dimanche, mars 12, 2017

Un soir avec le Quichotte masqué

bon ben vraiment le printemps s'en vient et ma vieille plante déplumée me donnait petit cadeau quand je me redressais, reins cassés, après avoir décollé une des crottes de pigeon (ce que j'avais négligé pendant une dizaine de jours)

comme autre petit événement du jour, m'en suis allée en début de nuit vers le théâtre du Chêne noir pour voir ce que Guy Simon et le Théâtre du Kronope avaient fait de Don Quichotte de la Manche (adaptation d'Etienne Simon)

et en avançant je maudissais un peu ce réflexe qui me fait choisir leurs spectacles, parce que souvenir un peu fantasmé peut-être d'une époque très ancienne, parce qu'admiration pour leur travail, pour les costumes, les masques, les décors brinquebalants et travaillés, l'ambition parce que cela se traduit maintenant assez régulièrement pour la petite vieille par une petite navrance devant ce qui aurait sans doute pu être et qui n'est pas tout à fait là.

Photo qui, comme la suivante, provient du site du Chêne noir
Parasseusement je coupe-colle ceci sur le site du Théâtre Kronope
Dans cette adaptation, les mots de Don Quichotte, ceux d'une chevalerie fantasmée, d'un âge d'or rêvé, entrent en résonance avec l'argot des gitans et bohémiens de sa famille. Mais dans le même temps, c'est une communauté rejetée, celle des roms et des tziganes, qui se heurte à l'intolérance d'une société policée et cadenassée. Dans une période de contestation permanente de notre modèle social, politique et économique, qu'incarnent les Indignés, Nuit Debout ou Occupy Wall Street, il s'agit de mettre en exergue la dimension révolutionnaire du livre de Cervantès, avec ce message en filigranes : des individus peuvent avoir raison contre une société entière.
Le camp gitan dans lequel prend naissance l'aventure rocambolesque de Don Quichotte devient un formidable terrain de jeux dans lequel tous les objets sont prétextes à détournement : La roulotte familiale se mue en un palais somptueux. Le bol métallique dont Ferdinand se sert pour se raser, est pris pour un heaume légendaire et viendra orner la tête du plus célèbre des chevaliers errants. Grâce à un balai brosse et une semelle de chaussure animés par Ferdinand et Dorothéa, la mobylette de Sancho (leur fils) devient un âne. Rossinante, le fameux destrier de Don Quichotte, n'est autre qu'une femme à barbe (la sienne en l’occurrence, Rosina), sur un rocking-chair.
Et oui il y a l'idée de ramener l'histoire du Quichotte à celle d'une famille de roms (comme ne le sont pas les roms, plus hors temps et déguenillés) il y a un peu trop fugitivement l'intervention de la police, que j'ai ressentie comme un passage obligé pour indiquer la morale telle qu'elle est relatée ci-dessus.
Il y a le travail visuel, une volonté de bouffonerie, des cascades, du travail, quelques envolées au milieu d'échanges prosaïques d'un lyrisme très renaissance espagnole, mais, au moins pendant la première moitié la salle, moi, regardions, sourions de temps à autre, et quand un rire fusait il était presque timide.
Et puis cela prend, dans la tendresse qui unit les personnages, dans leur impuissance, dans la tristesse de Rosa qui pense qu'elle ne sera plus jamais Dulcinée mais la jument Rossinante de son fou de mari, dans l'amour et même les prouts désespérés du petit fils devenu Sancho aux prises avec la folie ou la lâcheté des adultes, et tant pis si le retour à la raison final qui en écho au Don Quichotte entraîne le désespoir calme et la mort est atendrissant à l'excès, j'ai bien aimé cela.

Retour dans la nuit qui n'arrive plus à être glaciale

mais en passant au coin de la place j'ai demandé à l'ami Molière s'il rencontrait Cervantes de lui présenter nos excuses.


6 commentaires:

Schulthess Eric a dit…

Inculte que je suis, n'ai toujours pas lu le chef d'œuvre de Cervantes ...

brigitte celerier a dit…

devriez... il y a beaucoup plus que ce qu'on dit, des pastorales, l'auteur rencontré etc... c'est assez délectable

Dominique Hasselmann a dit…

Cette pièce va devenir de plus en plus d'actualité... Si elle est autorisée à l'avenir par un ministère de la Culture peut-être remplacé par celui de la Propagande !

jeandler a dit…

Le triste Chevalier à la morne figure toujours en résistance.

brigitte celerier a dit…

Dominique, il est blanc et chrétien, ça a des chances de passer

Pierre, celui-ci n'est pas très résistant :-)

mémoire du silence a dit…

J'aime ce héros depuis ma tendre enfance, chevalier qui traverse les âges et les temps, et si moderne, j'ai eu la chance de le lire en langue française et celle de Cervantes, toujours d'une richesse inouïe et d'une générosité sans bornes... le personnage de Sancho est certainement celui que je préfère, fin et clairvoyant très loin du rustre personnage ... oui, un chef d'oeuvre de tous les temps... je pense que j'aurais aimé ce Don Quijote là, et je pense aussi que Cervantes a dû applaudir de ses deux mains...
merci pour ce partage.