lundi, décembre 10, 2012

Tournez bride ou tant pis


Bien enfermée dans l'antre, ayant un peu vaqué, presque satisfaite de moi, ai pris les photos loupées pour cause flash.. me suis transportée dans la visite de samedi, dans ma ballade à travers le livre-qu'est-pas-tout-à-fait-un-catalogue, me suis laissée aller au plaisir de reconstituer grâce à des emprunts (y compris quelques photos loupées pour cause de flash) au livre-qu'est... ce que j'avais vu, sans tenir compte de l'ordre exact des salles, mais presque, et c'est démesurément long, jamais été aussi long, comme un dimanche d'adolescent qui n'a pas le droit de sortir – êtes prévenus

Ces dernières années, d'éminents penseurs et chercheurs ont analysé cette longue histoire en profondeur. Des écrivains et des artistes ont aboli en acte la frontière entre l'Orient et l'Occident et se sont forgées des identités culturelles plurielles. Des efforts ont été consentis pour réintroduire l'héritage arabe dans la culture européenne, y compris dans les manuels scolaires. Farouk Mardam-Bey à la fin d'un texte retraçant à grands traits des siècles de proximité, éloignement, influences mutuelles, incompréhensions et luttes – et après temps de longue coupure (sauf commerce et ports) le temps des voyageurs de Chateaubriand, Flaubert, d'autres et Loti

Il faut bien qu'il se soit joué là-bas un acte inoubliable de cette féerie noire qui a été ma vie, pour que je m'inquiète ainsi de la pensée d'y retourner ; pour que tout ce qui en vient, un mot tartare qui me repasse en tête, une arme d'Orient, une étoffe turque, un parfum, aussitôt me plonge dans une réverie d'exilé où réapparaît Stamboul ! (Fantôme d'Orient)


et puis, plus tard ceux qui ont laissé les lettres, croquis et carnets de voyage qui figurent dans l'exposition comme Isabelle Eberhardt, Théodore Monod (ci-dessus croquis sur une lettre), les stéréoscopies de Jean Nouvel (que n'ai pas vues, pas eu la patience de faire la queue) 

les formidables croquis d'Auguste Chabaud, tant aimé ici, dont j'apprécie moins les tableaux, Barcelo

et puis les architectes Pascal Coste (bien aimé les petits croquis, comme ceux que nous devions ramener d'un voyage d'été.. mais ai abandonné l'école avant)

et Le Corbusier (belle série) L'architecture arabe nous donne un enseignement précieux. Elle s'apprécie à la marche, avec le pied ; c'est en marchant, en se déplaçant que l'on voit se développer les ordonnances de l'architecture. C'est un principe contraire à l'architecture baroque qui est conçue sur le papier autour d'un point fixe théorique. Je préfère l'enseignement de l'architecture arabe.

Le second thème était «Tangerama» et un texte de Mona Thomas
Chacun allait trouver à Tanger et à d'autres oeuvres que la sienne le réconfort nécessaire pour surmonter et dépasser un moment délicat du parcours. Influences, révérence, rivalités bien tempérées, beaux gestes imprévisibles, parfois miraculeux ; un nadir a existé, exubérant ou secret, signalé d'abord par Matisse embarqué sur les brisées de Delacroix...

Matisse (ce petit dessin, près d'une porte, sautait aux yeux) Il pense beaucoup à l'exposition d'art islamique qui à Munich l'a tant impressionné, il aspire à la couleur pure et au mouvement délié qu'il a admirés chez Delacroix... Aller plus loin dans la peinture lui devient synonyme de Tanger. Deux hivers entiers, Matisse connaît une fluidité sans accroc, une ouverture plus haute que le ciel de l'Ile de France, un soleil non parcimonieux, un bleu qui engendre d'autres bleus dans la lumière qui blessera si durement les yeux de Francis Bacon et qui lui est «tellement douce»..

et plus tard l'époque qui a fait la gloire un peu sulfureuse de la ville...
mais pour Rauschenberg et Twombly (un portrait du premier par le second) juste un passage, sous la pluie,et ils franchissent les portes de la ville en direction de Tétouan la Mauresque et des montagnes du Rif.

une photo d'une série (table et chaise à Tétouan) de Cy Twombly que j'ai beaucoup aimé (celles, plus nombreuses de Rauschenberg, moins extra-territoriales, aussi)
Bowles a préparé la balade, Yacoubi, prince et pâtissier en paradis artificiers est le guide. On file en décapotable... On n'est pas plus de passage ici qu'en Amérique, il s'agit de vivre son art partout où il n'est pas évident qu'il soit... C'est plus que jamais apprendre, sans qu'il soit besoin de demander à Ahmed de traduire le dialecte des montagnes puisque la vie est là. On est ébloui. Et comme on était disponible on a été touché..
Il y a une armoire grillagée marquetée d'ivoire qui contient des albums, des livres et une partie de la collection de la revue de Bowles et Ahmed Yacoubi «Antheus», organe décisif d'une littérature prometteuse et qu'aucun océan ne sépare vingt-quatre années durant, poètes berbères et nouvelles américaines se côtoient, récits de rêves, contes et compte-rendus de lectures, Mohammed Choukri, Joyce Carol Oates, Yannis Ritsos, Mohammed M'raber, Cormac MacCarthy, Ann Sexton. Et Bowles vieilli fait le lien avec Barcelo.

Un des bustes de Charles Cordier qui occupent le centre de la grande galerie bleue de l'étage, entourés de grands tableaux orientalistes venus des musées de la région.. et ce n'est pas parce que je m'impatientais dans mon désir de voir la troupe de Madame le maire accélérer que je n'y ai guère porté attention,

à part ces deux études de têtes d'Isidore Pils, 

mais au centre, dans des tables vitrines faiblement éclairées, pour les mettre en valeur, une assez belle collection d'arme

et d'objets réunis par André Réda-Dadoun

Et puis, au dernier étage, qui n'est plus envahi par les fumigènes, la partie intitulée, comme il se doit, le bain turc, avec ce lit de harem turc, belle cage ciselée et doré

et une Odalisque de Matisse

Les odalisques étaient les fruits d'une nostalgie heureuse, d'un rêve beau, vif et de l'expérience presque extatique et enchantée de ces jours et nuits, dans l'incantation du climat marocain. J'ai senti le besoin d'extase, de nonchalance divine, dans les rythmes colorés correspondants, les rythmes de figures ensoleillées (Matisse)
avec, face à elle, ce très beau fantasme, un moniteur où se meuvent des naïades modernes, de grosses femmes âgées nimbées de vapeur dans les scènes de bain turc filmées par Tacita Dean (Éric Mézil, directeur de la Collection Lambert, commissaire de l'exposition) et elles sont lourdes, vieillies, mais ni laides ni tristes.

- et, sans rapport, mais on la découvre depuis une arche ouverte à côté de ce film, dans un des espaces sous combles, dans la pénombre, cette merveilleuse installation (en semoule de couscous) de Kader Attia - 

















Le fantasme des turqueries avec l'enlèvement au sérail de Mozart, avec tous ces opéras et pièces, et j'ai aimé les projets de costume (dans un autre espace sous comble) de Marie-Hélène Dasté pour le Bourgeois gentilhomme

et, dans une autre des alvéoles, les broderies, les bijoux

Avant l'odalisque, une version plus contemporaine, avec les grandes photos de Nan Goldin qui photographie non plus des femmes aux bains, mais Jabalowe, son amant égyptien, aussi sensuel sous une moustiquaire qu'alangui après l'amour. C'est le même homme qui navigue sur le Nil non loin de Louxor et dont le regard atemporel fixe sa photographe-amante.
Et ma foi, je vous, je me fais grâce, et j'en reste sur eux.
Je redescendrai demain, vous êtes prévenus, vers notre monde contemporain et ses tumultes ou détresses, ses grâces aussi.
PS Et bien entendu j'ai passé sous silence beaucoup de choses

5 commentaires:

Pierre Chantelois a dit…

Avec pareil éclectisme et un si important éventail d’œuvres d'art, que d'heures il faudrait pour arpenter pas à pas tous les étages de ce musée. De Monod à Mozart, la gamme est complète ;-)

Dominique Hasselmann a dit…

architecture, photos... pour tous les goûts, ce voyage.

Chri a dit…

Merci à vous!

arlettart a dit…

Merveilles !!! et mine d'or , je n'avais abordé l'Orientalisme qu'à partir des peintres!! quelle lacune!!
tentation de mieux approfondir cette exposition
Merci Amie

jeandler a dit…

Une incroyable exposition, sur les pas d'une non moins incroyable et infatigable guide. Un grand merci.
L'évènement du moment en votre bonne ville !