lundi, août 01, 2016

Dans l'antre

Orage dans la nuit et petite ondée le matin.
Brigetoun, en paresse grande, en short-qui-sort-pas-dehors et vieux tee-shirt, avait décidé de toute façon de ne pas bouger, s'était lavé les cheveux, les faisait sécher sous le bleu revenu, pour un temps, cherchant dans son crâne les sujets de portraits fictifs.
En a trouvé deux, en a entamé un, mais glissait sur son cerveau, pédalait, s'évadait.. alors ce fut un dimanche pour savourer le rien, le peu.. les nuages sont revenus, et une grosse pluie à l'heure du thé, il faisait presque un peu frais, a repris un fantasme publié par les cosaques à l'amorce de l'été. https://lescosaquesdesfrontieres.com
mon fantasme
J'avais deux rêves, enfant, l'un qui s'est effondré rapidement dans la modernisation du monde : être poinçonneur dans une station de métro peu fréquentée, installée dans mon petit espace, dérangée épisodiquement, juste ce qu'il fallait pour sentir passer le jour sans en être obsédé, par un bras me tendant un ticket, un échange de bonjours ou un bonjour qui se perdrait dans le silence ou une conversation (en ce cas il y aurait deux bras) et puis celui là qui ne s'est jamais totalement effacé :
Une maison, grande au risque d'y être seule, sans doute, mais peut-être sa taille irait-elle avec descendance ou autre..
Mais surtout - outre, éventuellement, une ou deux cheminées tirant bien, une ou deux consoles anciennes parce que j'ai toujours eu goût pour elles, et bien entendu les meubles, fauteuils, tables qui vont avec, et même bibliothèques et lits - une armoire, une grande armoire, pas, malgré leur splendeur, un de ces monuments opulents des vieilles demeures alsaciennes ou des pays flamands – me souviens dans un musée de Strasbourg de mon ébahissement et puis de mon choix délibéré de tirer fierté de notre humble austérité, ou discrétion – ni, malgré ma tendresse pour une qui ne trouvait place dans aucun de nos appartements, à nous les descendants, à moins de lui enlever sa sobre et gracieuse couronne, une de ces armoires lyonnaises qui se parent de la beauté du bois et de la souplesse grasse des volutes et feuillages du dix-huitième ou du tout début du suivant - la bourgeoisie provinciale, même fort fière, ayant toujours quelques années de retard. Non, quitte à rêver je ne vais pas me limiter, j'imagine une pièce lambrissée, et les armoires qui en feraient partie, encadrant une grande table face aux fenêtres et à leurs jalousies, et occupant le centre des deux autres murs, armoires et lambris en harmonie, peints de bleu très clair ou de vert céladon, avec des moulures baroques blanches. Et comme, évidemment, nous serions en Provence, et dans une pièce qui se veut de service, le plafond n'aurait qu'une couronne simple de gypserie autour du point lumineux central (lui je ne le vois pas, ce ne serait sans doute pas un lustre, peut-être une lanterne très simple, sans fer ouvragé) et le sol, légèrement irrégulier, les poutres quoique encore solides manifestant leur âge, se contenterait de tomettes palies,
Mais cela n'est que le cadre, et le plus important, l'objet de mon rêve, c'est le contenu, du linge, hérité de génération en génération, en telle superbe abondance que certaines pièces n'auraient encore jamais été dépliées et utilisées – d'autant que pour certaines des femmes qui se seraient succédées, surtout dans le dernier siècle, ces piles seraient là comme un trésor, une présence, une assurance, pendant que seraient entreposés, en partie basse des meubles, des draps housses et des draps multicolores en coton mélangé pour l'usage.
S'empileraient les draps blancs damassés ou unis, en percale de coton peigné, en très fin satin de coton italien, et puis en beau et lourd métis, en fil de lin et pour quelques-uns, plus récents, en chanvre lavé, des draps ornés de jours de Venise ou avec simplement des liserés en double bourdon ou jacquard, quelques uns bordés de dentelle de Calais faite à la main, avec parfois des initiales dont on chercherait à quels noms elles correspondent en remontant dans la généalogie, quelques draps de soie aussi pour se laisser aller à une ironie méchante - et puis dans de grandes boites sur le rayon le plus haut, que l'on ouvrirait pour des cadeaux, des draps de berceaux en linon aussi délicats que les peaux de bébé.
S'ajouteraient bien entendu des services de tables damassés, brodées, ou autres - quelques nappes de dentelle ancienne, quelques nappes d'indienne fleurie, alsaciennes ou provençales - des couvertures moelleuses et légères, des draps et serviettes de bains de toutes tailles en éponge épaisse ou en nid d'abeille. Mais le principal ce seraient les draps….


12 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Poinçonner ses rêves (diurnes ou nocturnes)...

brigitte celerier a dit…

n'en ai que de diurnes (du moins ne m'en souviens… me demande quelles horreurs sont dans mes rêves nocturnes pour que mon crâne les ai toujours censurés)

jeandler a dit…

Heureuse celle qui n'a qu'un fantasme.

brigitte celerier a dit…

qui dit que je n'en ai qu'un ? mais le fait est que l'armoire à linge avec tout ce que cela entraîne est le plus ancien et persistant

Claudine a dit…

je découvre le plaisir de repasser les draps, moi qui les fourrais en boule au fond des armoires...

brigitte celerier a dit…

moi ce serait plutôt (paresse et reste des temps anciens) d'avoir une lingère qui repasse les draps pour en faire belles piles (pas comme le blanchisseur, ici, capable de me rendre trois draps pliés en formats différents ce qui me fait piles branlantes et faux plis, mais ne sont pas textiles aussi nobles)

Godart a dit…

Originale cette idée de poinçonneuse. Beaucoup de celles-ci et de ceux-ci ont dû rejoindre le septième ciel. Et peut-être poinçonnent ils là haut les entrées.

brigitte celerier a dit…

c'était en grande partie sincère (un peu un isoloir, j'étais l'ainée d'une bande) et surtout une façon d'anéantir les questions des adultes

tanette2 a dit…

Ma tenue préférée : "un short-qui-sort-pas-dehors et vieux tee-shirt"

Hue Lanlan a dit…

les draps et les nappes qui n'ont jamais servi et qui ont vieilli pour atterrir chez Emaus sur des étagères. Cela me fend toujours le coeur de voir cela, des générations qui ont " gardé"... jusqu'à ce que cela se troue sans servir. Promesses de vie peut-être. Mais c'est moi qui imagine tout ça !

brigitte celerier a dit…

pour les beaux draps comme ceux-là c'est plutôt chez les brocanteurs ou carrément comme là dans des boutiques un rien chérotes

brigitte celerier a dit…

ce qui ne change rien au fond.. mais la tradition des familles bourgeoises, les armoires de beau linge, plus pour avoir que pour servir (sourire)