vendredi, juin 06, 2014

vases communicants - Julien Boutonnier


" Eveillé seul – sans route, bagage, campement, bêtes de selle ou de charge – dans la savane aigre de ma nuit "

Sucé ce caillou qui pend à ma lèvre – depuis la vulve équatoriale – une parole parodie le preux silence – faut que j’envie les vivants – faut que oui – ce rythme lancinant des hébétés – poids poing – baobab – moro sphinx

Il n’y a pas eu l’essaim de bruits désiré – chaque matin, chaque soir, cette attente m’insupporte – seule la sueur des lumières posées-là sans façon, dans l’herbe, dans l’herbe : la clarté s’agglutine un temps puis s’évapore aux foulées des morts (visages des spectres, des heures qui passent à l’ordinaire) – seule – oui ce jour exsudé m’apaise

Ma nuit
de Ma nuit reste
un paysage qui murmure sa lente échappée au cœur de l’inassouvissable entente
Arbre Ma nuit : tes racines grouillent de jours

Ai retrouvé de vieilles notes de voyage :
Certains affirment que j’aurais peur des bêtes qui rodent à la nuit dans les rayons des hypermarchés – âcre toundra. Certains cercles d’érudits prétendent qu’au soir je me terre dans d’immenses réserves de sous-vêtements féminins. Il y aurait des phocomèles, dit-on, féroces et sadiques.

Je ne déments pas – combattre le monstre revient à le nourrir – le chant naquit d’une collision – entre l’air et le ruisseau bleu des ailes amoureuses – il faut pourtant se battre

Je me souviens nous avions pénétré ce territoire par delà. Les arbres avaient un poids qu’ont les ciels avant l’orage. Les choses au sol rampaient dans un humus puant. Il n’était pas aisé d’attendre dans de telles conditions.
Attendre ?
Je me souviens quand la clarté éclata de rire, comme le sable avait soudain cessé de peser, comme en colonnes d’eaux vives elle s’éleva dans un désir fou. Nous avons succombé. Mes poumons ont respiré le souffle mort d’une mort en bout de course. Nous sommes passés sur un gué, avec pour bagage la peau.
Après ce fut, comment dire ?

Sans route.
Nous avions trouvé l’essence d’une marche. Quand nous levions un pied, c’était l’existence entière, depuis l’origine jusqu’à la fin sans fin, qui se trouvait être en jeu. Et que la distance Terre Soleil soit si adéquate à l’apparition de la vie se laissait ressentir chaque fois qu’un peu d’espace était franchi.

J’écoute encore, certains soirs, le voyage délirer après que les infirmières m’ont lavé : « Je viendrai de nouveau à la cascade enceinte d’hibiscus géants. Je te livrerai à la morsure de mon étreinte. Je te verrai nue comme un voile emporté par le vent. Tu ouvriras la bouche. Le miel de l’aurore et le goût de la mort se mêleront pour tresser une voix vraie : la nôtre. Et je n’entendrai rien. Ma peau seule recevra les mots de l’amour. »

J’étais vieux désormais quand il trouva le corps superbe d’une eau devenue femme. La vie dedans n’avait plus de visage. J’ai acquiescé depuis ma bouche édentée. A genoux devant la fleur qui oscillait doucement dans l’air frais du crépuscule, le jeune homme finit par lire à même les embruns traversés des ors de la lumière, après un long moment de recueillement, ces quelques mots venus d’Amérique :

" Sur le tard, tard! je compris enfin, je
compris clairement (comme à travers la glace claire)
d'où je dirais mon souffle et comment m'en servir
avec clarté - sinon bien :

Clarté!
clame en son chant le rouge-gorge. Clarté!
Clarté! "


Texte : Julien Boutonnier
Citation début : Michel Leiris dans « Haut Mal »
Citation fin : William Carlos Williams dans « Paterson », traduction Yves di Manno.

Plaisir, fierté d'accueillir ici Julien Boutonnier – transes un rien paralysantes à l'idée d'aller poser mes pauvres mots sur son blog plein de force http://julienboutonnier-peut-etre.blogspot.fr
J'avais proposé deux citations de Leiris dont celle retenue, Julien a répondu par celle de William Carlos Williams et avons décidé d'aller de l'une à l'autre – pour moi, aux transes s'est ajoutée la perplexité..

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Si vous êtes tentés par l’aventure, faites le savoir sur le groupe dédié sur Facebook, sur twitter ou sur le blog http://rendezvousdesvases.blogspot.fr, auquel vous pourrez vous référer, comme à la lite ci-dessous, pour partir circuler entre les vases.


1 commentaire:

Dominique Hasselmann a dit…

"Sans route."

Difficile d'indiquer autre chose.