jeudi, juillet 23, 2015

Avignon – jour 19 – dans l'attente orage, repassage, calme de Calvet, Cassandre en long entêtement, et Preljocaj après pluie


sortir dans cour, corps moite déjà, lever les yeux, petit point brûlant dans un sourcil, et voir que non, les nuages d'hier ne sont plus là, non rien ne confirme la venue de la pluie annoncée.. saluer les deux vaillantes promesses du rosier qui a décidé de ne pas mourir, entrer dans le jour, ou le tenter
Toutes les météos (sont jamais parfaitement d'accord) annoncent forte pluie entre neuf et dix heures du soir, et mon envie d'assister à retour à Berratham, esprit de contradiction renaissant, prend de la force... penser pour une fois placement libre, et le spectacle de danse rituel, et rituellement consensuel (cela semble heureusement plus ou moins loupé cette année) pour saluer le retour des avignonnais qui désertent pendant le festival, donc nécessité d'y être avant, donc saucée...
Et pendant que lentement ceci tourne dans mon crâne douloureux, en profiter pour ronger le tas de repassage, une heure pour cinq robes et un pantalon, constater que tête baissée la douleur diminue, constater qu'il y a des places libres jeudi…
Suis donc partie, à pas lents et souples pour éviter de secouer caboche, dans les rues qui n'ont plus qu'animation aimable, vers la Fnac pour me renseigner.
Bien entendu, le ciel étant radieux, rien n'est prévu à cette heure pour une éventuelle annulation, et les places libres demain sont en deuxième catégorie (quant à Cassandre de Jarrell, qui était complet dès le premier jour, il n'y a encore aucune place libre)... conseil donné, tenter le coup…
suis redescendue tranquillement par petites rues vers Calvet où l'Adam a organisé, les 21 et 22, des lectures d'écrits d'artistes, pour le plaisir, tant pis, tant mieux, d'un tout petit public.

Arrivée à la moitié de la lecture par Dominique Reymond, petit sourire, voix claire, précise, sensible avec discrétion, comme son texte d'extraits de son journal de répétitions avec Klaus Michael Grüber pour la Mort de Danton à Nanterre en 1989, notes où l'on voit passer Aillaud et Arroyo, André Wins et André Marcon, et, surtout, bien sûr, Grüber, et ce m'était plaisir, comme la lumière sur la façade, les quelques présences souriantes...
ne faîtes pas comme si ce que vous dites était important...
.. tout n'est que phrases perdues dans la nuit…
une pause à midi et puis lecture par trois des acteurs qui jouent la trilogie du revoir à Aubanel (y vais demain et je choisis de croire en la justesse de l'emballement de deux gamins dans la file d'attente du Bal du cercle) Garlan Le Martelor, Edith Proust et Hélène Rencurel qui font courir entre eux des poèmes d'Emmanuelle Riva.
Paysages (un merveilleux pré en été), Dieu, les guerres, fantaisie, amour, tendresse, clarté...
une part du ciel entre dans mon ventre...
je me souviens du bleu de ma mort et du bleu de la vigne en Périgord...
et les cigales les accompagnaient (la chaleur les met en pleine forme, et nous vivons dans leur bruissement) et je regardais la tendresse des branches du platane qui s'écartaient au dessus de moi
je prends feu d'aimer vivre...
je vois le cri dans l'eau de la souffrance..
bribes arrachées quand ma main en avait le temps, que l'esprit arrivait à figer un instant le cours des mots..
et puis, un quart d'heure avant la fin et treize heures m'en suis allée faire ma cuisine, sieste, mal à en sortir, etc... comme tous les jours.
Seulement suis têtue, seulement avais besoin de rêver que j'étais capable de forcer la chance, alors suis montée à 17 heures 30 vers l'opéra.
La liste d'attente auto-gérée pour Cassandre était de 32 personnes, 33 ensuite et cela a continué, ai décidé d'attendre, me sentant si fatiguée pendant ces 35 minutes ou un peu plus d'attente tout de même assez comprimée sur les marches, qu'aux rares moments où l'ambiance s'échauffait je n'étais pas certaine d'avoir force et donc envie... mais nous étions, par chance, entre gens hautement civilisée, et, à part deux petites vieilles plus agressives que moi, que j'ai laissé passer avec une révérence, ai pu rentrer, et huit personnes de plus... comme la chance était décidément avec moi, ai eu une très bonne place... ai tenu le coup, étais heureuse
N'avais pour ce désir que ceci dans le programme
« Avec ce récit, je descends dans la mort. » Cassandre-la-Troyenne est lucide. Vaincue par son destin, il ne lui reste qu'une heure à vivre. Elle sait que la malédiction d'Apollon l'empêche d'être entendue. Elle a appris que les mots meurent eux aussi. Qu'importe, elle continuera à parler. Mais elle n'essayera plus de convaincre les hommes de la détresse qui les attend. Le temps des prédictions est terminé. Alors elle se raconte avec une absolue liberté, sans rien masquer de ses douleurs d'enfance, d'aimante, de prisonnière, de femme. Elle ne veut pas devenir une héroïne. Dire non est son seul refuge. Longtemps Michael Jarrell a cherché un moyen d'adapter cette nouvelle de Christa Wolf qui rejoue le mythe en défiant la vision triomphante d'Homère-le-Grec. (et j'ignorais, ce que j'ai découvert en sortant, ne l'avais jamais lue, que ladite nouvelle est tout de même un texte de 452 pages, et qu'il est d'une belle richesse)
Il a finalement opté pou le dire-jouer-chanter de Schönberg (et je continue à recopier le programme, parce que le squelette est là) et percute le présent suspendu de Cassandre en multipliant les temporalités musicales, en superposant les textures instrumentales et électroniques. Une partition dont Fanny Ardant s'empare dans un double mouvement : s'abandonner en résistant. Car pour le metteur en scène, Hervé Loichemol, Cassandre en refusant l'imposture, n'est pas en état de liberté mais dans la conquête de celle-ci. Un état qui ici préside à la guerre.
Un grand drap rouge, au début, pendu depuis les cintres, laissant voir, de chaque côté l'estrade, à mi-hauteur, sur laquelle se tiennent les musiciens du Namascae Lemanic Modern Ensemble et leur directeur Jean Deroyer.
Une mise en scène sobre et efficace, faisant appel à une chute du drap rouge, répandu sur le sol, à des suspensions qui descendent, à des vidéos d'une ville de Méditerranée orientale en guerre pendant les moments voués à la seule musique, déclaration de guerre, etc... pour marquer les différentes périodes du récit.
Et Fanny Ardant, long manteau noir sur robe chamarrée, jeu en retenu pour faire ressortir les éclats, belle voix de tragédienne qui laisse percer quand il le faut, pour les souvenirs, les relations avec les parents, une trace enfantine.
L'accord de la musique et de la voix, les quelques silences... ma foi je suis incapable là, tout de suite vite, et peut-être plus durablement, d'analyser, sauf que j'étais heureuse, et que nous étions heureux.
La belle dernière phrase, l'adieu de Cassandre à Enée en refusant de le suivre, lui qui part en prenant la responsabilité des survivants, de devenir leur chef Contre une époque qui a besoin de héros, nous ne pouvons rien faire.
Saluts. Sortir après cinq séries d'applaudissement, dans les premières, parce que migraine etc... revenaient. 
Ciel bleu sur le palais, sol éblouissant et main chaude de l'air sur nous.
Quelques nuages qui viennent à l'horizon pendant que je descends vers l'antre, qui s'installent sur la cour pendant que je finis ces notes.
Arroser. Douche, frusques correctes et ne craignant rien, un parapluie accroché au sac, et partir attendre l'ouverture du palais, esprit se voulant page blanche..
parapluie déployé au bout de deux pas dans la rue, et longue attente, dans une ambiance nerveuse mais blagueuse, sous une pluie qui s'intensifiait
et nous pensions que le festival allait annoncer l'annulation, quand, un peu avant onze heures, les trompettes ont sonné, les dernières gouttes sont tombées et nous avons monté, petit troupeau en désordre, l'escalier, puis jusqu'en haut des gradins, pour redescendre, la circulation basse étant indisponible, parce que vigoureusement balayée.
Les ai regardé faire, ai eu le plaisir de trouver le mur en gloire, avec le simple décor d'Adel Abdessemeb, une grande étoile, des grillages (modulables), des sacs poubelles, et une auto dans un coin, ai regardé les troupeaux qui arrivaient, avec petite angoisse parce qu'en fait, à part dix billets dont le mien sur lesquels, par erreur, étaient porté «placement libre», les places étaient numérotés. Je me suis attribuée, d'emblée un strapontin au deuxième rang du côté venté, que personne n'est venu me disputer.
Deux photos prises dans la série de Christophe Raynaud de Lage
et le résumé figurant sur le site du festival
Un jeune homme revient à Berratham. Il avait quitté cet endroit juste avant la guerre, il avait laissé Katja derrière lui. Il n'a qu'une obsession : tenir sa promesse en la retrouvant. Là, il ne reconnaît plus les lieux de son enfance, dévastés, ni les gens qui y vivent encore, livrés à eux-mêmes...ajouter que Katja, devenue mère, a été forcée de se marier, qu'elle s'échappe, qu'elle est mise à mort par une petite bande, le caïd, son acolyte et leur ancien patron devenu maintenant que l'économie est morte et que la pouvoir revient à la force, leur souffre-douleur, qui sera d'ailleurs tué d'un coup de révolver.
Il semble qu'il y ait eu un certain nombre de huées le soir de la première (les amateurs de danse dépités) et qu'en fait si la chorégraphie d'Angelin Preljocaj, l'importance prise par le texte de Laurent Mauvignier a semblé excessive. Les critiques que j'avais survolé avant de partir, me préparant au renoncement, trouvaient en général qu'en effet le texte, surtout la partie récit, que la danse accompagne sans trop illustrer, comme en contrepoint, est psalmodié trop lentement, trop gravement par les trois comédiens (Barbara Sareau, qui joue la mère de Katja, très bonne, dans une longue robe que le vent malmenait, et deux hommes), qu'en somme le texte de Mauvignier est très bien, que la danse est énergique, mais que les deux se raboutent mal...
Ma foi, est-ce les boulons qui ont été resserrés au fil des représentations, sont ce les rafales de vent qui les poussaient, ai trouvé que cette solennité n'était pas si marquée, et que fonctionnait plutôt bien le rapport entre mots et danse, y compris quand ils se contredisent comme lors du mariage de Katja où il est dit qu'elle est nue alors qu'elle trône dans une énorme robe noire, où on décrit les robes très ornées qu'elle endosse, superposées, alors que les danseurs déroulent le tissu noir et s'en font des vestes, la laissant nue dans une crinoline..
d'autres beaux moments, comme la mise à mort des femmes d'un immeuble, comme la scène d'amour qui a précédée le départ du jeune homme etc...
Ai trouvé parfois cela un peu long, mais je ne suis pas sûre que le vent froid sur mes bras sortant d'un petit polo n'ait pas joué son rôle.
une ou deux huées, il me semble, mais toutes petitotes, comme pour la forme, et surtout des aplaudissements, où entraient peut être un peu d'admiration pour l'endurance des danseurs.. et du public.
Par un très grand ballet, mais un beau travail.
Et un retour de petite vieille bien fatiguée.
J'espère sincèrement que personne ne s'imposera la lecture de ce long bidule, mais qu'importe, il es là, pour moi, pour le souvenir.

6 commentaires:

arlettart a dit…

Que non!! Chère et Vaillante Brigitte Je dévore tes billets si simples et si profonds comme cette belle phrase "Ne faites pas comme si ce que vous dites était important ....
et le ballet (à voir après je crois) et et et ... Tout
Bonne Fête à Toi AA

jeandler a dit…

Toutes les paroles, tous les mots ne se perdent pas dans la nuit nonobstant le vent et la pluie.

brigitte celerier a dit…

mais vraiment heureuse d'avoir réussi à assister à Cassandre… ne l'espérai pas, et là cela fallait la peine
Bon je traîne suis en retard, mais ressort long à remonter

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Chaque fois que je lis tes critiques de spectacle, je me demande comment cela se fait que tu ne sois pas correspondante de presse.

brigitte celerier a dit…

parce que je choisis la naïveté et une bonne dose d'indulgence - question de survie personnelle, pour avoir courage de ne pas baisser les bras (souvent cette année)

pascale a dit…

De la lassitude ...? - ça non, pour sûr, y a pas! merci à vous.