mardi, mars 11, 2014

Goûter le printemps, vouloir en finir avec le duc


Léger manteau ouvert, léger chandail émeraude, pantalon olive mourante, un lourd sac de linge au bras, avec un entassement manteau pelucheux et canadienne, considérés comme hors saison, cheminer, à petit pas, esprit voletant, vers teinturier, et en revenir presque sans charge sous un ciel qui a retrouvé sa gloire, dans la tiédeur naissante.

Saluer les deux seules affiches devant la mairie, qui sont d'amis ou presque...
Chercher à être moins sottement ignorante en ce qui concerne le coût du nucléaire, ou les dégâts résultant du recul devant les bonnets rouges, et puis s'installer avec une tasse de thé qui refroidit devant l'écran pour en finir, du moins le voulais, avec le duc d'Ormond, en racontant l'histoire romanesque d'un mariage, cette histoire au détour de laquelle je l'ai rencontré, où il joue un rôle secondaire mais déterminant, ce dont il se flatte, se voyant en sage sollicité par toute la ville, et ce qui n'est que partiellement exact.


Seulement, je n'ai découvert cette petite histoire que par l'hôtel de Villeneuve-Martignan, aujourd'hui musée Calvet, ou plutôt par sa préhistoire, et je ne veux pas me passer de noter quelques éléments le concernant, lui, et la famille de la jeune personne, même si cela est fastidieux et allonge d'autant le récit... qui ne trouvera sans doute ici que son amorce.
Or donc, en cette année 1733, qui est aussi l'année où l'hôtel de Caumont, en chantier depuis 1720, devenait partiellement habitable, cette noble entrée, cette cour n'existaient pas encore, et encore moins la grille, ni même la rue.
Or donc, en cette année, la rue Joseph Vernet n'était qu'un chemin nommé rue de la Calade, bordé, là où s'élève maintenant le porche, par la Sorguette, le canal à ciel ouvert qui occupait l'ancien fossé des remparts du XIIIème siècle.
Or donc en cette année, à l'emplacement de l'hôtel qui n'était pas encore projeté, s'élevait, s'ouvrant sur la rue des Masses, l'ancienne livrée de Cambrai - du nom du dernier cardinal qui l'avait occupé jusqu'à sa mort en 1420, Pierre d'Ailly, chancelier de l'Université de Paris, évêque de Cambrai – appelée, son nom changeant avec ses propriétaires successifs, «la grosse maison de Castellane» lorsqu'en 1719 Joseph-Mathias de Lauris de Castellane et des Gérards, dit le marquis de Castellane, la vendit à François-René de Villeneuve, seigneur de Martignan, marquis d'Arzeliers, marquisat de fraîche date, le domaine emportant le nom ayant été acquis par son père en 1708 vers l'époque de son installation à Avignon.
La famille n'avait de lien avec aucune des deux familles de Villeneuve, et sa noblesse était toute récente, mais elle avait acquis assez de biens pour être considérée. Elle venait de Valréas et avait été dynastie de médecins depuis le XVIème siècle jusqu'à Nicolas dit de Villeneuve, capitaine, devenu seigneur de Martignan par mariage.
François-René de Villeneuve faisait, par sa richesse, assez belle figure pour qu'une dispense du Pape l'autorise, malgré sa naissance hors d'Avignon, à entrer au Conseil de ville dans «la première main» - je ne sais exactement ce qu'on entendait par là mais c'était certainement fort important, et sans doute nécessaire pour être viguier, ce qu'il fut, son aisance ou davantage pemettant également qu'on ne tienne pas trop compte de son caractère qui, semble-t-il, était par trop fantasque.
J'ai trouvé tous ces éléments, un peu résumés ici, chez Joseph Girard, dans son «évocation du vieil Avignon», en même temps que l'indication de sa mort en 1724 à quarante-cinq ans, laissant deux filles, Marie-Thérèse-Gabrielle qui entra chez les Ursulines et Madeleine, mon héroïne, ainsi qu'un fils, Joseph-Ignace - il a également laissé le souvenir d'un caractère exagérément original – qui fit construire l'hôtel actuel par Jean-Baptiste et François Franque, et, ruiné et solitaire, ne put en jouir

Après ce long préambule je referme le livre de Joseph Girard, pour m'intéresser à Madeleine, jeune et charmante, forcément charmante, jeune fille (merci à Fragonard pour son dessin d'une jeune personne), au pouvoir de sa mère Madeleine de Florens, ce qui était rude tutelle.
Car Madame de Villeneuve, elle, n'était guère, ou n'était plus, charmante, mais fort rude d'abord, sèche, aigre, vindicative, pie-grièche, et surtout avare.
Je voudrais plaider sa cause en pensant qu'elle avait charge de famille, qu'elle s'était donné le soin de maintenir ou d'accroître le rang et les biens de sa lignée, ou plutôt de son fils, mais ce m'est difficile car il est de fait que, non seulement sa fille n'osait se confier à elle ni même protester de son amour pour le jeune chevalier de Salvador, qui la courtisait, amour qui pourtant était assez manifeste pour faire l'objet des conversations de la ville, mais s'était vue, à son grand désespoir, promise à un mariage avec un seigneur qui avait pour grande qualité de l'accepter sans dot, forte raison qui avait fait repousser toutes les démarches qu'avait fait faire, discrètement, auprès de cette mère Monsieur de Salvador, qui était pourtant d'aussi bonne et riche famille, mais sans que ce désintéressement extraordinaire pour l'époque soit à sa portée s'il voulait assurer à sa femme et ses enfants le rang qu'ils méritaient.
Les deux amants, par l'industrie d'une servante, échangeaient force billets, serments, résolutions d'amour éternel et cette nouvelle, la menace de ce mariage les bouleversa.
Monsieur de Salvador, surtout, craignait que Madeleine, livrée aux colères de sa mère, ne finisse par céder. Il la pressait de lettres, la suppliant de résister, de ne pas le condamner à une douleur sans fin, et, tout espoir d'empêcher cette union étant perdu, il lui rappela ses serments, et lui demanda enfin de consentir, comme preuve de cet amour, à le suivre, ce qu'elle accepta avec élan.
Il restait à la jeune fille à trouver le moment, à échapper à la surveillance de sa mère et de sa domesticité, à profiter d'un moment de solitude, moments d'autant plus rares que le soupirant agréé ne la quittait presque pas.
Et l'urgence s'y ajouta car Madame de Villeneuve, qui craignait de laisser échapper cet épouseur, fixa la date du mariage.
Ce qu'apprenant Monsieur de Salvador, qui n'avait plus de nouvelles de la jeune fille, tenta, la veille du jour marqué, de s'introduire dans sa maison, en soudoyant le portier. Mais celui ci était fort rogue, ou simplement fidèle, et l'éconduisit brutalement.

Il passa une nuit affreuse, s'imaginant que Madeleine avait peut-être consenti au mariage, qu'il ne lui restait plus que les larmes. Le lendemain, fort abattu, il se sentait incapable d'aucune action autre que la contemplation de son malheur. Il se leva pourtant et s'en vint roder près de la maison de Villeneuve.
La jeune fille était tout aussi désespérée, mais après s'être abîmée dans les larmes toute la nuit, la crainte de ce que lui réservait la journée lui donna la fermeté nécessaire. Elle appela sa femme de chambre, celle qui lui servait de messagère, et elles descendirent, avant que la maison s'éveille, au jardin, dont, sur leur demande, la jardinière, émue par la tristesse de sa jeune maîtresse, leur ouvrit la petite porte donnant sur le canal, là où maintenant s'élève la noble grille.
Seulement, au lieu de la chaussée actuelle, c'est sur le canal que donnait cette porte. La jardinière se sentit assez forte pour porter la gracieuse sveltesse de Madeleine, elle se déshabilla, la prit sur ses épaules et descendit dans l'eau. Mais elle avait préjugé de sa force, et elle s'effondra avec sa charge dans le canal, qui était assez profond et peut-être assez herbu pour qu'elles ne puissent reprendre pied. Elles se débattaient, buvaient abondamment l'eau sale du canal, la situation semblait assez critique pour que la femme de chambre se mette à appeler au secours, à grands cris stridents.
Par chance, le premier qui l'entendit, avant que la maison ne s'éveille, fut Monsieur de Salvador qui rodait en berçant sa peine. Il accourut, il vit Madeleine sur le point de périr, il se précipita dans l'eau, sauva son aimée, n'oublia pas la jardinière, et traversa une dernière fois pour récupérer la femme de chambre.
Il y eut un moment de grande joie, et puis ils sentirent l'urgence de fuir cet endroit. Monsieur de Salvador conduisit Mademoiselle de Villeneuve et sa suivante vers son carrosse qu'il avait laissé près de cet endroit, et je les laisse pour le moment à leur bonheur trempé et à leurs réflexions.

6 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Le duc D'Ormond n'était-il pas une sorte de Cosaque avant la lettre (et l'esprit) ?

brigitte celerier a dit…

il était diplomate, guerrier, fastueux, homme à femmes un tantinet,
et je crains qu'il aurait trouvé un peu misérable d'être cosaque et se serait vexé

arlettart a dit…

Viguier ce mot encore utilisé!! devenu viguier pour sa belle figure !!! Ah!! et pas même né dans les murs !

Danielle Carlès a dit…

Et ? Et ? Sera-t-elle sauvée de sa mère, la pauvre Madeleine, ou séduite et abandonnée ?

joye a dit…

Merci pour chaque fois que tu partages ton univers avec nous. Je ne pars jamais d'ici sans avoir appris quelque chose de nouveau et je t'en sais gré.

J'aime aussi le "pantalon olive mourante".

Beaucoup.

marcopolette a dit…

Oh oui, le pantalon olive mourante, et le léger chandail améthyste, et le manteau ouvert sur la connivence de ces deux-là...