mardi, octobre 22, 2013

Marcher dans la ville pour ses petites affaires, revenir à nos magnifiques lois et agissements (longuissime)

Après avoir suivi l'indignation soulevée par le cas de la jeune kosovar, renouvelée ce matin par la maladresse ordinaire de notre Président, et la grogne des députés qui mettent tout le dépit que certains ont de devoir assumer l'action, et surtout les discours, de Valls, au service de leur amertume après les votes des lois sur l'organisation du travail et les retraites (ce qui, entre autres, désespérera un peu plus, fera un peu plus le jeu des extrémistes ou de l'abstention ce qui revient au même), m'en suis allée dans la ville vers le teinturier, vers la pharmacie pour le vaccin anti-grippe, soit me suis occupée de ma petite personne.
Rencontrant l'automne et le nettoyage des platanes, rencontrant quelques trouées bleues dans le morne ciel blanc, trouées qui ont fui mon appareil, timides qu'elles étaient, rencontrant les tables que l'on préparait pour les buveurs encore absents sauf en effigie, les verres abandonnés, et la mise en place des petits commerces de la place (et semant les images rapportées, de façon passablement incongrue, comme ponctuation de ce qui suit)

Et, un peu effarée par l'impression que beaucoup découvrent le sort réservé en France aux sans papiers et déboutés du droit d'asile, j'ai feuilleté en rentrant, après m'être, encore une fois en priorité, shame, occupée de prendre rendez-vous pour carcasse mienne, trois bouquins, une revue, et j'en reste à un picorage dans les témoignages recueillis dans les 262 pages de chroniques de rétention 2008-2010 de la Cimade, un peu au hasard, sans effleurer le droit d'asile ou le droit des étrangers, même si, bien entendu, dans ces cas, il ne s'agit pas uniquement d'enfants scolarisés.
(pour l'état du droit, sans perdre trop de temps en recherche, des renseignements peuvent être trouvés, déjà, sur les premiers sites auxquels j'ai pensé :
de la Cimade http://www.lacimade.org/ et sur le droit d'asile (ce que le père a tenté de faire jouer, en mentant – poussé par la nécessité) http://www.lacimade.org/poles/defense-des-droits/rubriques/2-droit-d-asile- et pour le droit des étrangers, si on a le temps circuler dans le site, les documents et rapports des Nations Unis et autres
et bien sûr il y a aussi celui du RESF http://www.educationsansfrontieres.org/)


Un matin donc, à l'ombre de ses peurs et chagrins, le jeune adolescent de 12 ans, maintenu en rétention avec son père et sa mère, écrivait (au préfet)
«Je m'appelle Kasoïan Timour, je suis né le 24 novembre 1994. Je vais à l'école, je suis en 6°B, je joue au football. Un jour, les policiers sont venus me chercher chez moi avec ma mère, ils nous ont ramené à la frontière de Mont-Saint-Martin. J'y suis restée une journée avec ma mère. Après, ils nous ont ramenés au centre de rétention, moi, ma mère, mon père. À l'entrée, ils nous ont pris en photos, nous ont fait signer des papiers. Là-bas, je joue au baby-foot, aux échecs. On était resté deux journées, et mon père est devenu fou, il n'arrive pas à supporter la rétention. Alors, il a essayé de se suicider, mais ma mère est arrivée à temps, elle a appelé les policiers... Et maintenant j'ai peur, j'ai envie d'aller à l'école, je m'ennuie là-bas tout seul avec les grands. J'ai 12 ans, j'en ai déjà vu de toutes les couleurs. Je suis parmi les grands, j'en ai marre. Je ne sais même pas où il est mon frère. Alors, monsieur le préfet, laissez-nous encore une chance, s'il vous plaît.
Je vous remercie.
Kasoïan Timour» (et tant pis s'il n'est pas dans les meilleurs élèves) – Kécheri Doumbia.

Eliane est arrivée en France il y a cinq ans, avec son passeport et un visa, régulièrement donc. Elle travaille comme femme de ménage pour différents employeurs et fait parvenir l'argent qu'elle gagne à sa famille, restée aux Philippines. Elle n'a jamais sollicité de titres de séjour. (ce qui la met en faute, sans qu'elle en soit forcément consciente)

elle a été renversée par une voiture et conduite à l'hôpital Sainte-Marguerite de Marseille. C'est suite à cet accident que les policiers, soi-disant venus pour enregistrer son témoignage, l'ont interpellée à l'hôpital et placée en garde-à-vue le soir même. La préfecture des Bouches-du-Rhône lui a notifié un arrêté de reconduite à la frontière et l'a placée au centre de rétention administrative du Canet... Sophie Dru


Mme Ngoma (65 ans, en France depuis 2001 pour soigner son diabète dont son père est mort au Congo, suivie par les services sociaux d'une petite ville de l'Eure où elle est hébergée en hôtel par le 115) n'y entend pas grand-chose aux histoires de papiers. Elle a des certificats médicaux, qui montrent qu'elle ne peut pas repartir dans son pays, car elle ne pourrait avoir accès aux soins qui lui sont nécessaires. C'est avec ces éléments que l'assistante sociale l'aide à faire une demande de titre de séjour à la préfecture. Elle obtient alors une première autorisation de séjour de trois mois, puis une autre. Ce papier là, elle le sait, est précieux, alors elle ne manque jamais un rendez-vous de renouvellement, jusqu'au rendez-vous du 3 avril 2008. L'employée du guichet lui notifie un refus de délivrance de titre de séjour accompagné d'une obligation de quitter le territoire français. Mme Ngoma signe, signe tout sans trop comprendre, y compris la feuille où l'on mentionne le retour volontaire au Congo. Elle n'est pas d'accord pour repartir, mais elle signe, elle veut montrer sa bonne volonté, envers et contre l'obstination de la dame du guichet, à qui elle offre un napperon au crochet qu'elle a confectionné.

Le 9 juin 2008 est le jour où elle revient en préfecture faire renouveler son autorisation provisoire de séjour. Interpellée au guichet de la préfecture, elle est ensuite placée au centre de rétention administrative de Rouen-Oissel...Isabelle Robin


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Un peu plus loin, une fillette, sourire aux lèvres, pédale à toute allure cramponnée à son vélo.
Je regagne le bureau de la Cimade. Elle y est déjà venue... on lui a tout expliqué. Le JLD (juge de la détention), la demande de réexamen de la demande d'asile, le consulat. Malgré tout, poussée par les parents, elle nous raconte leur histoire. Et dans un français enfantin mais impeccable, annonce que son «papa a tué deux hommes en Albanie».
Est-elle consciente de ce qu'elle dit ? Ou n'est-ce qu'une énième explication qu'on lui dicte ? J'ai peine à ne pas réagir au fardeau bien trop lourd imposé à cette fillette.
J'ai peine à ne pas réagir à la lâcheté confortable de chacun. Parler de tout ça avec une fillette de 8 ans par commodité ?
Peu importe. Dans quelques jours, plus besoin d'interprète. La petite-fille et ses parents s'envoleront pour l'Albanie – Henri Graindart.

Abdelkader Ammar Khoja est à nouveau en rétention. Il y avait déjà fait trois séjours, infructueux, puisque la préfecture n'avait pas réussi à le renvoyer dans son pays. «Normal», dit-il, puisque son pays, depuis vingt-neuf ans, c'est la France. Comment considérer autrement ce pays où il est arrivé à l'âge de 9 mois, où il a passé toute sa vie, où ses parents et son grand-frère ont été naturalisés, où sont nés des six soeurs et son dernier petit-frère ? Même ses oncles et ses tantes sont français, et ses grands-parents sont décédés et enterrés ici, eux aussi français. Lui aussi aurait dû le devenir.
Mais à 16 ans il commet «l'irréparable», comme il dit. Un face à face qui tourne mal, parce lorsqu'on traîne dans la rue, avec des grands, on n'a ni l'habitude de se laisser faire ni celle de demander de l'aide... N'ayant pas eu l'intention de tuer, il aurait préféré que l'on retienne les coups et blessures ayant entraîné la mort. Huit ans ferme. Il ne rejette la faute sur personne, il assume...
Bénéficiant de remises de peine, il aurait pu même sortir encore plus tôt, s'il avait accepté une «libération conditionnelle expulsion». Expulsion ? Pourquoi ? Le juge n'a pourtant pas prononcé d'interdiction du territoire français. Mais ce n'est pas le juge devant lequel il aurait pu se défendre, c'est le ministère de l'Intérieur (en 2010) qui prend cette décision. La commission d'expulsion émet un avis défavorable à son expulsion. Malgré cela, Abdelkader se verra notifier un arrêté ministériel d'expulsion, deux ans avant sa sortie... - Annette Huraux

Ceux qui arrivent dans votre bureau d'un pas rapide et décidé, et qui vous disent :
- Madame,je veux écrire à Nicolas Sarkozy, je suis compagnon d'Emaüs et j'ai fait l'Afghanistan.
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Ceux qui abattent leur contact RESF ou CGT comme un as sur la table. Ceux qui pleurent. Leurs épaules se redressent quand on leur dit qu'ils sortiront le lendemain parce qu'il y a un vice de procédure.
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Il y a les tox foutus, les engagés politiques, les pères de famille, les étudiants, les sortants de prison. Ceux qui se la pètent parce qu'ils ont un super-avocat qu'ils payent super cher et qui leur a juré à 100% qu'il les ferait sortir.
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Ceux qui viennent discuter de l'histoire des relations entre le Mali et la Côte d'Ivoire avec vous, dans le bureau, quand vous avez un peu de temps. Ceux qui sont protrés. Ceux qui ont été tabassés.
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Il y a ceux dont on se dit, pendant qu'ils vous racontent comment leurs femmes ont été coupées en rondelles par les rebelles
«Purée, qu'il est beau ce mec».... Eve Chrétien
Alors, bien entendu, les lois doivent être respectées, et ne peuvent être modifiées que dans le cadre de ce que l'Europe prévoit, espace Schengen oblige (mais encore faudrait-il le tenter), alors bien entendu une circulaire a tenté de mettre fin aux différences entre les préfectures pour les conditions de régularisation (mais de façon restrictive), alors bien entendu il est difficile, presque impossible, de démontrer, sans braquer, la stupidité, onéreuse de surcroît, de cette politique, et il ne saurait être question de se permettre de sembler faire la morale... mais pourquoi faut-il que le gouvernement batte, semble-t-il, les records de reconduite à la frontière ?
Ne me reste qu'à présenter mes excuses aux éventuels lecteurs, c'était juste pour avoir l'illusion de faire quelque chose.

7 commentaires:

tanette2 a dit…

Je me sens bien impuissante face aux drames que vivent certaines familles sans compter ceux qui perdent la vie dans de vieux rafiots en espérant trouver un lieu où ils pourront vivre correctement...

arlettart a dit…

Ne te lis que d'un ...oeil mais
aime ce que tu dis

Dominique Hasselmann a dit…

D'un côté, des feuilles qui tombent, de l'autre des sans-papiers qui tiennent debout ou des SDF qui se relèvent (Guy Bedos passe souvent place de la République)...

L'abbé Pierre n'est plus là pour pousser un coup de gueule et Martin Hirsch a une voix timide.

brigitte celerier a dit…

il y a beaucoup de non médiatiques qui oeuvrent

jeandler a dit…

Douce France chantait Trenet...

Christine Zottele a dit…

vous n'avez pas à demander pardon, et vous n'êtes pas du tout dans l'illusion: vous faites vraiment quelque chose en transcrivant ces témoignages, en choisissant celui d'Eve Chrétien (et on se dit nous en la lisant, Non, ce n'est pas possible, elle existe vraiment?) Ce serait un personnage de fiction, on n'y croirait pas du tout... et pourtant , ce qu'elle dit, magnifique raccourci de notre civilisation...

Gérard Méry a dit…

désillusion permanente ..de la fameuse "douce France "