vendredi, février 19, 2021

Un ciel absent, une tentation d'ailleurs


un ciel qui boude

et qui frisonne d'humidité

un monde neutre


vaquer, provoquer de minuscules catastrophes, aller marcher... lire, écouter et reprendre ma contribution, qui reste à la lisière du réel, en tentative de réponse à la proposition n°8 de François Bon à l'atelier d'hiver du tiers.livre https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4953 « au bout du monde, mais avec son microscope » (l'ensemble des très diverses contributions, où on trouve souvent bien mieux que ce qui suit https://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article632


Dans un réel hypothétique

La décision est venue d'une rêverie vague, du mot Pouilles et de la pierre sèche, le voyage a été brumeux, extrêmement rapide, et restera ainsi. M'ébroue, ouvre les yeux, me voici devant la gare de Reggio de Calabre, et je me demande pourquoi et comment. Un ciel où naviguent des nuages blancs, un auvent porté par des poteaux noirs qui encadrent des portes vitrés en bois brun-cire, une gare qui semble être une épure dessinée sur la planche d'un élève architecte, les dalles blanches du trottoir, les bandes blanches tracées sur la chaussée beige, malgré un groupe qui attend, un garçon appuyé à un poteau, tous masqués, et les pigeons qui, alignés sur le toit, nous observent, se confirme mon impression de flotter dans le vide. Mon esprit vague et mes yeux errent, passent sur quelques voitures arrêtées par un feu à l'entrée de la place, accrochent de hauts poteaux métalliques peints en vert, veufs d'oriflammes, de panneaux ou de lampes, dont la présence n'a pas le temps de m'interroger, éveillant absurdement l'image de colonnes, épaisses, anciennes et blanches, le mot Sicilia, l'évidence d'un but, proche, mais n'en sais la position par rapport à cet espace, n'en devine le chemin. Je dépasse le garçon, bien trop enfoncé dans son absence, j'avance, négligeant le groupe bruyant à l'angle de la gare, vers une silhouette féminine en noir, juste devant eux, au bord du trottoir, si évidemment figée dans une attente que j'imagine un arrêt de bus. Je tends la main pour qu'elle me regarde, je dis, espaçant les syllabes instinctivement – dans une tentative absurde pour lui dissimuler mon accent tout en rendant évidente que suis étrangère à ce lieu – da dove Sicilia ?. Les sourcils se lèvent au dessus du masque... un blanc... je prends conscience de l'incongruité de ma présence, elle dit – Santa Catarina, et puis quelque chose qui fait allusion, je crois le deviner, aux restrictions en vigueur. J'écarte les mains, elle accepte l'idée de mon existence devant elle sans creuser la question, agite les bras pour indiquer un incompréhensible trajet, je lui tends mon carnet, un crayon, elle trace des traits, des flèches, me rend le tout en riant, je pars vers les voitures... Je marche dans une ville neutre, presque familière, aux passants rares, rencontrant des visages masqués avec plus ou moins de désinvolture, des masques balancés à bout de bras, des couples discutant en brandissant des mugs de café, et je me perds... Et puis brusquement, entre des immeubles blanc-gris-de-ciment, je débouche sur un pont enjambant une trouée au centre de laquelle court un gros tuyau (peut-être l'ancien petit fleuve canalisé) et, à l'horizon un épais trait bleu qui est la mer, surmonté d'une côte verte, montueuse. A gauche la séparation de la chaussée et de la piste cyclable (rien n'est prévu pour les piétons mais le désert qu'est actuellement cette rue leur laisse le choix) a subi des outrages et ne restent que quelques fragments de la bordure en léger relief carrelé de rose et blanc, séparés par des débris de goudrons noirs. J'arrive enfin à la rampe qui descend vers le port, en contrebas de l'avenue. A ma droite une série de bâtiments bas dont certains semblent plus ou moins officiels, unanimement fermés, quelques voitures garées en épi, face à deux pontons auxquels sont amarrés des vedettes et voiliers endormis, j'avance, dans le plaisir toujours renaissant des ports quels qu'ils soient – surtout les petits engourdis – je longe, seule dans le soir qui descend, les laides petites barrières de ciment qui, séparées par des chicanes, dessinent une protection, une frontière avant les chutes éventuelles, je dépasse le bâtiment blanc et bleu de la lega navale italiana, fermé à cette heure, un hangar orné de jardinières aux plantations lasses, deux constructions toutes pimpantes de leurs façades vitrées impeccables. Un angle et alors que du côté de la ville les constructions ont laissé place à un mur de soutènement surmonté de buissons, je vois derrière deux poids lourds garés parallèlement à l'eau, une cahute en ciment sale aux rares ouvertures closes de rideaux de fer et enfin une petit construction au ciment gris très clair, largement ouverte, deux distributeurs de boissons et confiseries, des barrières de métal peintes de neuf pour canaliser la foule absente, un guichet fermé, un homme, pantalon noir et chemisette blanche, sac en bandoulière porté sur le ventre, qui me tourne le dos, se dirigeant sans doute vers un bureau... Je l'appelle, il se retourne, je demande – Messine ? – il me répond, en français, miracle, avec un délicieux accent, romain me semble-t-il, – pas avant demain à huit heures – et puis : Française ? – oui – mais comment êtes-vous là ?... les restrictions.. – je ne sais pas, et après quelque secondes de réflexion – je ne devrais pas, je ne suis peut-être pas ici au fond – peut-être oui, enfin si vous êtes ici, je vous ouvre le bureau, vous pourrez y dormir, parce que les hôtels sont fermés – merci. Mais je pense qu'au fond nous avons raison, je ne suis sans doute pas là.

4 commentaires:

Arlette A a dit…

Serais-tu déjà allée là-bas ?en vrai?

Brigetoun a dit…

non malheureusement

Dominique Hasselmann a dit…

L'heure est depuis hier soir au téléscope... :-)

Brigetoun a dit…

j'ai cru comprendre ça ce matin.. ma foi en reste à la terre