en bloc et en filet, l'huile,
la tranche de courge parce que de joyeuse couleur et parce que la saison,
les navets parce qu'aimés,
les topinambours parce que navet qui ne pique pas, et qui rêve un peu de noisette,
les crosnes parce que légèrement comiques, petits tourbillons anarchiques, infiniment moins contraignants à manger qu'un artichaut, moins filandreux et plus doux encore que les gros 
les chayottes pour la fraîcheur du goût
les conférences pour qu'elles fondent en sucre dans ma bouche

le reste
ai rangé, cuisiné, sagement engraissé ou tenté de
me suis plongée distraitement mais avec amusement dans la lecture de la liste des variétés, anciennes, disparues, sur http://moulin.chauffour.free.fr/pomme_de_terre/anciennes_varietes_pomme_de_terre.htm m'interrogeant sur ce qu'est l'Adonis, m'indignant de l'interdiction de l'Arran Banner, rêvant un peu, légèrement tout de même, je me remettrai de mon ignorance de la jaune hâtive d'Ecosse, la farineuse rouge de Chazeirollettes, la feuille d'ortie, la fleur de pêcher et le flocon de neige, les Francescas du Chili, la Franschen puisqu'elle a donné la bintje, la marseillaise, la nouvelle souris des Pays-Bas, etc... et même la proffesseur dont on se demande si c'est une nouvelle variété ou si elle fut signalée par son producteur de Pont-Aven après un chouya trop de Chouchen.
À vrai dire ai lu un peu plus, autre et j'ai commencé aussi la lecture ravie des premières pages de l'Eloge du tyran de Giorgio Manganelli, parce que François Bon est un éveilleur de curiosité et que j'y cède parfois http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3486 (le Discours de l'ombre et du blason est dans ma pile)
Tout ceci est palpitant, n'est-il pas ?

Mais tout de même, ce plaisir de découvrir l'intelligence allègre de Manganelli, et, par exemple, ceci, un peu avant le chapitre 8 où me suis arrêtée
En face l'un de l'autre, Bouffon et Tyran, je Vous adresse ce stupide jeu de lèvres, et Vous me soufflez le gel de votre terreur, cette terreur qui paraît nécessaire à mon rire, à mon humeur railleuse ; car c'est uniquement pour le Tyran que je deviens Bouffon ; seule la peur, parce que je sais que vraiment le Tyran peut me tuer quand et comme il veut – et ce «comme» n'est pas sans importance -, seule la terreur peut toucher aux sources les plus profondes du rire, peut m'abêtir à point, de sorte que je trouve – je ne sais plus si c'est par épouvante ou par vivacité naturelle – les saillies, les boutades, les jeux de mots, les délicatesses palindromes qui me rendent indispensable. Et peut-être le Tyran ne parviendrait-il pas à habiter son gel, n'oserait-il pas être soi-même, vivre avec sa maligne horreur, si ne l'assistait – notez bien : l'assistait, non pas : le consolait – l'inspiration trouble du bouffon....


10 commentaires:

Francis Royo a dit…

Ne connaissais pas la Miss Blush, qui a bien belle allure.
Aucune faute gastronomique ni éthique avec ces légumes de saisons. Amour partagé des crosnes, navets, topinambours et autres racines de saison.
La lecture, elle, nous couronne tous.

Anonyme a dit…

J'ai une recette de navets au miel et copeaux de cannelle...

brigitte celerier a dit…

mais j'ai un peu oublié que dans mon cas ces aliments doivent être considérés comme condiments

Dominqiue Hasselmann a dit…

Bel assortiment : le mystère des pommes de terre vous tyrannise !

brigitte celerier a dit…

surtout gourmande des mots de leurs, fruits et autres (presque plus que de la réalité)

cjeanney a dit…

Magnifique, tout et tout. (nourritures terrestres et spirituelles comme dirait l'autre)
(je ne sais as quel autre par contre :-))

brigitte celerier a dit…

Christine sourire :)) sourire

Pierre R Chantelois a dit…

Faudrait que je mette sur mes parcours quotidiens les Halles de mon quartier. Vous m'en inspirez la visite et, même, une fréquentation assidue ;-)

ana nb a dit…

c' est beau de nous faire entrer dans votre maintenant ; mélange des nourritures du ciel des arbres de la lecture

arlettart a dit…

Tu trimballes et tritures et tripatouilles les mots et les choses avec bonheur
Merci "Votre Honneur"