mardi, juillet 27, 2010

Avignon – début de la fin du festival – je reviens doucement à la surface – un vrai mage en été – deux Ionesco

Le mistral est devenu ventounet, le soleil est là et la chaleur gentille – en cajolant carcasse, en traitant avec elle, elle se laisse presque benoitement remettre en place. Mais il est trop tard pour récupérer mes abandons du «in» - les deux que je regrette le plus : Platel et surtout les corbeaux de Nadj (mais la dernière de celui-ci avait lieu à 18 heures, heure à laquelle j'étais à l'opéra pour Cadiot-Poitrenaux-Lagarde).

A l'heure de la douche, du miel et de l'interrogation de mes forces, j'ai téléphoné (et j'ai bien fait) au théâtre des Halles pour réserver une place pour les Rhinocéros (l'autre spectacle de 11 heures était complet)

Trouvé un pantalon blanc repassé et point trop grand (j'ai une montagne, ou disons une colline, à traiter), et suis partie clopin pas trop clopant vers la rue du roi René.

La lumière, comme toujours, aimait Saint Didier et Crillon. La ville se mettait en marche lentement et doucement.

Alain Timar, le plus itinérant sans doute des directeurs de théâtre avignonnais a monté avec des acteurs coréens un Rhinocéros dépouillé et efficace, en noir et blanc – blanc des panneaux mobiles (miroir au verso) qui modèlent le plateau, blanc des chemises des hommes, noir des costumes ou tailleurs des employés de bureau (gris pour le chef) avec comme couleurs les cravates et les chemisiers (discrets sauf l'orange volanté de Daisy) – monde un peu raide, international, avec portables, blocs et téléphones mobiles, courtoisie affichée des relations de travail, hiérarchie discrète et réelle.

Le panneau portant le texte français est, grâce à la petitesse relative de la scène, facile à suivre sans perdre de vue le jeu des acteurs.

Un musicien sur le côté, dont j'ai aimé le regard attentif sur l'action et ses camarades, pour suivre et conduire leur rythme

(photo Manuel Pascal trouvée sur internet)

Théâtre classique, discrètement, pour les dialogues entre Béranger et Jean – théâtre de groupe, de tréteau pour le groupe confronté au mystère puis à l'angoisse ou l'acceptation des rhinocéros. (mais les individualités, sommaires, se dessinent.)

Et dans le rythme, dans le dérèglement, dans l'expression du désarroi de Béranger, dans la transformation de Jean et sa brutalité affichée, des notes, sans excès, qui ramenaient vers l'extrême-orient.

Leur plaisir de jouer qui nous entraîne – plutôt une réussite.

Suis sortie aussi vite que le permettait la courtoisie,

ai salué d'un regard le jardin, parce que la carcasse grognassait et qu'en plus j'avais faim.

Poissons carrés et bocal d'asperge dans une supérette et retour trop vite pour photographier les groupes

avec, en outre, la fâcheuse manie qu'ont les de nouveau nombreux passants, surtout quand un peu mornes et imposants, à s'interposer (les minces et charmants aussi, mai je les repère moins)

Les terrasses de la place de l'horloge étaient combles, les gens détendus et joyeux.

Cuisine, gros gros déjeuner, petite sieste, un peu de ménage, un petit tour sur internet pour trouver un passage d'»un mage en été» sur le site de Médiapart, et départ à l'heure encore chaude où le passage à la clim est redoutable, résignée joyeusement à être vraisemblablement d'accord avec les avis favorables, parce que je suis bien dans les textes de Cadiot, parce que Poitrenaux est de plus en plus remarquable, parce que Lagarde met tout son talent à servir l'ensemble.

Malgré les bonnes critiques la salle n'était pas pleine, heureusement parce que ma place était là où il y deux gros trucs noirs derrière les dames, et que même en maigrissant davantage j'aurais difficilement pu m'y installer. J'ai accaparé un strapontin deux rangs devant, et j'étais fort bien placée.

Poitrinaux en toile de lin grège est seul planté au milieu de la scène, fait quelques gestes (de plus en plus à mesure que le spectacle avance) expressifs et mesurés, et quand il est immobile est souple et vivant. Il y a une bande son le plus souvent discrète, d'un grand raffinement qui se glisse dans le texte et parfois l'illustre, qui est parfois absente, de Grégory Beller et de l'Ircam, quelques formes lumineuses et de très belles lumières. Un raffinement qui n'est qu'élégance, en accord avec le texte, sans ostentation.

Le passage cité par Médiapart est au début du livre et du spectacle.

«Vu une photo dans le journal, en couleur. Une femme au milieu de l’eau, une rivière, un homme ? Elle a l’air bien, immobile comme ça, bras croisés. Elle compresse ses seins, cheveux mouillés, torsadés, courts, blonds. Ce qui est frappant, c’est son calme. C’est juste quelqu’un, au milieu de la rivière verte, point fixe dans le courant, on dirait qu’elle ne pense à rien, elle souffle, allez, on inspire. Et on expire, l’eau jusqu’à la taille, on fait barrage de son corps, comme ça. C’est beau à voir, deux rides d’eau s’accélèrent autour de ses hanches, elle a une moitié du corps au soleil, moitié au frais, c’est parfait...»

(une photo provenant du site du festival). Il y a la voix de Poitrinaux, sa douceur, ses inflexions discrètes et douces, et plus tard elle se transformera, pour incarner des personnages, d'autres sentiments. Un instrument parfait.

Il y a le texte foisonnant, avec toujours cette poésie, cette attention aux sensations ordinaires (sans rien de plat), même quand interviennent Adorno ou Nietsche jouant au golf, il y a mille choses, de l'intelligence, de la sensibilité, des rires, et tout cela coule avec le beau texte, emporté par l'acteur, les lumières.

J'ai lu quelque part, en me préparant à partir qu'à force de riens c'était un peu inconsistant, et ne saurais en être d'accord. Des riens qui le sont fort peu, et qui convergent en une éthique, une attitude.

Sur le programme il y a ce passage, un peu avant la fin

«Comme on plonge un bâton dans l'eau, je m'amincis.

Je me spirale.

Je rajeunis.

Sous l'eau.

Lamantin.

Comme ça.

Je suis un poisson.

Je nage.

Je rajeunis sous l'eau.

Je nage.

Vous n'imaginez pas ce que peut un corps.»

Je me sentais presque rajeunie moi-même en sortant. La place était pleine de vie.

Alors comme j'étais lancée, comme c'était presque sur mon chemin, comme l'horaire convenait, et comme il m'avait semblé lire un avis favorable, j'ai décidé d'oublier que Ionesco n'est pas mon auteur favori, que ce n'est sans doute pas sa meilleure pièce, et me suis arrêtée au petit Louvre, salle de templiers, pour voir Macbett, par la compagnie des Dramaticules, mis en scène de Jérémie Le Louët.

Une attente d'un petit quart d'heure, contre le mur de la chapelle, à coté des tables des dineurs.

le plaisir de retrouver ce joli lieu,

et une farce fort bien jouée, même si les rires sympathiques au début du très jeune et mignon garçon assis à mes cotés finissaient par être gênants, trop forts et un peu à contre emploi, surlignant les faiblesses du texte (cynisme facile).

(une photo trouvée je ne sais plus où sur internet)

Un jeu volontairement outré (pas trop, juste pour donner un coté marionnettes) énormément de rythme. Un bon moment. Sans plus.

Avignon a un sursaut de gaité d'avant la fin.

6 commentaires:

Lautreje a dit…

je ne peux m'empêcher de reprendre cet extrait, c'est une merveille, c'est vivifiant, frais et vivant !


«Comme on plonge un bâton dans l'eau, je m'amincis.

Je me spirale.

Je rajeunis.

Sous l'eau.

Lamantin.

Comme ça.

Je suis un poisson.

Je nage.

Je rajeunis sous l'eau.

Je nage.

Vous n'imaginez pas ce que peut un corps.»

Avignon a dit…

J'essaie d'imaginer ce que peut être un sursaut de gaieté... sous l'eau.

Mathilde a dit…

Ionesco ! Ah ce Ionesco ! Trop fort le jeune Eugène ! Mais, je n'irais pas voir Rhinocéros parce-que je ne comprends pas le coréen, même si c'est surtitré et au théâtre des Halles ! Félicitations pour cet effort, car cela demande tout de même une attention particulière !

joye a dit…

Le début de la fin se but comme des fines de la fine débutante.

(toi, brige)

brigetoun a dit…

joli Joye !
Mathilde justement j'ai trouvé le surtitrage très confortable (et contrairement aux spectacles du in on n'avait pas l'impression qu'il avait cinq minutes de retard sur l'action)
Bon me suis gavée et dors parce que pas au top-top (pas loin) et je repars à 4 heures 30

Gérard Méry a dit…

C'est inimaginable ce que tu as pu engranger au cours de ce festival !!!!