mercredi, avril 18, 2012

on dirait que


On dirait que
on dirait qu'il y aurait deux tables, soeurs et dissemblables, et assez de chaises,
on dirait que ce serait un endroit que nous ferions secret, mais pas trop pour que ceux qui veulent, et qui nous seraient semblables, presque, pas exactement, s'arrêtent et s'assoient un temps ;
on dirait qu'il y aurait des maisons (aux murs aveugles) et arbres proches, pas trop, juste pour casser un peu ce sacré, ce fff vent, et puis quelques pavés, une porte, une cuisine et les promesses d'un intérieur ;
on dirait que nous serions là, avec du thé, du vin rosé ou du vin de citron, de l'eau fraîche, du sirop d'orgeat, et puis du sirop de menthe pour les enfants qui viendraient poser des questions, et les reposer sans se fatiguer ;
on dirait qu'on serait là avec des nouvelles, des mots, des silences ;
on parlerait de gens, juste de gens sans colère, ou qui ne mériteraient pas colère, et puis du temps un peu ;
il y aurait des mots isolés que nous comprendrions ;
quelqu'un lirait Mandelstam 

«Le son vibre encore quand la cause du son a disparu.
Le cheval gît dans la poussière, il hennit, couvert d'écume,
Mais la torsion violente de son cou
Garde mémoire de la course aux foulées gaspillées,
Lorsqu'il avait non pas quatre membres
Mais autant qu'il y a de pierres sur la route,
Quadruplement relayées
A chaque rebond sur la terre de son amble brûlant....»

et, en regardant le soleil traverser les branches, juste un petit peu plus loin, là où portent les yeux qui veulent rêver, je penserais à
«ça s'est produit après les dernières maisons du village peu après qu'ils eurent dépassé un cheval mort à moitié recouvert d'une boue ocre liquide (mais comment diable puisqu'il n'avait pas plu depuis plusieurs jours ?) étalé sur le flanc de travers dans le fossé les jambes de devant repliées comme s'il sautait un obstacle ou faisait sa prière sorte de mante religieuse l'encolure et la tête aux longues dents jaunes empiétant sur le côté de la chaussée.» (Claude Simon - «Le Jardin des Plantes»)

ou à
«Presque aussitôt ses jambes fléchissent et elle se recouche dans l'herbe. Il se retourne plusieurs fois sur sa selle et voit le tas sombre qu'elle fait dans le petit jour, au bas du pré dont l'herbe à ce moment est grise (il lui semble revoir les longues dents jaunes, les épaisses lèvres noires fripées ou plutôt froncées, comme du cuir de gants, sur lesquelles il versait le contenu du seau, les longs poils clairsemés poussant sous le menton).» («Les Géorgiques» du même), avec une vague envie d'aller vers la maison la bibliothèque, la route des Flandres, mais il y aurait un mouvement, un sourire ou une voix, et l'après-midi continuerait, doucement, dans l'attente d'une nouvelle.

Et, au delà de la maison et de l'arbre les plus proches, le ciel, comme celui sous lequel j'avançais dans la même attente ce mardi matin, serait d'un bleu merveilleux, fort et lumineux, sans brutalité, parcouru de longues traînées blanches pleines d'élan, fuyant dans le vent, avec nos yeux et nos rêves.

9 commentaires:

Pierre R. Chantelois a dit…

Au jardin des plantes de Claude Simon s'ajoute le jardin des mots de Brigetoun. Je les cueille un à un pour m'en constituer un beau bouquet.

brigetoun a dit…

et l'attente a fini bellement, et l'attendu est arrivé au téléphone, puis dans ma messagerie et sur ma page Facebook (moi qui n'ose le montrer ,)

Dominique Hasselmann a dit…

@ brigetoun : le mystère peut-il être éclairci ?

Après Mandelstam et Claude Simon, on dirait...

Danielle Carlès a dit…

Sans le montrer, merci de nous associer discrètement à une belle chose, à un beau mystère.

Lavande a dit…

Je réitère un commentaire que j'avais déjà fait:
Brigetoun, REGINA COELI.

C'est vrai qu'à Avignon vous êtes gâtés.

arlettart a dit…

Mystère et l'espoir renaît un petit plus pour reprendre goût à la vie fuyante ...

brigetoun a dit…

c'était tout simplement un superbe bambino qui se faisait attendre et flottait derrière tout, le soleil et même les chevaux morts - rien ne lui fait peur (hésitait seulement à venir)

jeandler a dit…

Les malheureux chevaux devenant fous dans la guerre
auxquels Simon a rendu hommage de multiples fois. Et Géricault les a peint...

Gérard Méry a dit…

Ce rêve bleu
C'est un nouveau monde en couleurs
Où personne ne nous dit
C'est interdit
De croire encore au bonheur