mercredi, mars 20, 2019

bribes de lectures

Lumière sur la cour, mais repassage, ménage, avec l'énergie que me donnait l'énervement provoqué par l'écoute du tout début de la rencontre entre Macron et les intellectuels choisis (à part peut-être l'intervention de Dominique Meda), écoute à laquelle j'ai mis fin dès le petit tas de linge dûment défripé.
Passage du facteur avec une enveloppe à bulle (entre autres choses) contenant le tout récent livre de Juliette Mezenc publié aux éditions de l'Attente, avec une belle couverture de Stéphane Gantelet, un conte sorcier https://www.editionsdelattente.com/book/des-especes-de-dissolution/
Il revint une nuit en rêve dans un grand champ du plateau ardéchois, où il s'était allongé l'été précédent sur une herbe brûlée par le vent. Il avait fermé un temps les yeux et lorsqu'il les avait rouverts : un oiseau de proie planait entre lui et le soleil/ Au matin, l'idée avait trouvé un lieu...
Au début de l'après-midi résolument calme, lecture, avec, presque toujours, l'attention qu'ils méritaient, des 50 hommages à Antoine Emaz réunis et édités sur Poezibao par Florence Trocmé et Ludovic Degroote https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/03/dossier-50-hommages-%C3%A0-antoine-emaz.html
entre autres, de Matthieu Gosztola
Chaque poème d’Emaz est force percussive du peu, au plus près des choses, au plus ras du réel. Il s’agit de dire ce qui est. Précisément. Le poème est os, le plus souvent, même si parfois il est coulée de boue. Pour que la précision puisse être absolue = effective, les mots doivent être choisis avec beaucoup d’ardeur froide, faits eux-mêmes de peu, puisqu’il s’agit de dire le peu. Aussi Emaz utilise- t-il une langue commune, pour relater ce que chacun (« on ») peut vivre...
de Jacques Ancet
Limite n’est pas, comme on le dit banalement un « beau livre ». C’est un livre si intense dans sa justesse, dans ce peu, ces « bribes de rien » dont il est fait, qu’il est, pour moi, en quelque sorte la quintessence de la poésie d’Antoine Emaz. Oui, la vie, malgré : l’expression résumerait bien ce qu’il me reste de cette lecture : cette force dans la faiblesse, ce courage dans le désespoir (« on voudrait être à la hauteur du jour »), ce petit bruit obstiné, là, sous les mots — quelque chose de verlainien (« l’été entier / dans le clos bleu / et l’épaisseur de l’air // les bruits de la ville / de la vie loin autour... »)...
de Jacques Josse
En réalité, il aura tourné autour durant plus de trois décennies. Il n'aura cessé d'interroger, de tenter de comprendre ce qui affecte et peut déstabiliser tout un chacun : la fatigue, la peur, le dur à vivre, le peu qui nous est donné en retour. C'est ce qui fonde, pétrit ou fracasse toute vie ordinaire qu'il aura exploré. Il l'aura fait avec patience et obstination, avec son ressenti, son être à vif, ses mots coupants, son énergie, sa nervosité, en utilisant à dessein un vocabulaire simple et usuel....
et de Florence Trocmé
La mort d’Antoine Emaz, je le savais mais je m’en suis rendu compte mieux encore en composant ce dossier avec Ludovic Degroote, est un vrai séisme et ébranle en profondeur notre monde poétique. En raison de ce qu’il était et pour la haute qualité de son œuvre....
série d'hommages qui vient compléter le «dossier Antoine Emaz» constitué en urgence et publié sur Poezibao https://poezibao.typepad.com/files/dossier-antoine-emaz.pdf le 7 mars, à partir des publications antérieures, avec des notes de lecture, des entretiens, des études, une rencontre et enquête, un feuilleton en 2013 et bien entendu des poèmes
dont, le 9 mai 2011 cet extrait de lichen, encore (Edition Renauts 2009)
Je ne sais pas d’où vient ma voix : elle colle aux mots comme elle peut. Pourtant, j’ai entendu le poème en l’écrivant ; ce n’était pas visuel, c’était d’abord sonore. Le regard pouvait très bien se fixer ou errer sur un coin de table ou de fenêtre ; d’un coup les mots ont rompu cela et occupé tout l’espace mental. D’où venaient-ils ? Je n’en sais rien. À chaque fois, je n’en sais rien.
Ils sont venus. Assez pour que je puisse continuer de creuser sur leur lancée ; toujours sans bien comprendre, mais en sachant qu’il fallait continuer. À force, j’ai commencé à voir ce qu’ils disaient, mais dès lors, ça a commencé à freiner. J’ai continué jusqu’à presque plus rien. Je voyais mieux, mais c’était de plus en plus lent. J’ai continué jusqu’au bout, sur l’erre. Là, en fin de course, un moment, j’ai vu d’où venait le poème mais tout était figé, fixe, fini. J’ai eu froid, je me suis senti seul, peu de temps, mais très seul. Ensuite, je n’ai plus vu la page, ça s’est refixé sur la table, la fenêtre, le pot de fleurs... il était tard.
Le lendemain, j’ai relu les pages. J’ai entendu comme un son faible et il y a eu de nouveau comme un léger décrochement de voir. J’ai commencé à travailler, déblayer, très lentement, comme pour désencombrer la voix qui s’était chargée jusqu’à cesser. Des jours, à écouter, revoir, relire. Il s’agissait comme de fouiller doucement, longtemps. En bout de course, il devait y avoir un poème qui me prenait la voix et ne me laissait plus que l’effort (parfois écœurant) d’émettre. Une chose est sûre : un jour ou l’autre, on perd définitivement la parole. En ce sens le poème est une entreprise désespérée, une sorte de voix de haute-contre, une voix de tête, qui assume déjà la perte de l’organe vivant....
(j'espère que je serai pardonnée)


8 commentaires:

casabotha a dit…

à quand un hommage national à la disparition d'un poète contemporain ?

Claudine a dit…

relai chaleureux pour mots de poète

Brigetoun a dit…

casabotha, je n'ai pas grand amour pour ces pompes appliquées aux poètes (bon à part Hugo) et je pense que là ce serait un peu lui faire injure

Brigetoun a dit…

relai de relai de relai, Claudine… petitement

Dominique Hasselmann a dit…

Ce débat avec les intellectuels, ouvert par Pascal Bruckner : on se pince, lui qui a écrit, avec l'Académicien actuel Finkielkraut, "Au coin de la rue l'aventure" puis "Fourier" (Seuil, Écrivains de toujours, 1975) quand on entend son intervention digne de Marine Le Pen...

Je n'ai pas écouté pendant huit heures ce passage de brosses à reluire.

Un retour à la poésie vaut mieux et sans célébration aux Invalides.

Claudine a dit…

si j'étais poète et si je n'avais qu'un seul lecteur, je voudrais que ce soit Brigetoun ! Deux mille ans plus tard, on saurait en parcourant les belles phrases de Paumée qu'il y était fait mention d'une poétesse du Nord, peut-être luxembourgeoise ;)))))))

Brigetoun a dit…

Dominique l'ai utilisé comme un dopant juste le temps nécessaire…

Brigetoun a dit…

Claudine : rire, Antoine Emaz n'a vraiment pas besoin de moi, heureusement et je me contentais de lire ce qu'en disait des poètes