samedi, mars 10, 2012

Du bois, de la toile, quelques clous, des pigments, un fond d'or et du temps


Sortir dans la gloire légèrement venteuse de vendredi matin, d'un pas presque décidé, et cela va être longuet, décourageant, z'êtes prévenus

monter jusqu'au quartier de la balance (le traverser sans le regarder)

gravir la rue de la vieille poste, calade et belles portes,

jusqu'à déboucher dans la lumière de la place,

la traverser, en la seule et placide compagnie d'un petit troupeau de piétons entêtés

jusqu'au petit palais, de grand espace en marches, de marches en rangées d'orangers 

Pénétrer dans le sas qui mène du cloître-patio à l'exposition «peindre en Toscane entre gothique et renaissance» 

photo provenant du site du petit Palais dont j'ai découvert la métamorphose et qui est maintenant remarquable (pouvez visiter la collection si le coeur vous en dit) http://www.petit-palais.org/musee/fr/home
Un panneau très abîmé et assez médiocrement restauré, mis en rapport avec un panneau conservé au musée national di Villa Guinigi de Lucques et une vierge à l'enfant (partie centrale, trop fragile pour voyager et remplacée par une photo dans l'exposition) du musée de Philadelphie et reconnu par Maria Teresa Filieri comme faisant partie (volet gauche) d'un triptyque, la «sumptuosa tabula pinta cum ymaginibus sanctorum» commandée à Battista di Gerio pour l'église San Quirico all'Olivo de Lucques par Luca di Jacopo entre 1417 et 1422 - panneau restauré à nouveau avec le soin et le scrupule nécessaires (y compris l'hésitation quant à la verdure, aux blanches fleurs d'ancolie posées au pochoir, du sol, supprimée lors de la dernière restauration du panneau de Lucques, et reconnue comme originale après étude des pigments à Marseille, somptuosité semblable à celle des tissus lucquois), qui est l'occasion de cette exposition, pendant qu'une autre exposition, en liaison, sur les peintres de cette époque a lieu au musée de Lucques lequel a prêté son panneau.

Exposition: ces panneaux et d'autres lucquois dont un autre rétable reconstitué à partir d'une oeuvre conservée au petit palais (pour laquelle ai toujours eu tendresse : la grande blonde en manteau rouge et le baptiste vêtu de sa barbe) et toute une partie fort bien faite qui traite des techniques picturales de l'époque et de l'histoire des restaurations successives, des scrupules de la dernière. 

Sur notre panneau le donateur, tout petit, comme il est normal, est accompagné de son saint patron Luc, au grand manteau rose, qui tient et peint de façon acrobatique la vierge et l'enfant et d'un saint chevalier, sans doute saint Rossore (qui a un autel dans l'église comme Saint Sixte figurant sur le panneau de Lucques avec sainte Julitte et le petit saint Cyr serrant une branche d'olivier contre sa robe rose pâle brodée d'or)

Trois planches à fil vertical assemblées à plat joint, dont une nettement plus large au centre, planches découpées sur dosse (d'où déformation convexe du panneau central) – une traverse centrale, trois clous sur chaque panneau – livrer à l'atelier du peintre – poncer – encoller une toile tissée de 11 à 14 fils, avec une bande plus serrée en bas – appliquer en enduit du gesso (gypse broyé et colle) blanc – tracer le dessin au charbon de bois – éliminer le charbon et reprendre le dessin au pinceau et à l'encre – inciser avec une aiguille les contours à la limite des fonds à dorer...

résumé des premières opérations mentionnées dans «le livre de l'art» de Cennino Cennini (fin du XIVe/début XVe), détaillées en savoureuses phases reprises sur des planches noires sous chaque grand panneau de la partie documentaire – et c'est pour les retrouver (elles et les détails assez passionnants de l'histoire des différents états des panneaux et des problèmes et solutions trouvées pour leur restauration), que j'ai cédé à la tentation et acheté le catalogue, ce que je ne regrette pas (il est vraiment très riche et bien fait), sauf que ces passages ne s'y retrouvent pas, à l'exception des petites citations, fragments des conseils de technique picturale que je reprends ci-dessous sous de mauvaises photos de quelques oeuvres que j'aime spécialement

comme cette tête, détail des «deux évangélistes et une sainte martyre» du même Battista di Gerio (muse de Monpellier)
«Quand tu as bruni et achevé ton retable, il te faut commencer à prendre le compas et à tracer tes auréoles en forme de cercle ; à les grener avec de petits poinçons, de façon qu'ils brillent comme du millet»

«saint Jean-Baptiste et sainte Marie-Madeleine», panneau du triptyque d'Angelo Puccinelli (musée du petit Palais) exposé avec l'autre panneau latéral «sainte Catherine et un évèque» (Newark – Delaware) et le «Thronum gratiae» (petit palais)
«Commence à passer le ton foncé, en modelant les plis là où doit se trouver l'ombre de la figure. Et comme d'habitude, prends le ton intermédiaire et couche les reliefs des plis sombres et commence, avec ce ton, à modeler les plis du relief, vers la partie lumineuse de la figure. Et de cette façon retourne aux premiers plis sombres de ta figure en utilisant le ton foncé. Et continue, comme tu as commencé, passe plusieurs et encore plusieurs couches de ces teintes, tantôt de l'une, tantôt de l'autre, en les couchant et en les unissant à diverses reprises habilement et en les fondant d'une manière délicate»

détail de «sainte Barbe et sainte Lucie», fermes et douces, presque siennoises si elles n'étaient si élancées, un panneau de Borghese di Piero Borghese du petit palais qui est également un de ceux que je salue en passant.
Mais en fait le traitement des modelés par Battista di Gerio n'obéit pas aux conseils ci-dessus – il a procédé par superposition de couches et non par juxtaposition de teintes (une seule teinte pour le manteau rose de saint Luc et des glacis blancs et rouges pour modeler le manteau rouge du chevalier)

passer à la librairie, sortir du patio par la voûte d'entrée vers la lumière qui glisse sur les dalles,

remercier le vent qui se fait si gentil qu'il s'en évanouit presque,

saluer de loin, par dessus le fleuve, le royaume de France,

et redescendre le long du rempart, par la vieille juiverie, vers les touristes,

passer sous la voûte entre la grande frusterie et le limas, retrouver l'antre.
Voilà, voilà... mes lecteurs en fuite.
Un tweet de Michel de Montaigne (ben oui!) ce vendredi soir
«Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m'estre entretenu tant d'heures oisives, à pensements si utiles et aggreables»

9 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Quel itinéraire. Long en kilomètres, peut-être. Trop court en beauté et en réminiscences historiques. Et puis, vous avez bien fait d'acheter ce catalogue. Et à propos de Montaigne, il n'a jamais pu être oublié. Un livre qui m'accompagnait hier et qui m'accompagne aujourd'hui et qui sera encore là demain.

D. Hasselmann a dit…

Lucques, cette très jolie ville italienne avec sa place ronde...

C'est justice que la Toscane rende visite aux esprits éveillés d'Avignon !

Montaigne tweetait, normal, il était à la pointe de son temps.

Françoise Dumon a dit…

Merci pour cette belle promenade, à travers tes photos évocatrices et cette expo qu'il me tarde de découvrir.

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Des clous ici aussi !
Et la frustration de la Fustrerie qui se verrait Fusterie !
:))

brigetoun a dit…

oh zut lui ai fait perdre son sens - bon suis en retard mais corrige vite cette horrible faute

jeandler a dit…

Magnifique détour par la Toscane, la lumière accompagnant le périple jusqu'en les salles du Petit Palais.La porte en est étroite pour un espace de beauté pure,comme hors du temps.Une journée qui ne peut qu'être de joie.

joye a dit…

Oui, j'écris pour moi-même. Demander qu'on me réponde, c'est m'attendre à trop.

Gérard Méry a dit…

"Tes pensements" ne sont pas cautères sur jambe de bois... Bon dimanche Brigitte.

Mognetti Elisabeth a dit…

Merci pour ces très belles et justes impressions avignonnaises et lucquoises qui récompensent les auteurs de l'exposition et du catalogue.