lundi, mars 21, 2016

Printemps Tang


Puisque j'ai entendu au petit matin que nous entrions dans le printemps, puisque le ciel me semblait bleu en ouvrant les volets, puisque n'avais pas envie de rester avec moi même et ma crise de lucidité, l'idée m'est venue d'aller faire petite, oh très petite, marche dans l'après-midi. Mais puisque à l'heure du miel et de la confiture de gingembre le ciel était blanc, ce désir a commencé à fléchir. Et puisqu'en sortant de la douche j'ai vu traces de pluie sur les carreaux de la cour, me suis installée avec une envie d'écrire.. pour vérifier que n'en suis pas capable.
Alors je me suis retournée vers mon livre-refuge du moment, Ombres de Chine, le recueil de poèmes choisis et traduits par André Markowicz (si le pouvez, vous le conseille, pour les poèmes, pour la traduction et pour la belle préface dans laquelle il évoque ce qui l'a amené à composer ce livre et expose quelle a été sa méthode) – et même si, en montant vers la place de l'horloge dans l'après-midi, j'ai trouvé un ciel rajeuni, j'en suis revenue à ma promenade au temps des Tangs et j'y ai cherché des images du printemps (que je ponctue de mauvaises captures des belles photos de Werner Forman figrant dans un vieux bouquin que je traîne avec moi, l'art chinois - nouvel office d'édition Paris – photos de statuettes provenant de tombes de l'époque)
n'ai rien trouvé chez les deux premiers poètes, mais suis entrée dans le printemps grâce à Song Zhiwen, et tant pis s'il a très mauvaise réputation auprès des spécialistes chinois.. il a été impliqué dans toutes les intrigues de la cour à la fin du règne de l'impératrice Wu Zetian, et a été surtout lié aux frères Chang, qui étaient parmi ses ministres les plus corrompus... il y a ce début du sacrifice à la mer :
Printemps face à la mer – un sacrifice
La nuit – le jeûne pour laver l'angoisse.
Au chant du coq rougeoiement du soleil
Les vagues déchaînées effraient l'aigrette
La terre est vaste – ses confins sont là.... et que j'aime cela (la suite aussi mais tant pis)
face à ce printemps paré, la délicatesse de la cascade au chant d'oiseau de l'heureux Wang Wei
Repos – tombent les fleurs des canneliers
Nuit calme – le printemps montagne vide.
Surgit la lune elle effraie un oiseau
Le cri dans la cascade printanière.
Et chez le grand Li Po d'un long poème, dont le très long titre : poème écrit sur la commande de Sa Majesté dans le parc I-chun au bord de l'étang du dragon lorsque les saules retrouvent leur première verdure et les jeunes orioles chantent de leurs mille façons est en lui-même un poème, je retiens, à regret, le début
Déjà les vents de l'Est ont ramené
     une herbe verte dans le parc I-chun.
Les salles pourpres les pavillons rouges
     tout vibre des auspices du printemps.
Déjà les saules de l'étang du Sud
     ont retrouvé un peu de leur verdure
Une fumée légère virevolte
     au-dessus de la ville de brocart….
Ai même trouvé une scène de printemps parmi les poèmes marqués par la guerre et la politique du dernier des membres de la grande triade, Tu Fu
Pays brisé – monts et rivières restent
Ville au printemps – herbe et arbres foisonnent.
Pleurant les temps les fleurs versent des larmes
Coupé de tout l'oiseau perce le coeur.
Depuis trois mois les feux d'alarme brûlent
Une lettre reçue vaut un trésor
On se gratte la tête – cheveux blancs
Si rares que l'épingle n'y tient plus.
Printemps courtisan chez Han Yü entre deux exils, visitant le domaine de montagne de la princesse Taïping
Dans sa magnificence la Princesse
      voulut que le printemps lui appartienne
Elle éleva des kiosques des terrasses
     d'ici jusqu'à la porte de la ville.
Si vous voulez savoir combien de fleurs
     elle admirait quand elle était chez elle
Le chemin de la ville au mont Zhongnan
     entrait entièrement dans son domaine.
Mais là, ça me donne une envie de fraîcheur, légèreté et naturel…
Chez Meng Jiao chantent l'automne, l'hiver ou l'absence de printemps... mais chez Po Chü-i dans la chanson du regret éternel, un printemps fugacement s'incarne
Au début du printemps elle a l'honneur
     d'un bain dans le Bassin des Fleurs Candides.
Les sources chaudes lustrent et caressent
     la soie crémeuse de sa peau diaphane.
.. Et c'est alors pour la première fois
     que l'Empereur la couvre de ses grâces.
Visage-fleur nuage de cheveux
     l'aigrette d'or qui tremble au pas des reines
Derrière un rideau tiède d'hibiscus
     ils ont passé cette nuit de printemps….
Et la nature s'est engouffrée avec les poètes vivant à la fin de la dynastie, amenant parmi beaucoup de paysages d'automne, des bribes de printemps,
éclairant un trajet mélancolique chez Li Ho rentrant à Changou au printemps
Assez de pleurs ! Par la porte de l'Est
Et terre et ciel s'ouvrent à l'infini.
Bourgeons et jeunes feuilles du Li-shan
Le vent fleuri sur la route de Qin
Jeux du soleil sur le palais en ruine.
Les pics abrupts d'un paysage peint
Rouge des fleurs vert délicat des feuilles
Semés sur mon chemin riant pleurant
Mais un parfum soudain descend la route
Selles chevaux brillants de mille feux….
printemps et saules, chez Wen Tingyun
Longues soieries du saule
Douces pluies de printemps
Déjà les fleurs le bruit de la clepsydre lente.
L'effroi des oies sauvages
Des corneilles du fort
Des perdrix d'or peintes du paravent...
et chez Li Shang-yin
Printemps la fièvre des milliers de feuilles
Branches sans fin qui font tanguer l'aurore.
Le saule est-il ou non doué d'amour ?
Ce qui est sûr c'est qu'il danse sans cesse.
Papillons blancs dans les duvets du vent
Orioles jaunes dans les branches souples
D'une beauté à ruiner un empire
Qui donc ne chanterait que les sourcils ?
Et je reste sur cette question, n'espérant guère que vous aurez pris le temps de descendre le long de toutes ces lignes en y prêtant attention, mais qu'importe, j'ai aimé ma promenade immobile.



7 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Printemps chinois, printemps arabe... les printemps se suivent, bientôt l'été ?

brigitte celerier a dit…

euh les printemps des Tangs étaient aussi ou plus agités que les printemps arabes (mais ça s'agitait plutôt dans les hautes sphères)

chri a dit…

Finalement vous nous avez emmené assez loin...

Arlette A a dit…

Un régal de bienvenue au petit Printemps qui pointe , je note ce recueil qui ne déparera pas toute une étagère de ces délicats poèmes dont chaque mot est image l'expressivité des chevaux et la fixité des belles dames et le saule et sa danse d'amour
Merci Merci

jeandler a dit…

Pour un printemps agité, plonger dans " Fleur en Fiole d'Or "
Comme tombe la fleur, revient l'hirondelle,
La même peut-être, et à tire-d'aile ! "
Deux gros volume en Pléiade.

brigitte celerier a dit…

Arlette, précieux
mais à vrai dire il y a dedans, l'époque voulait ça, pas mal de luttes de courtisans, de guerre, de nostalgie

Pierre, peux plus acheter de livres en ce moment, et encore moins des Pléiades

faire avec ce que j'ai

marcopolette a dit…

Si, si, j'ai tout lu, magnifiques traductions ! Merci une fois de plus, Brigitte !