lundi, juillet 12, 2010

Avignon, peu, longuement – scénographie de la cour et Angelica Liddell

Très vexée par ma trouille de samedi et pas trop vaillante, j'ai décidé de la jouer cool et me suis plongée dans «journées de lecture» de Proust, éditées par Publie.net indépendamment de «contre Sainte Beuve», http://www.publie.net/fr/ebook/9782814503373/journées-de-lecture, et devant mes volets encore presque totalement ouverts dans la relative fraîcheur de la matinée, j'ai retrouvé

«Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de la pompe d’où l’eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout près, dans l’unique allée du jardinet qui bordait de briques et de faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels versicolores et comme reflétés des vitraux de l’église qu’on voyait parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir....»

et tout cela est tellement délicieux, le goût de ces mots, la saveur de souvenirs proches et différents que m'est revenu un peu de désir de cueillir ce que je pouvais, et, quelques pages plus loin, j'ai éteint la liseuse, vite remplacé débardeur et jean fatigué par jupe et tee-shirt maquillant et suis partie, tout près

à la maison Jean Vilar pour une rencontre intitulée «scénographies de la cour d'honneur du palais des papes»

En attendant que participants et auditeurs prennent place, petite flânerie détachée à l'ombre du mur, devant les tables de livres,

pas si détachée puisque quand j'ai rejoint le perron pour m'y asseoir, dans une envie (vite infructueuse) de relatif isolement, je portais un joli petit sac en papier avec des entretiens de Pippo Delbono et Hervé Pons sur «le corps de l'acteur» et «la maison enchantée» de Robert Musil dont j'ai eu le temps de lire les premières lignes, en écho lointain aux vacances de Proust «... Te voilà ramené dans ton enfance. Il pleut, c'était être privé de tes camarades de parc et de la rue ; de sortie avec Lord, le chien ; de nombreuses aventures. Mais à peine le rideau du plus noir désespoir s'était-il refermé qu'un autre s'ouvrait sur cette perspective : jouer avec le petit train, dont les rails...», et comme, en accord avec Proust, je crois, j'aurais préféré un livre au petit train, comme les micro-cravates (qui ont mal fonctionné avec une constance admirable, servant de ponctuation) finissaient d'être posés, j'ai refermé le livre, trouvé dans le sac un petit carnet cadeau et levé le nez et l'appareil vers les participants.

Il y avait Joël Huthwohl directeur du département des arts du spectacle de la BNF dans le rôle de l'animateur, la jeunesse ronde et le presque lyrisme en parlant de ses 6 ans de technicien lumières dans la cour d'Alexandre Manzanarès, Guy-Claude François, assez passionnant en parlant de ses expériences de scénographe et en retraçant l'histoire des différents dispositifs adoptés depuis les premières représentations (il a été l'artisan de la refonte en 1982, avec comme cahier des charges, entre autres, de passer de 3500 places environ à 2000, et de ses deux dispositifs il regrette un peu que n'ai pas été conservé son préféré, adopté pour Platonov),

Jean-Louis Fabiani directeur d'études à l'EHESS et quo-auteur de livres sur la sociologie des spectateurs d'Avignon (qui est intervenu en dernier). Mais si j'ai pris des notes sur le petit carnet-cadeau, je ne sais comment les résumer

Juste reprendre, dans l'intervention (j'ai savouré parce que je retrouvais mes intuitions et mes désaccords avec la lourdeur et l'agressivité des décors de certains des derniers spectacles) de Jacques Lassalle, les trois temps de l'utilisation de la cour : celle, à l'origine, où l'on prenait la cour comme base de la scénographie, où l'on voulait être digne de la cour – de 1965 à 2003 environ, l'idée de ne plus l'utiliser et, puisqu'on la gardait, rechercher comment l'intégrer à une dramaturgie d'aujourd'hui et, de plus en plus, à des coproductions qui devaient être reprises dans d'autres lieux , généralement des théâtres à l'italienne ou des salles genre auditorium (et pour les trois spectacles qu'il a monté, son choix de repenser, à partir d'une base arrêtée, le dispositif pour ces autres représentations, comme pour Médée à l'Odéon - un grand souvenir personnellement, surtout de la voix d'Isabelle Hupert - où l'absence du lac changeait complètement le caractère, amenait une certaine abstraction) – depuis 2003 : comment s'en débarrasser ou l'abus de pouvoir et d'argent (et je repensais à des mises en scène que j'avais détestées comme Fisbach et son refus tant de Char que du mur sous lequel il avait installé ses petites baraques blanches, la verticale du mur se vengeant – et à d'autres, aimées, où l'on avait parfois l'impression que le trop lourd dispositif, puisqu'il était là et qu'il fallait bien l'utiliser, finissait pas être une gêne)...

Georges Banu, avec sa façon de conter, d'imager, de creuser à partir d'exemples, a repris les mêmes thèmes y ajoutant des exceptions récentes qui jouaient avec le mur et la verticalité comme Castellucci et son Inferno, comme Martaler aussi (et j'ai pensé aussi à Nadj), et la petitesse relative de la cour, l'intimité qu'elle permet, rêvant d'y voir, non une lecture avec le côté improvisé que cela a toujours, mais, par exemple, «Oh les beaux jours»

J'avais faim et mal aux fesses, suis partie pendant que parlait Fabiani, pour redescendre vers l'antre

Sieston et ménage (évité de peu un mini-accident domestique en prenant une bombe de détergent dont j'avais oublié l'existence pour un brumisateur, évitant de très peu un oeil et ma bouche)

et puis, avec l'espoir que ce relatif repos m'ait remise en selle, ai mis une robe que j'aime bien, et suis partie vers les Carmes et les cinq heures de «la casa de la fuerza» d'Angélica Liddell. (spectacle repris)


Je reprends, sur le site du festival ce passage d'un entretien avec Angelica Liddell

«je n’ai pas le sentiment d’appartenir à une communauté, pas même à une communauté théâtrale. Je me considère plutôt comme une résistante civile. Les engagements idéologiques m’ont souvent semblé frauduleux. Je suis incapable de travailler ou de penser en termes collectifs. Je préfère résister individuellement. On associe généralement cela à un mépris à l’égard de l’humain, de la souffrance humaine, mais je ne suis pas d’accord : quand je parle de ma douleur, je la relie à une douleur collective. La douleur de l’autre est aussi réelle que ma propre douleur. Ce n’est pas une mince affaire que la compassion : se mettre à la place de l’autre, faire en sorte que la douleur d’autrui nous semble aussi réelle que la nôtre. Dans La Maison de la force, je raccorde ma douleur individuelle à celle des mères de Ciudad Juárez. J’ai demandé aux comédiennes d’en faire de même : de raconter leurs propres expériences.».. et plus tard, après un refus du féminisme, mais «j'ai pleinement conscience d'être femme», .. «il y a quelque chose, dans le corps, qui est au-dessus de la volonté humaine, des désirs. Le corps engendre la vérité. Les blessures engendrent la vérité.»

Je me suis installée sous ma gargouille favorite, et l'ai salluée

J'avais repris avant de partir, aussi, ce passage de la présentation (paresseuse préparation qui me permet de me contenter de quelques mots, éventuellement, en rentrant, pour approuver ou nuancer avant de me jeter sur nourriture et lit)

..»La dernière création d'Angélica Liddell est un spectacle en rose et noir, où le rose est aussi la couleur du deuil. Six femmes (trois d'abord, puis trois autres) habitent la scène pour dire la difficulté d'être femme quand la relation à l'autre devient rapport de force, humiliation quotidienne, cruauté. Les trois femmes - ou les trois sœurs - rêvent de partir pour le Mexique. Mais là-bas, la violence est horreur à grande échelle. On y a même adopté un mot pour désigner les meurtres de femmes qui, depuis le début des années 90, se comptent par centaines dans la ville de Ciudad Juárez, dans l'État du Chihuahua, à la frontière avec les États-Unis : le « féminicide ». Alors quand elles boivent, fument, chantent et dansent, on devine la souffrance intérieure qui est la leur. Les mariachis s'éclipsent au profit d'un violoncelliste entonnant le Cum dederit de Vivaldi. La danse laisse place à d'autres pratiques physiques qui épuisent le corps, le convulsent, le marquent, le saignent, au propre et au figuré. Ces femmes se racontent, elles livrent sans masque leurs propres histoires....»

(photo provenant du site du festival) et les mariachis, les danses, force cigarettes (qui nous a fait nous précipiter dehors à l'entracte pour un petit écho) force boissons, de longs passages quasiment vides, qui vous emmenaient, si on y consentait dans leur monde, l'évidence de la silhouette en satin noir, de cette voix un peu cassée, triomphale, de l'autorité fragile (et c'était Angelica Liddell) c'était la première partie.

un entracte, avec une légère hésitation, parce que j'aimais bien, mais pas plus que ça, et puis la seconde partie, à Venise, après une rupture avec un homme très aimé et qui cognait plus moralement que physiquement, mais ça fait mal, l'attaque contre Gaza à la télévision, la vieillesse qui vient, la solitude, le désir d'amour, faire la pute avec son web came etc... semêlantt dans un formidable monologue d'Angelica Liddell, le violoncelle et la voix d'alto dans du Vivaldi, les deux autre soeurs se faisant voix d'hommes, de leur brutalité, leur bonne foi, leur égoïsme, y compris celui qui est sensible, soucieux de la douleur du monde mais non d'elle qui n'a même plus un beau cul – une succession de moments forts, quelques temps plus morts, les corps à épuiser, le « partons, je voudrais partir à Mexico » et même le nom d'Olga qui arrive là, toujours l'épuisement des corps, le charroi de charbon, et trois femmes simples qui arrivent pour consoler.

Je, et le public dans l'ensemble, étions conquis, disposés à affronter un entracte d'une demi-heure pour nettoyer la scène et changer le dispositif, et nous tournions sur la place, mais rien de ce que les restaurateurs proposaient comme casse-croute ne me convenaient et j'avais très faim

Retour vers deux heures devant le plateau. Ciudad Juarez, la violence, la douleur, la fraternité des faibles et la guerre déclarée aux hommes forts qui possèdent le monde – les six femmes et le violoncelliste – des récits simples, des images assez fortes, et tendres – mais absurdement j'ai trouvé quatre fois que ce que je voyais constituait une fin parfaite, et impulsivement, suis sortie à 3 heures 10, vraisemblablement 10 ou 15 minutes avant la fin.

de l'animation encore rue Carnot, qui se faisait de plus en plus rare en avançant, et maintenant m'en vais dîner.

13 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Brigetoune

Une course époustouflante. Que dire de plus? Vous avez, à travers ces activités festivalières, un rythme de vie que peu soutiendrait. Merci pour ce compte-rendu marqué du sceau de la précision qui fait du lecteur un témoin privilégié.

Pierre R.

micheline a dit…

ce n'est pas une mince affaire que d'endosser la robe qui vous plait et d'aller faire emplette de quelques mots choisis

"Ce n’est pas une mince affaire que la compassion : se mettre à la place de l’autre, faire en sorte que la douleur d’autrui nous semble aussi réelle que la nôtre"

cjeanney a dit…

Très beau ce que dit Angelica Liddell, et je double le commentaire de Pierre R qui traduit parfaitement ma pensée !

jeandler a dit…

Tant copieux qu'il faut que je revienne
dans la journée
la pluie m'aidera en cela

Gérard Méry a dit…

Le spectacle d'Angélica Liddell me tenterait si j'étais sur place, un grand bien en a été dit ce matin au info nationale

brigetoun a dit…

et le texte de son monologue (le reste aussi) avale bien l'abus des putes, et autres mots plus crus, les met bien en bouche et situation, est intelligent. Il faut tout de même s'adapter au début à ces passages morts ou légèrement énigmatiques qui vous mettent dans l'univers voulu si vous l'acceptez - comme Martaler (seul point commun) elle ne recule pas devant le vide apparent
Beaucoup plus riche et foisonnant de ce que j'en dis là

zoé lucider a dit…

Chère Brigetoun,
J'hésitais cette année à venir à Avignon. Vous lire m'en a (re)donné l'envie. Ce ne sont pas seulement vos mots mais aussi vos images. Peut-être allons-nous nous croiser sans le savoir

joye a dit…

Waouh, tout cela me coupe le souffle !!!

Hier, aux bords de mon étang, je lisais La Dame aux camélias, et lorsqu'Armand faisait désenterrer le cadavre, le parasol montait et descendait tout seul comme s'il était hanté...

Tu vois bien ce que c'est d'avoir les aventures littéraires et culturels qu'on peut...

Les tiens me comble un vide grand comme l'océan et la moitié d'un continent.

joye a dit…

Ouh...me faut une grande leçon d'accord verbal et adjectival..ouille !

;o)

Je commence à parler du désespoiranto. Mais je sais que tu me comprends encore.

brigetoun a dit…

je n'avais pas remarqué

Avignon a dit…

Prolixe ! Prolixe !

brigetoun a dit…

honte à moi, et ça ne s'améliore pas

romain blachier a dit…

Aaaah Avignon, souvenirs...