samedi, juillet 18, 2020

Des visages et des voix, diverses petites choses et souvenir de l'Inferno


Matin, en retard sur le programme projeté, et comme il n'était finalement pas si urgent que cela, me brancher un long moment sur la rencontre Zoom d'une partie des participants à l'atelier d'été de François Bon, découvrir des visages, des voix, profiter des raisonnements, des doutes, de l'intelligence du groupe et puis m'interrompre sortir pour aller à la poste, cueillie sur le trottoir par grand tourbillon de vent, l'idée : j'ai oublié mon appareil, l'idée : de toutes façons il est trop tard et rentrer...


Repartir avec mon paquet en milieu d'après-midi – longeant avec une vertueuse raideur intérieure les soldes des boutiques, navrées pour elles des pourcentages affichés, imaginant que de nouvelles vitrines vont être passées au blanc mais ne pouvant raisonnablement pas grand chose pour elles –


et revenir, avec thés et tisanes, dans la lumière et le vent joueur


Avec veston et jambes couvertes pour narguer le froid de la cour d'honneur dans la nuit, repartir vers les transats rouges, au risque de gâcher un souvenir, vers des images captées il y a douze ans, en 2008, année où Castellucci avait présenté trois spectacles inspirés par Dante (n'ai pas vu le Purgatoire dont beaucoup disait du bien) dont l'inferno dans la cour d'honneur et pour la gloire de la cinglante beauté des vers qui n'étaient pas dits, et de celle du mur... https://brigetoun.blogspot.com/2008/07/lavignon-de-paume-rhume-les-animaux.html et avec ma futilité, mon esthétisme j'ai besoin de Castellucci (enfin peux aussi parfois sans lui) pour descendre dans les profondeurs... 


je recopie mes petites notes à chaud : Castellucci extrêmement Castellucci, et beauté et violence très infernale. Et malgré trois imbéciles ricanant derrière moi, trop sots pour avoir la courtoisie de partir (j’ai fini par m’asseoir par terre au premier rang) je suis entrée dans le tremblement requis
Une rangée de chiens enchaînés et écumant devant moi pendant que trois chiens s’acharnent sur Castellucci à terre (avec un costume rembourré) - une peau de loup qui passe de lui à un homme qui escalade à main nue la façade, interminablement, jusqu'au sommet de la tour de droite d’où il envoie un ballon à un gamin qui, après avoir ramassé la peau, a tagué en rouge « Jean » sur le mur etc…
La peau de loup et le ballon qui passent de main en main - une foule s’avançant en défilé, se couchant comme un tapis de morts, les corps roulant sur eux-mêmes - des sons aussi forts que des détonations et des éclairs de lumière dansant et fusant derrière les arcades, les fenêtres ou sur le mur - une tension permanente même dans les moments de tendresse (que d’enfants !) et une peur permanente ou presque - voix entre grégorien ou madrigal et cri - on passe de cycle en cycle
Des images fortes et, tout de même, parce que c’est Castelluci et qu’il devait y avoir un cheval et du feu ils sont là et le public fait danser au dessus de sa tête une grande toile blanche parce qu’il ne pouvait pas ne pas y avoir un voilage.
Le dernier cercle est celui d’Andy Warhol - et nous partons. 
Et comme en 2008 je conclue pour que Dante ait un peu sa place par la traduction des tous derniers vers
..nous montâmes, lui premier, moi second,
si bien qu’enfin je vis les choses belles
que le ciel porte par un pertuis rond.
Et par là nous sortîmes, à revoir les étoiles.



Photo de Christophe Raynaud de Lage (sur le site du festival)

Bien sûr je n'étais pas tremblante devant les chiens hurlants (j'étais si je me souviens bien au premier rang) mais les gros plans des gueules étaient impressionnants, bien sûr je tremblais moins et n'entendais ou plutôt ne sentais pas le souffle retenu de mes voisins pendant que l'homme escaladait la façade, mais je le voyais là encore en gros plan et distinguais ce qu'il y avait de danse dans ses mouvements... comme en général la façon de filmer, les détails, les contre-champs pouvaient remplacer l'attention du public, et puis le mistral que l'on voyait sur les images, il était là, en plus fort et froid peut-être ce soir, et malgré le collant, le jean épais, le long chandail de fine laine et le blazer de toile doublée j'étais crispée et tremblante à souhait, et comme j'étais isolée au premier rang, les gonflements, claquements rageurs des toiles rouges des transats qui semblaient vouloir décoller se mariaient avec les musiques... et les longueurs même dans les violences destinées à nous mener à la limite insupportable de la tension étaient bien là... d'ailleurs j'ai été prise comme « en vrai » d'une envie de partir, n'en pouvant plus, et ne supportant plus ce que j'avais trouvé formidablement beau et efficace jusque là pendant la dernière scène et le faux Warhol qui n'en finit pas...

6 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

Le Palais des Papes est un spectacle à lui tout seul. Il se débrouille très bien ainsi, pas besoin même de zoomer à l'intérieur.

Brigetoun a dit…

et pour les atchoum ! il vaut le Corona mais avec moins de suites terribles

arlette a dit…

Petit air frais entre les transats et l'esprit du lieu Merci à toi

Brigetoun a dit…

merci à toi Arlette, mais petit air frais, les transats, mes épaules frissonnantes hier soir et mes genoux qui n'ont pas encore retrouvé leur souplesse après marche matinale disent : c'était un chouya, un très gros chouya davantage

Claudine a dit…

étrange expérience de double vue de l'image dans l'image

Brigetoun a dit…

oui c'est curieux...