mercredi, octobre 09, 2013

Commencements


Comme le disait une «voix dans la radio» ce mardi matin(n'ai pas fait assez attention pour identifier à qui elle appartenait), maintenant les nouvelles n'attendent pas que nous ouvrions un journal ou les bulletins d'information, et je me demande si le choc de trouver, au milieu de références à des lectures, de plaisanteries, de considérations diverses, un tweet qui alerte, un autre qui assène la mort de Patrice Chéreau, n'est pas plus sidérant, ne tranche pas davantage dans le cours de la journée.
Mais peu à peu je réalisais que je n'avais vu aucun de ses spectacles d'opéra, juste appris qu'ils étaient considérés comme admirables et révolutionnaires, que je n'ai vu qu'un film, ceux qui m'aiment prendront le train, je réalisais donc que pour moi il était un homme de théâtre, et puis que, finalement je n'avais vu aucun de ses derniers spectacles depuis le Phèdre de l'Odéon, au temps des expéditions jusqu'aux Ateliers Berthier, et que, curieusement, puisqu'à part un Richard II c'était uniquement par oui-dire, association d'idées, par delà mon admiration pour les pièces de Koltès, pour la fausse suivante de Nanterre, ce qui me venait d'instinct à l'esprit c'est son appartenance à une génération, c'est Mnouchkine, Jourdheuil, Jean-Pierre Vincent du temps où les ai découverts dans le off d'Avignon, au début de ma «vie de spectatrice».
Et j'ai passé tout le début de nuit à chercher dans la pagaille de mes livres la correspondance de Koltès et un livre de Jean-Pierre Vincent, que je n'ai trouvé qu'à l'heure du petit déjeuner, allant à grands pas mal inspirés, ou en me traînant sur les fesses suivant les niveaux, d'un rayonnage à un panier, à une bibliothèque...

Tant pis si c'est redondant (les hommages, très sincères ou un peu moins, se bousculaient tant, en fin de matinée, pendant que je vidais mon couffin, que j'avais l'impression que chacun posait une pierre de plus, le refoulait davantage dans l'histoire, finissait par lasser, de cet ailleurs important où ils le renvoyaient le nom de Vitez émergeait en écho à tous les il a été le premier, et le souvenir de ce dernier venait se poser à ses côtés, en pair, par delà leurs différences, au moins pour leur importance dans l'éclosion de générations d'acteurs) je vais, nostalgie de petite vieille pour un temps juste un peu trop ancien pour que je l'ai vécu de même façon (je travaillais depuis 1961), reprendre des passages du désordre des vivants, l'entretien entre Jean-Pierre Vincent et Dominique Darzacq publié par Les Solitaires intempestifs
«photos de photographies» en provenant (en tête : Patrice Chéreau les pièces chinoises d'après Brecht à Sartrouville 1967, photo de Nicolas Trealt – et ci-dessous, d'un auteur inconnu, Hélène Vincent, François Dunoyer, Patrice Chéreau, Jean-Pierre Engelbach, Catherine Froment, Yves Savel, Jérôme Deschamps dans Fuente Ovejuna de Lope de Vega, Lycée Louis le Grand en 1964) 

«Chéreau est plus jeune que moi d'un peu plus d'un an, donc il est arrivé au groupe théâtral (de Louis le Grand) en 1959. Il a suivi le même processus que moi : un jour il a dit trois mots, puis on l'a gardé. Il jouait d'abord de tous petits rôles, et souvent les rôles de vieux. Patrice est un homme qui, encore aujourd'hui, aime bien se cacher, se modifier pour jouer. Question de pudeur..... Ensuite seulement, il a osé faire la deuxième mise en scène, où il jouait à découvert, beaucoup plus près de lui-même. Patrice était d'une famille d'artistes, il avait donc une certaine avance sur la plupart d'entre nous..... À quinze ans, il pouvait prendre le train et aller au Berliner Ensemble pour voir des spectacles. Il avait déjà dans ses cartons des projets de décors, des dessins de mise en scène, des notes. L'aspect douloureux, solitaire de cette adolescence là ne faisait qu'aiguiser sa vocation artistique. Donc il nous a entraînés, par la nature des choses ; ceux qui voulaient s'accrocher s'accrochaient et avançaient avec lui, en même temps que lui. Il se trouve que je suis devenu son complice ; nous passions ensemble dix-huit heures sur vingt-quatre, à travailler, parler, imaginer.
Nous allions à la cinémathèque très régulièrement, nous préparions les spectacles ensemble, c'était une sorte de tandem..... Nous avons essayé à nous deux d'imaginer un travail d'acteur, un jeu d'acteur comme on n'en pratiquait pas encore en France à ce moment là ; car les acquis des grandes écoles européennes, à la fois de Brecht, mais aussi de Meyerhold, n'étaient pas arrivés dans le théâtre français, qui gardait sa propre tradition, via Copeau, entre autres. Nous recherchions un jeu critique, gymnastique et humoristique ; on travaillait avec acharnement là-dessus, on élaborait un style, véritablement.»

(ci-dessus photo de Nicolas Trealt, Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent, 1965, l'Affaire de la rue de Lourcine de Labiche)
«L'université, pour ma génération, a été le vivier du théâtre... Cela est lié à un certain nombre de facteurs historiques. L'université était le lieu d'une vie extrêmement vibrante au niveau politique. Il s'y produisait une agitation des esprits, une volonté de révolution, bien avant Mai 1968 : guerre d'Algérie, guerre du Vietnam.... Nous partions du socle d'une culture savante, qui s'opposait d'ailleurs violemment à la culture mandarinale traditionnelle de l'université française. Et puis il y avait un troisième facteur de rassemblement des énergies, le festival du théâtre universitaire de Nancy.. Toute cette génération de programmateurs, de metteurs en scène et d'acteurs, est sortie et de l'université, du bouillonnement politique et révolutionnaire de l'université, et de sa jonction avec le théâtre de Nancy.
..
(l'Affaire de la rue de Lourcine d'après Labiche, 1965).. Ce qui nous préoccupait beaucoup à ce moment là, c'était déjà la question du fascisme, ou, disons, de l'esprit de droit extrême, du raz-de-marée d'imbécillité réactionnaire qui pouvait s'emparer d'une société... On n'avait pas encore vraiment l'intuition de tout ce qui allait se produire après, avec Le Pen, mais on vivait déjà le gaullisme triomphant. Nous étions nés pendant la guerre et Vichy. C'était un souvenir flou, il y avait un compte à régler avec cette société. Nous trouvions chez Labiche, en version absurde, tous les fantasmes de destruction et d'autodestruction du petit-bourgeois frustré....»
Que notre génération soit pardonnée de n'avoir que partiellement, et pour un temps, réglé ce compte.. et que je soit pardonnée de ce long pillage.

7 commentaires:

Dominique Hasselmann a dit…

"Notre génération" s'est battue et n'a pas à en avoir honte.

C'est maintenant, comme à Brignolles (en attendant les municipales qui se profilent mal) qu'il faut continuer la lutte ou motiver les plus jeunes !

Merci pour cet hommage à Patrice Chéreau : Libération a su retrouver, pour cette perte, son approche historique, où la culture soudain l'emporte sur le fait-divers ou l'anathème politique (de préférence contre la gauche) basé sur un jeu de mots.

arlettart a dit…

C'est quand il s'en va que l'on redécouvre ce qui était habituel pour nous... d'un ami d'une amie
La perte est d'autant plus frustrante

brigitte celerier a dit…

oui mais je n'oserais certainement pas me considérer comme une amie, et n'en aurais d'ailleurs pas vraiment envie

mémoire du silence a dit…

Merci.

Danielle Carlès a dit…

Souvenirs de ce temps vivant. Merci

Gérard Méry a dit…

Il sera toujours temps de voir ou revoir les œuvres de Chéreau.

jeandler a dit…

Un hommage presque surréaliste avec les poissons.
Toute vie n'est-elle pas surréaliste et dépend de ce que nous ferons de celle-ci après la disparition de l'homme.