mardi, juin 04, 2013

Paresser devant la mer notre


J'étais bien dimanche avec Homère et la mer vineuse ou violette. Je n'étais pas très bien ce lundi matin dans les échanges. Avec ma lâcheté (non, sincèrement, je ne crois pas que ce soit cela, disons mon regret navré), suis sortie dans la rue, pour courses utiles, dans le désir de la mer.
La projetais dans mon imagination, n'était pas montrable, n'y avait que ma ville, le bleu du ciel, une brise parcourue de risées qui avait pris la place du mugissement de ces derniers jours. Ai cherché des allusions, lointaines, fausses, sauf pour esprit tordu et en désir.

Il y avait bien les poissons qui m'avaient accueillie dans la vitrine de Ducastel (ne sais le nom du peintre) mais ça ne suffisait pas...
et après le déjeuner me suis installée, en longue paresse, cherchant mots d'autres pour cette mer, sans m'y risquer, contre le mur, dans le soleil, l'odeur des roses mourantes, le parfum sourd et presque absent de l'hortensia... en me limitant, moindre effort, au recueil les poètes de la Méditerranée publié, avec une préface de Bonnefoy, par Poésie/Gallimard.
Et j'en ai cueilli trop, en mosaïque, de pays en pays (pas plus d'un chaque fois et il en manque des grands, et quelques littératures... mais rien, d'eux, dans ce qui était là ne correspondait à ce que je cherchais à ce moment.)
Alors peut-être remplissage, peut-être ennui, peut-être mieux...
Nous avons passé une nuit, plongés dans un courant de parfums marins, et une autre nuit auprès des cyprès et des amphores de pins, sous le feuillage des safraniers, là où s'étendaient les prairies de la mer. Puis, nous nous sommes abreuvés du sang de l'aube et de celui de la nuit. Nos yeux se sont embués tandis que nous étions dans les eaux vertes... Abbas Beydoun (Liban)
On quittera toujours la mer à reculons
c'est toujours le même regret
c'est la même lenteur debout
qui vous déchire d'avec le pays... Ludovic Janvier (France)

Il y avait bien une femme dans la quiétude d'être seule, comme sur une plage au petit matin (tableau de Brisson)
Le rivage ourlet de travers,
cigales de pierre des galets
dans les broussailles des vagues,
tam-tam du clapotis... Kiki Dimoula (Grèce)
Étendu sur la plage d'une baie de rochers
il est couché comme une vigne endormie
seul et le regard vers les vagues tourné.
Son visage est grave et charmant
sur quoi s'en vient jouer le brise de midi... Vesna Parun (Croatie)

Mais les feuillages que le vent faisait bruire étaient entourés de pierre, et le bélier dans le ciel n'en était pas un, et n'était ni beige, ni gris, ni noir, ni à toison d'or
Les navires qui nous amenèrent bâtir
Pithom et Ramsès repartirent comme ils étaient venus
et nous restâmes sur la côte avec les bâtiments géants et muets
qui ne surent nous dire pour quel maître ni à quelle fin ils furent bâtis.. Nathan Zach (Israël)
Clin du phare, refrain du vent,
le bateau fait mugir sa corne,
proue et poupe en proie aux vagues
l'écume courant vers les rochers.
Plus rien ne bouge au fond de l'eau... Erika Vouk (Slovénie)

il y avait des défenses, mais démesurées et trop rigides (en fait elles n'évoquaient pas du tout des défenses, sauf peut-être par leur couleur)
.. et la mer toujours à la hauteur
du patio baignoire qui flotte entre
les deux bleus que les oiseaux seuls
déchirent deux trois coups d'ailes
vous emportent à l'éventail des pins... Abdelwahab Meddeb (Tunisie)
Toi mer c'est en hiver que je t'ai emportée
cachée dans mon sein, dans mes poches,
aux aguets entre mes doigts. Dara Sekulic (Bosnie-Herzégovine)

il y avait bien de la toile, bien raide, un peu trop épaisse, lourde, pour la plus simple des tartanes...
Je tourne le dos à la ville
et parle avec la mer
retournée la voix
comme la vague
les épaves ont gardé les cicatrices
des mémoires vagabondes
l'écume vient déposer le sel sur l'ancre.. Tahar Ben Jelloun (Maroc)
...Je verrai la terre où tu cherches en solitaire
La mer qui s'est ouverte pour que tu viennes jusqu'à moi
Et les flots jetés à ta poursuite.  Immanuel Mifsud (Malte)

mais les ports
Ô Oran !
Des sanglots des blessures
Et des éclats de balles
De l'apogée du ciel et des débarcadères surchargés
Sans trêve
Les palmiers de la mer sont à nous
et nous sommes de retour... Rabia Djelti (Algérie)
C'était le même bateau qui arrivait
aux voiles de satin, pensais-tu, c'était un linceul,
Ce qu'il avait vidé au port
n'était pas le chant d'amour de notre Levant
les amphores sont pleines du sang de la mer... Mehmet Yashin (Chypre)

les ports comme dans des rêves et qu'importe si l'image là n'est pas de belle qualité... elle pourra l'être dans mon rêve et dans leurs mots
Ce sont ces bateaux qui traversent la pluie, avec l'indécision
de leurs coques, leurs cales humides
après les pôles et les moussons, mâts brisés au passage
des caps, blessures des phares sur le visage des figures de proue, qui sortent d'un brouillard de cigarettes, quand je demande l'heure au serveur derrière son zinc, et les marins morts s'éloignent... Nuno Judice (Portugal qui rend latin, le temps d'un recueil, l'océan qui le baigne)
Mes camarades me demandent : où est le bateau ?
Mais je ne m'empresse pas de les faire monter à bord,
Sur le pont aux planches pourries et transparentes... Miodrag Pavlovic (Serbie)

et puis aussi, bien réels, les fruits délectables de la mer
Ô arbalètes d'argent
sur les buissons
de l'écume
qui lancez comme des flèches
votre corps bondissant... Blanca Andreu (Espagne)
Ce n'était pas dans une chanson
Mais sur une grève.
Une même mélodie,
Des langues différentes.... Ismaïl Kadaré (Albanie)

il y avait aussi mes tee-shirts et l'un des deux ou trois auxquels s'est bornée ma très passagère velléité de repassage (c'était inutile)
et là, comme j'étais rentrée pour le thé et pour cela, le repassage resté presque virtuel, comme le soleil ne descendait plus vers moi, ai pris autre livre, et re-feuilleté Tu, moi d'Erri De Luca.
Ce n'est qu'en arrivant dans la côte sous le vent que je m'aperçus que la nuit pâlissait à l'est. Alors, un parfum de poussière, de pins, de jardins, s'éleva de la terre vers le large, plus fort que celui du café émanant d'une cuisine. L'île était une tasse noire et sentait bon jusqu'en mer. Je me redressai et j'écoutai, cette fois d'une voix blanche : «Né paù» et je me retournai pour faire non avec la tête, de face, pour le regarder dans les yeux. Pendant toute la tempête je ne l'avais pas vu. Il était trempé, le visage gris comme l'aube.

12 commentaires:

Pierre R Chantelois a dit…

Je me laissé bercer par ces mots sur la mer. Et à travers eux, j'ai ressenti un frisson que m'inspiraient ces photos de mieux en mieux inspirées... et la paresse finira bien par ma gagner par un de ces bons matins.

F Bon a dit…

magnifique voyage, de bout en bout

merci

Dominique Hasselmann a dit…

Ce tableau marin dans son cadre doré, on dirait un Dali.

brigitte celerier a dit…

Dali peintre d'enseigne, comme le fut Renoir ?

jeandler a dit…

" Et c'est la mer qui vint à nous sur les degrés de pierre du drame. "
Je cite de mémoire Saint-John Perse, il y a peut-être une erreur. C'est dans Amers.

Anonyme a dit…

Merci pour le mode d'emploi d'un voyage espéré,rendu possible aves les mots et les images,merci pour votre regard vagabon

Sab a dit…

Quel beau texte, Brigitte ! Mer, ports, voyages, langues... Comment bien commencer la journée, merci !

│ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ AVIGNON │ˉˉˉˉ│∩│ˉˉˉˉ│ a dit…

Je veux la vraie mer... :-(

Danielle a dit…

Combien votre désir de la mer a croisé le mien propre !

arlettart a dit…

Dans la conque les vibrations et l'odeur de la mer incertaine
Et là devant je ne la vois plus!!
En peine je lui transmets ton message , elle luit ce jour de tous les feux d'un doux soleil impassiblement est la mer que tu aimes

tanette2 a dit…

Le texte les photos, le ti-shirt et ...même le menu..m'ont transportée. Merci.

Gérard Méry a dit…

Je commencerais par une soupe de poisson ..et dorade royale