vendredi, janvier 15, 2010

Il pleut mou sur Avignon, en ce jeudi matin, et les dernières traces de neige s'effacent dans ma cour. Paresseusement et égoïstement blottie dans tunique de laine fine, cardigan, écharpe de velours en camaïeu de terre humide et rousseur, pour noyer impuissance et sensation de culpabilité, je m'évade en me plongeant (en partie, il y a trop) dans la liste d'auteurs haïtiens sur « d'île en île » retrouvée grâce à François Bon aux premières heures, auteurs haïtiens d'Haïti, certains de France, et beaucoup de canadiens, puisque, même pour ceux qui sont passés par la France, comme Anglade, c'est là qu'est leur terre d'accueil, ce creuset que la France ne sait plus être.

et m'attache, plutôt qu'aux écrits engagés, aux poètes, en leur face sombre, comme la douceur amère de Marlène Rigaud Apollon (USA)

« Au pays des songes et des mensonges,

Les mères ne chantent plus «Dodo, titit, krab nan kalalou»

Car, aujourd’hui, les crabes mangent les petits enfants

Dans leur sommeil.

.

Au pays des songes devenus mensonges,

Et des mensonges devenus Vérité

A force d’être répétés,

L’inimaginable est désormais l’ordinaire.


Au pays des mensonges devenus Vérité

Il n’y a de réel que la misère et la mort

Qui, lentement, étouffent l’espoir

Et demain reste en veilleuse. » http://www.philosophiehaiti.org/institution/moun3_textes/moun3_265.pdf

ou, plus ancien, Léon Laleau, qui n'émigra pas mais voyagea, puisque diplomate, cette bride d'un poème publié en 1932

« Sous le ciel, le tambour conique se lamente


Et c'est l'âme même du noir :


Spasmes lourds d'homme en rut,

gluants sanglots d'amante,


Outrageant le calme du Soir. » http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/laleau_5poemes.html

et, dans les jeunes, haïtiens d'Haïti, James Noël

« est-ce parce que le monde


est petit
que le fustigent orages


et le font tomber pierres tombales


ô ma terre


myope


babel à bout de langue


barbouillé de sang pour du roucou » http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/noel_poemes.html

et puis, bien sûr, Lyonel Trouillot

« Parfois j'habite un rocher borgne. Une île m'est rentré dans l'oeil, en coup de vent, à vol d'azur. Parfois j'habite un point d'orgueil d'où je canarde les mégapoles. Cinq cents ans que je coopère, je pacifique, je collabore, que je dream à l'américaine, socialise à la vieille Europe, que les écus me rentrent au cul avec des dollars à la lèche. Me voici pute en plexiglas de Curaçao à Amsterdam, footballeur de l'équipe de France, balayeur des chapelles sixtines dans le chassé-croisé des transferts exotiques. Si pour une fois j'étais le monde qu'est-ce qu'on rirait à Fonds des Nègres ! » http://web.archive.org/web/20060103114130/http://www.fl.ulaval.ca/cuentos/trouillotl.htm

et, né en cet autre Cavaillon niché dans ces lointains, et québecois présentement, Rodney Saint-Eloi

« pour aimer ma ville, j'oublie seulement la déraison de ses hommes et ferme à double clef mes élans de cannibale pour mieux comprendre que toute ville est une musique plantée en moi en toi et que l'on chante jusqu'à épuisement vocal et que l'on finit par danser à chaque pas, à chaque air dans toutes les métropoles, seul à l'autre bout de son miroir et souvent même dans l'absence de son ombre, rien que pour mourir en paix dans les doutes que l'on s'était construits » http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/saint-eloi_lecture.html

et là j'en resterai, choix hasardeux, qui ne s'impose pas, mais j'ai continué mes découvertes, et poussez la porte.

14 commentaires:

fardoise a dit…

J'ai poussé la porte vers ces auteurs méconnus, en tout cas par moi, merci de nous faire penser au drame d'Haïti à travers la poésie. La souffrance enfante les songes disait Aragon.

micheline a dit…

ces êtres suffoquant de présence à travers ces images ...
au delà du langage peut-être

Mathilde a dit…

Brigetoun voulant rajouter un peu de douceur avec la fonte des neiges glissant vers l'âme poétique de ces haïtiens en souffrance actuellement ! Un bel hommage, et une façon très élégante de dire que tu penses bien fort à eux !

JEA a dit…

Extrait de la Chronique de Pul Hermant (Matin Première, RTBF, 13 janvier) :
- "La deuxième édition des "Etonnnants Voyageurs" à Haïti aurait dû proposer des rencontres entre des romanciers et des poètes - parmi lesquels, Muriel Barbery, Serge Bramly, Lionel Trouillot, l'immense Dany Laferrière, mais aussi Kossi Efoué dont je vous parlais lundi - avec des lycéens de Port au Prince, dans une vingtaine d'écoles. On pense ici à cette lycéenne, avec sa jupe quadrillée, que l'on a vu courir hébétée dans la rue; à cette autre allongée sur le sol, avec sa jupe à carreaux aussi. Car on va à l'école en uniforme à Haïti. C'est l'élégance suprême des pays fort pauvres. Il va falloir leur dire aux lycéennes en uniforme : les écrivains ne viendront pas.
On se dit, ça n'a peut-être pas beaucoup d'importance un festival littéraire annulé pour cause de tremblement de terre. Les mots se retirent devant les morts, ils les suivront plus tard, si on a le temps de mettre un peu de mots sur beaucoup de morts. Mais dans les tremblements de terre, il y a aussi des mots qui disparaissent. Hier, par exemple, on est resté longtemps sans nouvelles de Dany Laferrière, le plus important des écrivains haïtiens contemporains, il a remporté cette année le prix Médicis pour "L'énigme du retour". Il a fini par donner de ses nouvelles. Mais d'autres écrivains de Port au Prince manquent à l'appel. On pense au jeune Bonel Auguste. Dans un texte donné pour ces Etonnants Voyageurs, il écrivait : "Je vais souvent au petit bar de la rue Capois où la bière est très fraîche, à un prix spécial, moins pour boire que pour m’enivrer du regard. Je contemple avec avidité la vieille maison en bois qui se situe juste en face. J’ai l’étrange sensation que se dessine entre elle et moi une complicité, une fraternité et qu’en la regardant, je me vois du dedans".
On se demande ce qu'est devenu le petit bar de la rue Capois, à Port au Prince. On se demande ce qu'est devenue la vieille maison en bois juste en face où l'on se voit du dedans. On se demande ce qu'est devenu Bonel Auguste. Et on se dit : est-ce que dans les maison qui tombent, aussi, on se voit du dedans ? 3

DUSZKA a dit…

TOUTE HONTE BUE... Besson annonce comme le grand humanitaire qu'il est, qu'il suspend les expulsions des haïtiens en situation irrégulière !!! J'ai mal à ma démocratie. Quand je pense qu'il a fait le clown sur France 2 chaîne d'Etat, hier soir. MERCI BRIGETOUN POUR CET HOMMAGE PLEIN DE BEAUTES ET DE DINGITE.

brigetoun a dit…

Dany Laferrière grand calme affiché (un peu gênant de trop, mais digne) James Noël et Rodney Saint Eloi saufs, mais Anglade et sa famille morts (ou partie de la famille) - et puis tout le reste et notre posture de donateurs qui devrait être efficace mais sans glorification (et pitié pas trop d'hommes politiques sur place pour embrouiller les choses) ni pitié condescendante, bon sang

jeandler a dit…

De belles pensées.
Une terre en ruine et déjà les prédateurs dans le ciel...

myriam a dit…

Très bel hommage...

RV a dit…

Le drame d'Haïti est d'abord le drame de la colonisation et du capitalisme mondialisé. S'ajoute la fureur hasardeuse de la terre. Qui est mort, qui est vivant, ce sera l'île des morts-vivants pour longtemps j'ai peur...

brigetoun a dit…

liberté que nous leur avons vendu cher (et leur paiement a duré très très longtemps)
Et dans les aides, bienvenues, indispensable, quelle part de géopolitique pour les USA ? même si ce n'est pas primordial dans leur mobilisation.
Mais l'indispensable est l'aide, et durable, et gratuite

cjeanney a dit…

merci brigetoun

joye a dit…

Belle liste.

Mets un peu de Wyclef Jean au fond pour l'atmosphère...

http://listen.grooveshark.com/#/song/La+Vie+Ghetto+French/4239219

Gérard a dit…

Difficilement supportable pour nous..alors pour eux .....

agnès a dit…

Anglade, mort ?
Je lisais ce matin encore un de ses textes...
C'est vers les écrivains que je me suis tournée, moi aussi, par désespérance et impuissance, par respect

Joye m'a "envoyée" chez vous, je la remercie