vendredi, juin 07, 2013

Roses


La première date du vingt deux mars, c’est dans la rue de Beaune
(moi je me souviens de cette ville ronde et de ses hospices, ses toits colorés, ses vendeurs de vin, la musique baroque et la photo de Niepce dans le sous terrain de la gare)

il y avait là, au fond de l’image, le Louvre, elle vivait rive gauche, elle a changé, elle s’en est allée. On ne sait jamais pourquoi on prend une photo : celle-ci, sans doute pour le fond, le fleuriste est toujours le même, je n’en ai pas changé
(en face de la boutique, alors, qui faisait le coin du boulevard, il y avait un café, l’Escurial, on y vendait des croissants croustillants le matin entre six et demie et sept, le dimanche, avant qu’on embauche au pont Cardinet)

je lui porte ces bouquets aussi parce qu’elle me dit à chacune de mes visites «ça embellit ma vie, je vais le mettre à côté de la télévision, voilà là», elle regarde, je me tourne, je suis assis dans ce petit fauteuil, elle me sourit, «ces fauteuils sont ceux de ton grand-père»
(était-ce rue Millevoye, était-ce rue Voiture, le café où il m’emmenait et où il buvait un demi – il m’en cédait la mousse - voilà qui n’est pas simple à déterminer)
alors à chacun de mes passages, je prends un de ces bouquets, la fleuriste me demande si je veux du feuillage, je dis oui, un peu, je discute de la météo avec elle, je regarde les voitures passer, celle qui vont au garage des deux palaces, en face, la pharmacie 

devant laquelle descend la rampe, si on descend un peu la rue, une église se cache
(elle vivait au sixième étage, il paraît que mon père, en ce début de l’année soixante, au siècle dernier, venait la voir, lui avait une chambre au Montana, et en bas de l’avenue du Théâtre Romain, il y avait une petite baie, la plage la photo me montre allongé sur le ventre souriant dans l’eau, j’ai appris à nager avant de marcher)
je traverse le jardin, je lui dis bonjour, «viens que je t’embrasse» me dit-elle, elle se lève, elle porte cette chemise de nuit vert clair, ses cheveux sont pâles et son teint à peine émacié, ses cernes, ses rides, son sourire et son regard, «oui, me dit-elle, je lui en parlerai si tu veux, oui», elle parle de sa mère, je lui dit en riant un peu «mais elle est morte, tu sais bien, voilà trente ans maintenant…» , elle me regarde et ses yeux comprennent tout à coup, oui, enfin non, elle ne rêve pas, non, c’est bien moi, oui, voilà «tu es comme mon fils», oui, voilà mais elle est comme ma mère

(au coin de la pièce figurent encore les chaises, je ne crois pas qu’il y ait encore son secrétaire mais où peut-il être ? je sais qu’elle l’avait acheté rue de la République, dans la salle des ventes, «c’est formidable les affaires qu’il y a à faire là-bas» disait-elle)
«ah elle est partie elle aussi», elle laisse ses yeux se perdre loin devant elle, elle regarde vers la télévision, elle regarde vers l’endroit où elle posera sûrement ce bouquet comme elle a posé les autres, elle regarde loin devant elle, aussi loin qu’il est lui est possible d’envisager l’horizon, elle regarde le mur blanc, les appliques en forme de bougies, l’encadrement de la porte qui donne dans l’autre chambre, «moi, tu sais, me dit-elle, j’ai été élevée chez les soeurs…», oui je sais, je ne vais pas tarder, je dois aller travailler, je dois m’en aller, je dois partir, partir aussi, je ne salue personne, je la prends dans mes bras, je l’embrasse, je ne sais jamais si c’est la dernière fois que je la vois, elle le sait aussi, parfois c’est un peu de fatigue, parfois, c’est un soupir, un regard ou un pli aux yeux, parfois ce n’est rien, rien du tout, juste un souffle d’air frais qui entre par une fenêtre, les fleurs sont sur la petite table, à côté de ses lunettes, sur le lit il y a son tricot, «je donne aux œuvres tu sais», dans son lit, ses quatre petites peluches, elle claudique doucement, je ne me savais pas la dépasser de deux têtes, je lui prends la main, l’embrasse, m’en vais, du bout du couloir je lui fais signe, je lui envoie un baiser, et derrière moi, je referme la porte

texte émouvant et fluide, comme toujours avec lui, de Pierre Cohen-Hadria, qu'il a bien voulu confier à Paumée, dans le cadre des vases communicants, accueillant chez lui http://www.pendantleweekend.net/category/vases-communicants/ une petite divagation de Brigetoun, avec aides glorieux, sur la chair des roses

Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.".

La liste des participants, que j'espère correcte, se trouve sur http://rendezvousdesvases.blogspot.fr, dédié à ce seul usage, et ci-dessous, si vous le préférez.


10 commentaires:

arlettart a dit…

"Une rose" que nous avons tous au fond de la pensée dont les détails sont émouvants par la simplicité même

Dominique Hasselmann a dit…

Le bouquet fort bien présenté ira parfaitement dans ce "vase" qui l'accueille.

jeandler a dit…

Des couleurs à la Gauguin.
Tropiques.

brigitte celerier a dit…

ne m'en lasse pas

DUSZKA a dit…

Magnifiques couleurs de l'amour.

Pierre R. Chantelois a dit…

Un beau texte. Images fortes et poétiques : « le café où il m’emmenait et où il buvait un demi – il m’en cédait la mousse »

Anonyme a dit…

Si tristement beau.....

Je hais cette maladie de toutes mes forces, elle qui tue avant de mourir.

Zéo

Gérard Méry a dit…

Je ne voudrais pas te jeter des fleurs mais quelle pêche tu as

Anonyme a dit…

Merci à toutes et tous pour vos commentaires... et à vous, Brigitte, pour votre accueil... PCH

Anne-Charlotte Chéron a dit…

Echange joliment fleuri. On oublie trop vite avec nos vies folles la poésie éphémère des fleurs. Voilà donc de quoi nous égayer et nous remettre sur des voies terriennes. Vu le film sur Pierre Rabhi « Au nom de la terre » il y a quelques jours, bel hommage aux sentiers de terre jadis battus et à réinvestir.