vendredi, mars 05, 2021

Jeudi – souvenir reconstitué


jour blanc ou jour gris

aux légères nuances

indifférentes


n'ai rencontré qu'un ours qui se tient mal à table, et la cohabitation pacifique de fleurs et plantes naturelles ou artificielles


Le matin, coincée parce que j'attendais un passage qui n'a eu lieu qu'un peu avant onze heures, me suis décidé, malgré la proximité, du moins sur le fond, avec un des premiers textes publiés, à tenter de répondre à la première proposition de François Bon pour son atelier prenant appui (pour que nous nous en éloignions peu ou prou) sur Baudelaire – cette fois pour la parenthèse créée dans « le cygne » par les souvenirs de ce qu'était ce coin de Paris https://www.tierslivre.net/ateliers/baudelaire-1-la-forme-dune-ville-une-parenthese/ (les contributions sont sur https://www.tierslivre.net/ateliers/category/bicentenaire-baudelaire/baudelaire-1/ )


le Mourillon

Le boulevard débouchait sur la mer, le petit port du fort, l'ouverture de la rade, les douces hauteurs de la presqu'île en face – virer en courbe large sur la gauche pour embouquer le boulevard du Littoral comme nous l'appelions – ne pas regarder à gauche, ignorer si quelques petits immeubles ont poussé ou dépassent le premier rang de villas parce que les yeux suivent la petite courbe du port, le fort qui maintient la jetée – saluer le pont qui n'est plus levis depuis des siècles, l'escalier de bois qui mène à la porte au bas de la muraille courbe, avec la petite grimace de l'ado qui y avait ses entrées mais n'en usait pas, fuyait l'idée de monter l'escalier, de passer dans le vestiaire et de faire traverser à ses complexes la terrasse sous les paires d'yeux se prélassant au soleil dans les créneaux, avant de descendre l'échelle pour se baigner sous la muraille – voir avec le calme de retrouvailles distraites la contrecourbe qui revient au tracé de la côte et la maigre plage de sable sur laquelle se pressaient tous les toulonnais, ce que ne daignons – et brusquement le choc de ce qui ne devrait pas être – suivie du contrechoc causé par le brusque souvenir d'allusions à la mobilisation de ceux qui étaient attachés à notre cadre, de ceux aussi qui craignaient le bouleversement écologique causé par cet empiètement – le choc de cette mer devenue prairie, parking, sable, de ces criques bien dessinées sorties de rien – ces silhouettes marchant, se prélassant, vivant avec le naturel de l'habitude dans ce monde qui surgit brusquement – sourire avec un peu d'étonnement parce que le boulevard suit toujours le tracé sinueux de ce qui était le rivage, retrouver le garde-fou en métal suivi des piles de ciment réunies par des barreaudages qui bornaient nos trajets, ignorer un moment ce qui est là maintenant, en contrebas, et croire que, depuis la chaussée qui monte lentement, la terre descend rudement vers l'eau, penser que l'on domine la chute des rochers, chercher des yeux l'ouverture du sentier qui dégringole au travers des plantes broussailleuses, des fleurs d'ail, des crottes de chien, de quelques débris plus ou moins ragoûtants, jusqu'à la plage de galets que nous nommions la Pyramide à cause d'une ruine d'ouvrage en ciment émergeant à une centaine de mètres, la baignade la plus proche du groupe d'immeubles désignés par les plus jeunes des officiers comme l'offlag – mais l'appel de la rade, du large qui s'ouvre là bas, en face, après Saint-Mandrier, tire le regard, et comme la mer nous a fuis, prendre la première des rampes qui descendent, traverser le parking, suivre les allées tracées entre les pelouses, à vrai dire plutôt entre les idées de pelouses (mais l'étrangeté de leur présence, elles qui ne survivent pas dans les jardins des villas), et à la lisière du sable où lisent – dorment – des adultes, où courent des enfants, s'installer à la terrasse d'un des petits restaurants qui ont poussé avec le reste, laisser fondre une glace plutôt chère en souvenir du temps où on pouvait les déguster, en regardant autour de soi, en trouvant ma foi cela assez beau, fermer les yeux, sentir la mer, l'écouter, laisser le soleil caresser la peau du visage, recevoir sur la main posée sur la table une fiente, cadeau d'une mouette de passage, tenter de se persuader qu'on retrouve son passé pas si changé que cela.


4 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

"embouqué"... il va falloir que j'aille regarder mon Petit Robert ! Mais je ne vois pas de cygne... :-)

Brigetoun a dit…

embouquer (terme marine ou brigetounien :s'engager dans un passage) - le cygne dans les "Fleur du mal" ou sur https://www.tierslivre.net/ateliers/baudelaire-1-la-forme-dune-ville-une-parenthese/

arlette a dit…

Si bien ressenti cette descente sur la plage et le plaisir de la glace Heureux temps

Brigetoun a dit…

Arlette, comme je reviens en étrangère (plus maintenant d'ailleurs..) et que je vais rarement au Mourillon quand suis là (ma soeur s'étant expatriée à Saint Jean du Var où les vrais amis viennent la voir (sourire)) je n'arrive pas à les trouver familières ces plages.. mais c'est vrai c'est pas mal